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Full text of "L'Indo-Chine et son avenir économique"

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"^^^RA^^^ 



L'INDO-GHINE 

ET SON AVENIR ÉCONOMIQUE 



DU MÊME AUTEUR 



SiEYÈs (1748-1836;, d'après des documents inédits. 
Première édition^ 1 vol. in-8o. 
Deuxième édition^ 1 vol. in-12. 



Pour paraître prochainement : 

La Politique extérieure de la Révolution, tome I. La 
France attaquée. 



En préparation 

Tome II. La France se défend. 
Tome III. La France s'agrandit. 



tWLE COLIN, IMPRIMERIE DE LAQNY (8.-A-M.) 



n 



1 



ALBÉRIC NETON 



L'INDO-GHINE 



ET 



SON AVENIR ÉCONOMIQUE 

AVEC UNE PRÉFACE 

Par M. Eugène ETIENNE 

Président du Groupe colonial. 



PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER 

PERRIN ET C'% LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAI DBS ORAMDS-ÀUaUSTIMS, 35 
1904 

Tons droits réservés. 






."Vf 7 



^ I 



PRÉFACE 



Un grand progrès a certainement été réalisé 
dans notre pays depuis Tépoque où le prince 
de Bismarck, dans un de ses paradoxes restés 
fameux, définissait Tattitude coloniale de 
l'Angleterre, de TAllemagne et de la France. 
« L'Angleterre, disait-il, a des colonies et des 
colons; l'Allemagne a des colons, mais n'a 
pas de colonies (c'était en 1883) ; la France a 
des colonies, mais n'a pas de colons. » Le 
mot eut d'autant plus de succès chez nous 
qu'il correspondait à la thèse favorite des 
adversaires de la Tunisie, des adversaires du 
Tonkin, aussi nombreux à cette époque qu'ils 



VI PROPAGE 

sont devenus rares aujourd'hui. Pourquoi, 
comment coloniser quand il n*y a pas d'excé- 
dent de population qui alimente un courant 
régulier d'émigration ? Cependant la France 
est devenue coloniale ; ses jeunes énergies 
trouvent en Afrique, en Asie, en Océanie 
l'emploi d'initiatives que rebutent les voies 
trop encombrées de la vieille Europe. 

Les officiers, les explorateurs ont montré 
la route. Et maintenant, c'est la jeunesse stu- 
dieuse qui, à la parole de ses maîtres, com- 
prend qu'il y a aux colonies non seulement 
de beaux coups à donner ou à recevoir, non 
seulement des découvertes à faire, mais aussi 
de fructueuses entreprises à tenter. Du même 
coup est entrée, dans le domaine des idées 
universellement admises, une vérité timide- 
ment énoncée auparavant par quelques théori- 
ciens audacieux : à savoir que Texpansion au 
dehors, loin d'être une cause d'affaiblisse- 
ment pour un pays par le prélèvement qu'elle 
détermine sur l'effectif de sa population, 
vivifie les forces actives de la nation et aug- 
mente sa puissance politique. 



PREFACE VII 



Mais qu'on nous entende bien. Il ne s'agit 
pas de diriger vers les colonies des fruits 
secs, mais des jeunes gens, cultivateurs, ingé- 
nieurs, commerçants, industriels, armés pour 
la vie et spécialement préparés à l'existence 
coloniale. Déjà Lyon, Marseille, Bordeaux 
ont pris des initiatives hardies que le succès 
n'a pas tardé à couronner. Petit à petit, la 
pépinière des colons utiles se forme, se com- 
plète, et répondra bientôt à tous les besoins. 

Nous n'aurons plus le lamentable spectacle 
de l'exode vers les pays lointains, sous le 
nom d'émigrants, de malheureux qui n'ont 
pour tout bagage que les désillusions d'essais 
malencontreux tentés sur le vieux continent 
et les illusions qu'entretient leur ignorance 
des terres nouvelles où ils vont chercher for- 
tune. Il est de toute nécessité que chacun 
sache à l'avance quelles sont les conditions, 
souvent difficiles, du succès, et qu'il ait avant 
de partir la certitude de trouver un emploi 
immédiat de son activité, de sa compétence 
spéciale et de ses capitaux. C'est ainsi que 
s'opérera la mise en valeur de nos colonies 



VIII PRÉFACE 

et principalement de l'Indo-Chine, la plus 
riche, la plus prospère, la plus puissante de 
toutes. N'est-elle pas déjà en pleine activité' 
et ne fait-elle pas, chaque jour, preuve d'une 
incomparable énergie? L'ordre et la disci- 
pline, partout rétablis, ont ramené la con- 
fiance. Les indigènes ont repris possession 
des terres que la piraterie avait fait abandon- 
ner. L'impôt ancien a rendu au delà des pré- 
visions les plus optimistes. Des taxes nou- 
velles ont été acceptées sans trop de peine et 
sont venues grossir les recettes du budget. 
Aux déficits d'autrefois ont succédé les excé- 
dents. Après avoir gagé les emprunts qu'a 
autorisés le Parlement, ils ont permis de 
payer une part importante des dépenses mili- 
taires que la métropole avait conservées à sa 
charge; d'emplir la caisse de réserve, qui 
présente un respectable actif de 30 millions; 
de subventionner enfin d'une façon très pro- 
fitable à l'influence française des établisse- 
ments ou des entreprises qui sont en dehors 
du territoire indo-chinois. La colonisation 
s'est également développée. En 1896, le 



PRÉFACE IX 

nombre des exploitations rurales européennes 
était de 323 avec une superficie de 80.861 hec- 
tares. A la fin de 1901, il était de 717 avec 
357.481 hectares. Quant au commerce, dans 
la même période, il a augmenté de 148 
pour 100, la part de la France passant dé 30 
à 100 millions pour les marchandises qu'elle 
envoie en Indo-Chine, de 10 à 39 millions 
pour les produits qu'elle en reçoit. 



* 

* * 



Il est, en effet, peu de colonies qui aient 
bénéficié d'un aussi remarquable essor. Et le 
fait est d'autant plus surprenant que Tlndo- 
Chine est le dernier né — si je puis ainsi 
m'exprimer — de toute la famille. Voyez ses 
aînés, nulle part on n'y sent s'affirmer un 
organisme aussi robuste, une vitalité aussi 
puissante. Et cependant nulle colonie n'eut à 
vaincre plus de résistances, plus de préjugés, 
plus de parti-pris. 

L'histoire est toute récente de cette impo- 
pularité qui frappait le Tonkin, cette colonie 



PREFACE 



lointaine que Ton disait malsaine, meur- 
trière, infestée de pirates, pays de brousses 
et de forêts où jamais les Français n'oseraient 
s'établir. Puis, peu à peu, les préventions 
sont tombées ; on s'est risqué — timidement 
— à venir dans ces inquiétantes régions, on 
les a parcourues ; un jour, enfin, on s'y fixa. 
Et quand ceux qui y avaient pénétré les pre- 
miers furent revenus et qu'ils eurent montré 
toute la fausseté des légendes ou des préven- 
tions répandues sur l'Indo-Chine, un mouve- 
ment de sympathie se manifesta dans l'opi- 
nion. La conquête morale était faite. Depuis 
la faveur du public n'a fait que s'accroître, et 
aujourd'hui, cette colonie, bafouée, décriée, 
est devenue comme un enfant gâté à qui on 
ne sait rien refuser. Elle a joui d'un véritable 
régime de faveur et il faut reconnaître qu'elle 
sut très utilement et très intelligemment le 
mettre à profit. 

Jusqu'en ces dernières années, l'absence 
ou l'imperfection des moyens de communica- 
tion, la lenteur, l'incertitude, le prix élevé 
des transports, la difficulté de se procurer 



PRÉFAGE XI 

parfois la main-d'œuvre sur place, tout enfin, 
jusqu'à notre ignorance des mœurs et des 
coutumes d'un peuple que nous voulions colo- 
niser, furent de très sérieux obstacles à une 
œuvre d'ensemble et paralysèrent les initia- 
tives privées. 

Le mouvement industriel se dessinera de 
plus en plus, à mesure que les richesses que 
rindo-Chine recèle en abondance sur toute 
l'étendue de son territoire seront mieux con- 
nues et surtout mieux utilisées, et, qu'à côté 
des chemins de fer, la construction de routes 
nombreuses, l'extension des services de cor- 
respondances fluviales, l'organisation des 
lignes de cabotage achèveront de préparer le 
pays en vue d'une production de plus en plus 
intense. 

L'Indo-Chine est à une heure décisive de 
son histoire. Son avenir économique se pré- 
cise et s'affirme au loin. Encore quelques an- 
nées de tranquillité et de paix, de labeur et 
de patience, et elle aura pris, dans les rela- 
tions mondiales, la situation qui lui revient 
sans conteste. 



XII PREFACE 

Quel chemin franchi en moins de quinze 
ans ! 



* 
* * 



En 1890, Tadministration des Colonies — 
qui n'était, à cette époque, qu'un sous-secré- 
tariat d'État insuffisamment émancipé de la 
tutelle d'un autre ministère — soumettait au 
gouvernement un projet d'emprunt destiné à 
liquider le passif du Tonkin et à doter notre 
nouvelle colonie de l'outillage indispensable 
à sa sécurité et à son développement. Ce mot 
d'emprunt sonnait mal, à cette époque, aux 
oreilles parlementaires. Après une consulta- 
tion sommaire de la Commission du budget, 
le ministre des finances substituait à la com- 
binaison primitive un projet d'avances, au 
taux de 3 pour 100, à faire par le Trésor à la 
Colonie. Mais les Chambres ne voulaient pas 
plus d'avances que d'emprunt. Le Tonkin dut 
se contenter de quelques menus subsides et 
vivre d'expédients en attendant des jours 
meilleurs. 

Six ans plus tard, la loi du 10 février 1896 



PREFACE XIII 



autorisait le protectorat de l'Annam-Tonkin 
à contracter, avec la garantie de TÉtat, un 
emprunt amortissable de 80 millions, dont 
43 millions ont servi à liquider des engage- 
ments antérieurs et 37 millions à exécuter 
des travaux publics particulièrement urgents. 
Deux ans plus tard un pas nouveau était 
franchi. M. Doumer obtenait du Parlement 
l'autorisation d'emprunter 200 millions pour 
la construction de chemins de fer en Indo- 
Chine. La garantie métropolitaine n'interve- 
nait que pour la ligne qui de Laokay pénètre 
en territoire chinois. L'emprunt indo-chinois 
proprement dit n'était garanti que par la 
seule colonie. Lancées dans le public, par 
l'intermédiaire de la Banque de Tlndo-Chine 
et de quatre de nos principales banques d'é- 
mission, les obligations de 500 francs à 3 1/2 
créées par le gouvernement général ont été, à 
deux reprises, accueillies avec faveur. Cin- 
quante millions une première fois en 1898, 
soixante-dix millions une seconde fois en 1902 
ont pu être consacrés à l'exécution du réseau 
ferré indo-chinois. 



XIV PREFACE 

Actuellement, la ligne de Haîphong à 
Hanoï est ouverte à Texploitation; les tra- 
vaux de la section Hanoï à Laokay sont en 
cours. La partie de Hanoï à Viétri touche à 
son achèvement, le tronçon de Viétri à Laokay 
sera terminé dans deux ans. Avant la fin de 
Tannée, Hanoï sera relié à Nam-Dinh et 
Vinh au Song-Ma. Sur d'autres points les 
travaux de terrassements sont adjugés et en- 
trepris; mais il serait prématuré d'indiquer 
la date de leur achèvement. Ce que Ton peut 
affirmer, c'est que Texpérience devant la- 
quelle reculaient, il y a treize ans, le gouver- 
nement et les Chambres, est faite aujourd'hui 
avec un plein succès en Indo-Chine. Le 
crédit colonial indo-chinois est créé ; il se 
soutient, malgré la dure épreuve que vient de 
traverser le Tonkin, avec une remarquable 
fermeté. 

Nos colonies ont, en effet, besoin d'être 
dotées d'un capital de premier établissement 
nécessaire à leur pleine mise en valeur. Ce 
capital, ce ne sont pas les subventions de la 
métropole qui peuvent le fournir, ce ne sont 



PREFAGB XV 



pas non plus les revenus annuels des colonies. 
C'est au crédit public qu'il faut le demander. 
Ainsi ont procédé les colonies anglaises 
dont la dette, comparée à celle de nos colo* 
nies, peut paraître formidable. Pour le Ca- 
nada, elle s'élève à 346 millions 207.980 dol- 
lars, c'est-à-dire à 1 milliard 700 millions de 
francs. Le Cap a 27 millions 613.947 livres 
sterling d'emprunts non garantis, sans préju- 
dice de 3 millions 483.878 livres d'emprunts 
garantis; en tout, en chiffre rond, plus de 
750 millions de francs de dette coloniale. 
Natal a une dette de 225 millions contractée 
pour la construction de ses chemins de fer. 
En Australie, chacune des sept colonies qui 
forment le Commonwealth a eu recours à 
l'emprunt pour des totaux qui varient de 
300 millions de francs (pour l'Australie Oc- 
cidentale) à 1.625 millions (Nouvelle-Galles 
du Sud). D'année en année, ces dettes aug- 
mentent, à mesure que s'impose Texécution 
de nouveaux travaux. Nul ne s'en étonne 
chez nos voisins ; personne ne s'en effraie. On 
sait que les travaux entrepris augmenteront 



XVI PREFACE 

les revenus de la colonie, et cette plus-value, 
en laquelle le public a foi, constitue le meil- 
leur gage, la plus sûre garantie des emprunts 
coloniaux. 

Que manque-t-il à nos colonies pour ins- 
pirer la même confiance? Il leur manque 
surtout d'être connues. Et c'est pourquoi, on 
ne saurait trop encourager les efforts d'hom- 
mes d'initiative qui, comme M. Albéric 
Neton, ont pris à cœur de dresser Tinven- 
taire méthodique des ressources qu'offre 
l'Indo-Chine, et de répandre, par la plus 
large publicité, les résultats de leur enquête. 

Je souhaite que tous les bons Français, 
que tous ceux qui ont le juste souci des vrais 
intérêts du pays lisent et méditent ce livre, 
fruit d'études consciencieuses et d'observa- 
tions sagaces. Ils y trouveront, en même 
temps qu'un enseignement utile pour le pré- 
sent, des espérances réconfortantes pour l'a- 
venir. 

Ëug. Etienne. 

Paris, le 10 Septembre 1903. 



AVANT-PROPOS 



I 



On a déjà beaucoup écrit sur Tlndo-Chine et 
de fortes et substantielles études ont appris au 
grand public à mieux connaître et à mieux appré- 
cier ce pays. Je crois les avoir à peu près toutes 
lues, et bien qu'elles aient forcément traité les di- 
verses matières qui font l'objet du présent livre, 
je n'hésite pas à publier celui-ci, persuadé que 
tout n'a pas encore été dit, qu'au contraire, bien 
des points ont été laissés dans l'ombre, points 
qu'il est indispensable que l'on découvre, lacunes 
qu'il est nécessaire de combler sans retard. 

Soit que l'on ait fait l'éloge ou la critique, soit 
que l'on ait défendu ou attaqué — thèse, dithy- 

b. 



XVIU AVANT-PROPOS 

rambe, réquisitoire — la préoccupation person- 
nelle perce dans tous les écrits précédents, et le 
lecteur impartial, celui qui veut, en dehors de 
tout parti-pris, se faire une opinion, ne peut se 
dégager des formules où voudrait l'enfermer Té- 
crivain, ni s'affranchir de jugements qui parais- 
sent vouloir lui être imposés. 

L'heure est venue où les faits doivent être 
exposés en toute impartialité, afin qu'ils puissent 
parler par eux-mêmes et provoquer le verdict que 
l'histoire prononcera un jour. Vingt ans d'efforts, 
de travail et de luttes; vingt ans où Ton a dé- 
pensé, sans compter, l'énergie de la France, son 
intelligence et son argent, constituent un témoi- 
gnage que rien ne peut obscurcir ni troubler, et 
il devient puéril de songer même à l'essayer. C'est 
ce témoignage qu'il faut invoquer. Décriée sys- 
tématiquement par les uns, louée avec excès par 
les autres, l'Indo-Chine se présente aujourd'hui 
avec toute la pureté d'une œuvre lentement dé- 
pouillée des scories, des souillures, des impure- 
tés qui l'embarrassaient, en altéraient les con- 
tours ou en dissimulaient les formes. 

Il ne s agit pas de rechercher la part plus ou 
moins grande qui revient à chacun; il ne s'agit 
pas davantage de proclamer, souvent aux dépens 



AVANT-PROPOS XIX 

d'un autre, les résultats particuliers ou même 
ceux d'un instant. Il faut voir plus haut et plus 
grand. Il faut surtout s'élever au-dessus des pe- 
tites considérations, parfois étroites, toujours 
mesquines, d'intérêt personnel, et voir l'œuvre 
d'ensemble, l'œuvre générale, la fresque gran- 
diose qui embrasse toute une époque, où, arti- 
sans d'un même travail, les hommes d'hier 
comme ceux d'aujourd'hui se trouvent groupés, 
unis et confondus. Longtemps, la France n*a 
voulu voir dans Tlndo-Chine qu'une colonie mili- 
taire, sans le moindre avenir commercial ou in- 
dustriel, une marche sur les frontières de Chine, 
un point de pénétration éventuelle dans cet Em- 
pire du milieu considéré, au contraire, comme un 
véritable Eden, dont toutes les puissances conti- 
nentales viendraient un jour se disputer les ri- 
chesses et se partager les lambeaux. C'était une 
double erreur. D'abord, la Chine est loin d'être ce 
pays merveilleux que quelques-uns se sont plu à 
décrire, et rien ne paraît plus problématique que 
les espérances que Ton avait un instant fondées 
sur elle. Au surplus, elle traverse aujourd'hui une 
telle crise qu'il devient impossible de pronosti- 
quer quoi que ce soit et encore moins de prévoir, 
sauf le cas de décomposition ruinant alors tout le 



XX AVANT-PROPOS 

profit escompté, si cette opération toujours un 
peu rude, qui s'appelle en histoire un partage, 
donnerait les résultats qu'on en attend. La se- 
conde erreur est plus capitale encore. Considérer 
rindo-Chine comme une colonie militaire, c'est 
méconnaître, en même temps que tous les sacri- 
fices qui ont été faits dans ces vingt dernières an- 
nées, la situation même du pays, la mentalité 
de la race, la valeur du sol, sa position géogra- 
phique, comme aussi son passé, son origine, 
son histoire. 

Nulle autre colonie que llndo-Chine n'est, au 
contraire, appelée à un plus grand développement 
commercial et industriel, nulle n'a devant elle un 
avenir économique plus brillant. Tant que l'insta- 
bilité, l'insécurité désolaient la plupart des pro- 
vinces, que les relations étaient loin d'être assu- 
rées, que, d'un bout de l'empire à l'autre, l'hosti- 
lité ou la méfiance paralysait tout système d'é- 
change, les détracteurs avaient beau jeu; il était, 
en effet, à peu près impossible de songer à tirer un 
parti quelconque des divers éléments utilisables. 
Mais aujourd'hui rien ne s'oppose plus à l'exploi- 
tation sur place des matières premières que l'on 
trouve répandues, en abondance, sur presque 
toute la surface du Tonkin et de l'Annam. Ce 



AVANT-PROPOS XXI 

n'est, certes^ pas la main-d'œuvre qui manque^ 
elle est, au contraire, considérable, parfois habile 
et toujours à bon marché ; ce ne sont pas davantage 
les moyens de communication, car bien que le réseau 
de chemins de fer soit à peine entamé, on supplée 
facilement à son insuffisance par la voie de mer, 
par les routes qui sillonnent tout le pays et aussi 
par les canaux.' La jonque ou le sampan, bien 
qu'encore primitifs comme procédés, rendent ce- 
pendant d'inappréciables services et ont surtout 
l'avantage d'être appropriés aux besoins mêmes 
du pays. 

Non, ce qui a manqué jusqu'ici à Tlndo-Chine, 
ce qui lui manque encore aujourd'hui malgré les 
incontestables progrès réalisés, ce qu'il est indis- 
pensable qu'elle possède pour jouer le rôle que sa 
position sur le globe lui assigne, c'est-à-dire pour 
devenir la rivale favorisée de l'Inde, ce sont les 
colons et surtout les capitaux. Trop rares encore 
sont ceux de nos compatriotes qui sont venus s'y 
installer, apportant, avec leur connaissance des 
affaires^ leur activité, leur intelligence et leur ar- 
gent. Et rien n'est plus attristant que la lente 
évolution des industriels et des capitalistes fran- 
çais, lorsqu'on a pu se rendre compte, comme 
nous venons de le faire, de ce que peut donner 



XXII AVANT-PROPOS 

un pays qui produit, presque à foison, pourrait-on 
dire, le charbon, la soie, le coton, le sucre, le 
caoutchouc, Tindigo ; où Ton trouve d'abondantes 
mines, de riches gisements, de puissantes car- 
rières ; où d'immenses forêts peuvent fournir les 
essences les plus variées ; où la nature^ semble- 
t-il, a voulu largement doter les hommes et les 
combler de bienfaits comme pour leur rendre 
plus amer le regret de leur impuissance et l'aveu 
de leur abandon. 

Livré à ses propres ressources, l'indigène — 
dont je dirai plus loin les étonnantes aptitudes — 
ne peut faire grand chose et c'est miracle qu'il ait 
même pu résister si longtemps. Le jour où vous 
lui aurez donné les instruments qui lui manquent, 
et où vous l'aurez initié aux procédés modernes 
de fabrication et d'outillage, avec le don prodi- 
gieux d'assimilation qu'il possède, avec ses admi- 
rables qualités d'endurance, de patience et de 
ténacité, on peut^ sans exagérer, prédire qu'il se 
produira, en très peu d'années, dans le domaine 
économique une transformation complète. 

Il faut savoir ce qu'était l'Indo-Chine lorsque 
nous y avons pénétré la première fois, il faut 
avoir vu ce qu'elle est devenue en moins de vingt 
ans, malgré d'incessantes fluctuations, malgré les 



AVANT-PROPOS XXIII 

erreurs, les faux départs, les contradictions, le 
manque absolu de méthode et d'esprit de suite 
de notre politique coloniale, pour comprendre et 
aimer ce pays. C'est l'histoire attachante du passé, 
c'est l'étude raisonnée du présent, ce sont les né- 
cessaires probabilités d'avenir que nous voudrions 
fixer, établir et indiquer, sine ira, en toute im- 
partialité, sans aucun souci des personnes, sans 
autre considération que de faire œuvre d'historien, 
et de rendre à Tlndo-Chine la part qu'elle doit oc- 
cuper dans les préoccupations comme dans les 
espérances légitimes du pays. L'Indo-Chine, c'est 
la moisson qui se lève, c'est la France retrouvant 
au loin son génie, sa beauté et son art ; c'est la 
consécration glorieuse d'une lente obstination ; 
c'est la réalisation certaine d'un rêve longtemps ca- 
ressé ; c'est enfin, à l'aurore d'un siècle nouveau, 
l'oubli de douloureux sacrifices qui attristèrent la 
fin d'une époque déjà lointaine, mais toujours vi- 
vace par ses souvenirs. 

Nombreux sont ceux qui sont tombés sur la 
route, nombreux sont ceux qui, ayant été coura- 
geusement à la peine, ne seront pas à l'honneur. 
Français des siècles futurs, lorsque vous promè- 
nerez votre regard sur ces régions immenses où- 
la patrie se sera comme renouvelée et vivifiée. 



XXIV AVANT-PROPOS 

pensez à ces hardis pionniers ; dites-vous qu'ils 
ont acheté hien cher la gloire dont vous jouirez ! 
Pleurez-les, mais ne les plaignez pas I Ils ont 
donné leur vie sans compter, mais ils sont morts 
heureux, parce qu'ils savaient qu'un jour, sur 
ces terres, arrosées de leur sang, fleurirait une 
seconde France aussi belle, aussi riche que celle 
pour laquelle ils se sacrifiaient! 

Hanoï, 3 avril 1903. 



LIVRE PREMIER 



CE qu'est l'indo-chine au point de vue social 



CHAPITRE PREMIER 



Aperçu historique et développement politique du peuple 
annamite. — Coup d'œil ethnographique et traits dis- 
tinctifs de la race. — La religion, le culte des ancêtres, 
la famille. 



Pour bien comprendre Tétat d'un pays, pour 
en suivre dévolution et en connaître le sens, il est 
indispensable d'en étudier tout d'abord les divers 
éléments constitutifs*. 

La péninsule indo-chinoise, qui forme aujour- 
d'hui un tout complet, est comme la synthèse de 
tous les peuples d'Extrême-Orient. Sous le nom 
générique d'Annamites, on englobe d'ordinaire 

1. E. Luro, Le pays cCAnnam; Tniong-Vinh-Ky, Cours d'his- 
toire annamite ; J.-L. De Lanessan, V Indo-Chine française ; 
Harmandy Le Laos et les populations sauvages de V Indo-Chine ; 
P. Doumer, Situation de l'Indo-Chine. 



4 L INDO-CHINE 

des populations d'origine et de mœurs absolu- 
ment différentes. Il paraît à peu près établi au- 
jourd'hui que les premiers colonisateurs qui vin- 
rent s'y fixer furent d'abord des Malais, peuple 
essentiellement migrateur, et aussi des Mongols, 
descendus de la Chine, en suivant le cours des 
grands fleuves. Sur leurs traces arrivèrent ensuite 
des tribus aryennes qui semblent s'être fixées de 
préférence dans le Cambodge et le Siam actuels, 
où elles jetèrent les fondements de l'Empire 
Khmer, et dans l'Annam Central où elles fondèrent 
le royaume Ciampa ou Lâm-Ap. Ces royaumes 
eurent une existence propre, une civiUsation par- 
ticulière très avancée, et jouirent pendant plu- 
sieurs siècles d'une très grande prospérité. De 
nombreux monuments témoignent de leur 
richesse, de leur puissance comme du génie artis- 
tique des habitants. Il ne reste plus aujourd'hui 
que des ruines, mais ces ruines sont encore gran- 
dioses — comme celles d'Angkor sur la rive sep- 
tentrionale du Grand-Lac — et attestent, au delà 
des siècles, le degré du développement, qu'au 
contact des Aryens, toute la région qui s'étendait 
sur la vallée du Mékong et sur les plateaux du 
Laos avait atteint bien avant l'ère chrétienne. 
Quant au pays d'Annam proprement dit, l'histoire 
— légendaire ou authentique — nous le montre 
d'abord asservi à l'Empire chinois. Qu'était cet 



LE PEUPLE ANNAMITE 5 

Empire à cette époque? Sur ce point, les savants 
eux-mêmes sont hésitants. On s'accorde cependant 
à le placer dans l'espace compris entre les ver- 
sants du Fleuve-Jaune et du Fleuve-Bleu, et 
comprenant à peu près ce qu'on entend aujour- 
d'hui sous les noms de Quang-Si, de Quang-Tong, 
de Yun-Nan et de Tonkin. Le peuple annamite alors 
désigné sous le nom de race de Giao-Chi* (ayant 
le gros orteil écarté des autres doigts du pied), 
resta sous la dépendance chinoise jusqu'au com- 
mencement du dixième siècle. A cette époque, les 
Chefs indigènes, las des Gouverneurs chinois» 
donnèrent le signal de la révolte. Un soulèvement 
formidable s'ensuivit qui fut le point de départ 
d'une ère d'indépendance. Mais cette émancipa- 
tion ne fut en réalité qu'une large décentralisation 
administrative et politique. L'histoire constate 
que les diverses dynasties annamites, bien qu'in- 
dépendantes dans leur souveraineté, n'ont cessé 
d'observer, de tous temps, des rapports de vassa- 
lité avec TEmpire chinois et que rois et peuple 
d'Annam ont toujours gardé une profonde admi- 
ration pour la civilisation du septentrion. 
Vers la fin du dixième siècle, ce qui constitue 

1. Ce nom est l'appellation caractéristique de la race au 
point de vue anthropologique; c'est un signe indélébile qui 
n'appartient qu'à elle, et, ce qui confirme bien son origine, aux 
vrais Malais et aux Mongols. 



aujourd'hui la péninsule indo-chinoise comprend 
alors : un empire annamite allant de Textrémité 
nord du Tonkin jusqu'au delà de Hué; au sud, 
le royaume Ciampa, débris de l'ancien Lâm-Ap, 
qui occupe le reste du littoral jusqu'à la fron- 
tière actuelle du Binh-Thuân; enfin Tempire 
Khmer s'étendant sur la Cochinchine, le Cam- 
bodge actuel et une partie des états siamois, avec 
Angkor pour capitale. 

L'histoire est désormais remplie par les divi- 
sions intestines qui déchirent TAnnam, par les 
longues guerres qui le mettent aux prises avec 
ses puissants voisins et par les incessantes incur- 
sions chinoises qui lui enlèvent chaque fois quel- 
ques lambeaux de territoire. 

Et malgré des revers terribles, des chutes 
retentissantes, des périodes d'asservissement, 
rAnriam, étendant peu à peu ses limites, absorbe 
le Ciampa et gagne sur le Khmer toutes les pro- 
vinces situées au sud de Mékong. 

La race annamite, grâce à une ténacité et aune 
ardeur belliqueuse qui contrastaient avec l'amol- 
lissement de ses rivaux, était ainsi arrivée, à la 
fin du dix-huitième siècle, à occuper toute la par- 
tie du littoral comprise depuis la frontière de 
Chine jusqu'à Châu-Dôc et Ha-Tiên. 

Sous l'Empereur Già-Long, puis sous ses suc- 
cesseurs, la conquête du Cambodge fut à peu 



LE PEUPLE ANNAMITE 



h 



près complète, mais les Annamites n'y parvinrent 
pas sans soutenir de longues guerres avec les 
Siamois qui s'étaient crus longtemps les hér. tiers 
naturels de Tancien pays des Khmer. 

Et c'est au milieu des convoitises des uns, des 
demandes de secours des autres que la France 
intervint d'abord en médiatrice, puis en conqué- 
rante, unifiant bientôt sous sa suprématie toutes 
ces races si longtemps en lutte, toutes ces nations 
tour à tour en révolte, tour à tour vassales ou 
souveraines. Et si nous avons tracé le tableau du 
développement politique du peuple annamite, c'est 
moins pour souligner l'étendue progressive du 
territoire que pour montrer la formation progres- 
sive de cette nation, fortifiée pendant des siècles 
par son contact avec la civilisation chinoise et 
comme rajeunie par le sang des diverses races 
qu'elle a subjuguées ou refoulées dans son exten- 
sion vers le Sud. Il y a eu, chez le peuple anna- 
mite, en dépit d'obstacles et de difficultés de 
toutes sortes, une puissance d'expansion, une con- 
tinuité d'effort, un esprit de méthode et de suite 
qui renferme tout le secret de sa destinée. Le 
génie de la race éclate là presque en entier. 
Qu'importe les revers momentanés, les chefs 
pusillanimes ou corrompus, les troubles, les 
séditions et la famine, la race poursuit sa lente 
évolution et arrive à la pleine hégémonie. 



L INDO-CHINE 



Referai-je après tant d'autres, le portrait de 
l'Annamite? Dirai-je sa petite taille, la gracilité 
de ses membres, la couleur bronzée de son teint? 
Parlerai-je du glabre de sa peau, de sa bouche 
ensanglantée de bétel, de la longueur de ses che- 
veux enroulés en forme de chignon derrière la 
tête, ou décrirai-je la forme étrange de son cos- 
tume, dont le large pantalon bouffant, fermé de 
toutes parts, constitue le plus sûr ornement? Ce 
sont là des descriptions auxquelles s'attardent 
volontiers tous ceux qui écrivent surTIndo-Chine 
et qui sont aujourd'hui trop connues pour qu'il y 
ait le moindre intérêt à s'y arrêter plus long- 
temps. 

Aussi bien, le peuple annamite présente des 
caractères autrement intéressants que ceux qui 
se dégagent des petits côtés extérieurs de son 
existence. 

Il y a surtout sa vie intérieure qui témoigne 
des solides qualités de la race et où s'affirment, 
avec force, la pureté des mœurs et la noblesse des 
sentiments. 

Pour le connaître et le comprendre il faut se 
pencher sur Tâme du peuple, interroger ses rites, 
faire parler ses lois et lire sur les tablettes, pieu- 
sement conservées dans ses temples, les pensées 
réconfortantes de ses philosophes et les postulats 
de sa loi morale, les plus beaux peut-être dont 



LE CULTE DES ANCÊTRES 9 

s'honore rhumanité. On sera alors frappé de la 
noblesse d'idées et de l'élévation morale qui se 
dégage, comme une odeur d'encens, de cette civi- 
lisation dont l'obscure origine grandit encore 
Féclat. 

C'est, en effet, dans Torganisation communale, 
dans le culte des ancêtres, dans le respect de la 
famille qu'il faut chercher la force mystérieuse 
d'une race qui a pu se perpétuer, fière et indé- 
pendante, à travers des siècles de servitude, de 
guerre et de troubles sans fin. 

La vraie religion des Annamites, en dehors des 
superstitions auxquelles certaines classes se lais- 
sent facilement entraîner — et encore, sur ce 
point il faut faire la part de la légende — est la 
religion des ancêtres. Il n^est pas de maison, 
d'abri si pauvre qu'il soit, qui n'ait son autel des 
ancêtres, représenté par une table de bois assez 
élevée, supportant des brûle-parfums, des vases, 
des flambeaux et au-dessus de laquelle sont sus- 
pendues les tablettes des aïeux. Pauvres et riches 
apportent tout leur soin, toute leur attention, à 
l'entretien de cet autel, dont l'ornement, la déco- 
ration, le mobilier, varient suivant la qualité et le 
rang des familles. Le grand prêtre de ce culte, 
aussi vivace aujourd'hui qu'il y a dix siècles, est 
le chef de famille dont Tautorité s'exerce, avec la 
gravité d'un sacerdoce, sur tous les siens. Aux 



10 l'indo-chine 

jours fixés soit par les lois écrites, soit par les 
traditions nationales, soit aussi par les usages 
locaux, le chef de famille officie devant Tautel et 
y fait des libations de vin et des offrandes de riz 
et de baguettes odoriférantes qui, lentement, se 
consument dans un éblouissement de lumière. 
Toute la famille se prosterne au moment où les 
mânes des aïeux sont supposées descendre dans 
la maison pour protéger leur descendance. 

Ces cérémonies ont surtout lieu au jour anni- 
versaire delà mort des différents ancêtres et à 
Tépoque du jour de Tan ou têt. 

Le culte ancestral est partout pratiqué avec la 
plus grande ferveur. Il est le pivot de toute la 
morale. 

Les pratiques rituelles finies, ces cérémonies se 
traduisent par des grandes manifestations de joie, 
qui, surtout au moment du têt, se prolongent plu- 
sieurs jours durant. Toute la vie est alors suspen- 
due, les magasins fermés, les maisons closes, 
tandis que dans les rues joyeusement les pétards 
crépitent et que les maisons de jeux sont en- 
vahies par une foule oisive et gaie qui vient 
tenter la chance. 

Et par une conséquence de sa souveraineté sa- 
cerdotale, le chef de famille a, sur tous les siens, 
une autorité absolue et sans limite. Cette autorité, 
du reste, a rarement Toccasion de se manifester. 



LA FAMILLE 11 

car les enfants observent à Tégard des parents 
une obéissance et un respect qui ne se démentent 
jamais. Ce sont là des qualités inhérentes à 
la race même. Aussi a-t-on pu dire que chaque fa- 
mille annamite était comme une petite église indé- 
pendante dont le père serait le prêtre et les en- 
fants les fidèles. 

Et ce qui se passe dans les familles est en 
raccourci Timage que présente, politiquement, le 
royaume. C'est, du haut en bas de Téchelle sociale, 
toute une série de petites églises superposées et 
indépendantes, ayant pour culte le respect et pour 
précepte Tobéissance. On ne saurait concevoir 
d'organisme plus simple, d'appareil plus facile. 
Il est comme le reflet même de la mentalité du 
peuple. Il est, en même temps, par sa souplesse 
même, le plus résistant que l'histoire ait enre- 
gistré. 

Nos missionnaires ont longtemps cru — et peut- 
être croient-ils encore^ bien que la conquête de 
l'âme soit passée chez beaucoup d'entre eux au 
second rang de leurs préoccupations — qu'ils par- 
viendraient, sinon à détruire, du moins à complé- 
ter les systèmes religieux des peuples de l'Extrême- 
Orient. L'histoire de ces soixante dernières années 
démontre, surabondamment, que la propagande 
chrétienne est vouée d'avance à l'avortement. Et 
l'on en trouve une remarquable explication sous 



12 l'indo-chine 

la plume d'un écrivain, cependant peu suspect à 
regard de la religion, M. Ferd. Brunetière. 

Voici, en effet, les raisons que donne *, de 
rimperméabilité de la théologie chinoise — et ces 
raisons s'appliquent avec autant de force à la ci- 
vilisation annamite — Tauteur de Is. Faillite de la 
Science : 

« Je sais le zèle de nos missionnaires, et je 
n'aurais garde ici de vouloir décourager leur 
effort. Mais on peut bien dire que les progrès du 
christianisme en Chine sont étrangement lents et 
de nature à désespérer une religion qui n'aurait 
pas confiance, comme la nôtre, en son éternité. 
La raison en est que la religion de la Chine, autant 
ou plus qu'une religion, est une sociologie. La 
part de la métaphysique ou la spéculation y est 
nulle, et le caractère en est éminemment pratique. 
C'est même ce qui l'a fait longtemps considérer 
comme athée; et, si l'expression de religion 
athée ne laissait pas d'être paradoxale et contra- 
dictoire, on ne se trompait pourtant pas sur le 
fond. La religion de la Chine semble consister 
tout entière en un corps de préceptes moraux 
dont l'objet n'est que de réahser un idéal social. 
Mais comme cet idéal social est assez éloigné de 
celui que le christianisme propose à ses fidèles, 

1. La Religion comme sociologie^ par M. Ferdinand Brunetière 
{Revm des Deux Mondes. No du 15 février 1903.) 



LA RELIGION 13 

il en résulte que le christianisme ne saurait faire 
en Chine de progrès qui ne tende à modifier la 
structure de la société ; — et là même est Texpli- 
cation de la résistance qu'il rencontre. Si jamais 
le christianisme triomphe des religions de la Chine, 
cela ne voudra donc pas dire qu'elJes aient reconnu 
sa supériorité dogmatique ou métaphysique, mais 
la civilisation chinoise aura reconnu la supériorité 
des civilisations du type occidental. Ou en d'autres 
termes encore, ce n'est pas l'enseignement du 
chistianisme qui aura modifié la mentalité chi- 
noise, mais c'est la mentalité chinoise préalable- 
ment modifiée, et transformée^, qui sera devenue 
capable de l'enseignement du christianisme. Et en 
attendant s'il n'y est pas persécuté, cet enseigne- 
ment y sera rendu vain par la résistance que lui 
opposera la forme même de la société. La preuve 
que toute religion est essentiellement une sociolo- 
gicy c'est qu'aussi longtemps qu'une société n'est 
pas modifiée dans sa structure intime, on ne la 
verra pas changer de religion, et, quand elle chan- 
gera, ce ne sera pas, à proprement parler, de reli- 
gion, qu'elle aura changé, mais de manière d'en 
tendre la nature^ l'objet, et le but de la société. » 

On ne saurait mieux dire. Mais Téminent aca- 
démicien n'a pas voulu tirer la conclusion lo- 
gique qui se dégage de son savant raisonnement. 

Or, cette conclusion, c'est l'inutilité — d'aucuns 



14 l'indo-chine 

diraient le danger - de la prédication et de Tapos- 
tolat chrétiens en Extrême-Orient. A moins que 
les bénéfices matériels ne doivent décidément 
primer les bénéfices spirituels, comme il est apparu 
si souvent. 



CHAPITRE II 



L*organisation du pays. — Une monarchie absolue régie 
par des institutions démocratiques. — Le Fils du Ciel 
et le conseil secret. — L'accès aux fonctions publiques. 
— Rôle et prépondérance des lettrés. 



Quelle que soit la région, Tonkin ou Annam, 
réducation politique du peuple annamite a été 
partout la même, et le système du gouvernement 
a toujours été la monarchie absolue et héréditaire. 
Longtemps, les empereurs d'Annam ont eu sur 
leurs sujets les mêmes droits et la même puis- 
sance que le chef de famille sur toute sa parenté. 
Chef nominal de TEmpire, le roi, qui n'est plus 
maintenant roi que de nom, — délègue encore 
une partie de sa souveraineté à des fonctionnaires 
qui l'exercent, à leur tour, en toute plénitude, dans 
le ressort de leur circonscription, autrement dit, 
dans les communes. Mais où ce régime absolutiste 



16 l'indo-chine 

se distingue de tous ceux connus jusqu'ici, c'est 
que ces fonctionnaires, ainsi investis d'une par- 
celle de Tautorité royale, sont choisis, pour la 
plupart, par voie de concours et consacrés par le 
succès même. 

Et pour mieux représenter ce régime, peut-être 
unique dans Fhistoire, on peut dire que le Gou- 
vernement de TAnnam est une monarchie sans 
caste, avec une religion sans clergé, au milieu de 
fortes institutions démocratiques et une puissante 
centralisation communale. Nous allons reprendre 
ces éléments, un par un, et essayer de montrer 
combien était grande Terreur, un instant partagée 
par le Gouvernement français, de vouloir toucher 
à un système politique si bien approprié au peuple 
et au pays dont il a longtemps fait la force et dont 
il fait encore la grandeur. 

« Fils du Ciel », grand pontife, lettré des let- 
trés, infaillible dans ses actes, sacré dans sa vie, 
père et mère du peuple, TEmpereur d'Annam fut 
le type achevé de l'autocrate, et jusqu'à son nom, 
tout ce qui touchait à sa personne ou à sa vie doit 
être entouré de vénération et de crainte. Il est le 
dispensateur de tous les biens, Tenvoyé qui peut 
seul, suivant les principes tracés par Confucius, 
faire cesser les calamités publiques et assurer le 
bonheur du peuple. 

Si cette toute-puissance existe, en réalité elle ne 



l'organisation politique 17 

s'exerce jamais, car par une singularité qui ne se 
rencontre guère qu'ici, ce roi, qui dispose de tous 
les droits, voit son autorité presque entièrement 
annihilée par les institutions mêmes dont il est le 
gardien. 

Il se trouve, en effet, auprès de l'Empereur, li- 
mitant son pouvoir, surveillant ses actes, péné- 
trant jusque dans l'intérieur de son palais, une 
autre puissance, plus redoutable encore, parce que 
plus «.bsolue et plus directe, c'est le Co-Mât ou 
Conseil Secret. C'est le suprême conseil de l'Em- 
pire, quelque chose comme un conseil de régence 
à vie. 

Choisis et nommés par l'Empereur, les mi- 
nistres qui composent ce conseil, en vertu même 
de leur puissance, sont, à peine installés, tentés 
de s'élever au-dessus du roi, dont ils surveillent 
jalousement les actes. L'histoire prouve que le 
Co-Mât a presque toujours été en continuel conflit 
avec le souverain dont les décisions trouvaient 
auprès de ses ministres, des censeurs rigoureux et 
des juges sévères. Cette autorité, parfois étroite, 
ne s'est pas toujours exercée au plus grand profit 
de l'État et bien des difficultés, que l'Annam a ren- 
contrées au début de notre conquête , ont eu pour 
origine la mauvaise foi du Co-Mât ou son aveugle 
entêtement. Et plusieurs exemples témoignent 
hautement que des monarques éclairés furent par- 

2 



18 l'indo-chine 

fois les victimes de ministres, tout pénétrés de rou- 
tine, adversaires des innovations ou jaloux de 
leur prépondérance *. 

On pourrait croire que rien ne vient gêner ces 
ministres dans l'exercice de leurs fonctions. Ce 
serait méconnaître le caractère propre de ces 
gouvernements asiatiques, dont la méfiance et le 
soupçon sont les principaux ressorts, et où il 
semble que le pouvoir royal veuille entourer ses 
principaux auxiliaires du plus grand nombre pos- 
sible d'agents chargés de les surveiller, de tempé- 
rer leur action et de limiter leur autorité. 

Chaque ministre est donc assisté d'un conseil 
qu'il doit consulter en toute chose et dont il doit 
prendre l'avis en toute occasion. Et ce qui achève 
de donner à ce régime le reflet fidèle de l'organi- 
sation familiale, c'est que chef suprême de son 
peuple, l'Empereur, doit écouter ses plaintes et 
entendre ses doléances. Tout individu a donc le 
droit d'en appeler à lui de tous les actes de son 
administration. Droit bien illusoire, c'est vrai, 
mais qui n'en donne pas moins au peuple une 
espérance et une consolation. Et il faut ne pas 
connaître les races asiatiques, pour ne pas com- 



1. C'est, en effet, à l'instigation du Go-Mât que TEmpereur 
Hiêp-Hoa, successeur de Tu-Duc, fut empoisonné par la Cour 
de Hué quelques instants après avoir accordé une audience au 
représentant de la France à la CSour de Hué. 



l'organisation politique 19 

prendre tout ce que peuvent produire de pareils 
sentiments dans l'âme d'un peuple simple, naïf, do- 
cile et résigné comme Test celui de llndo-Chine. 

L'autorité royale, ai-je dit plus haut, est délé- 
guée à des fonctionnaires mis à la tête des subdi- 
visions administratives de TEmpire. Il y a d'abord 
les Gouverneurs (Tông-Dôc) qui administrent les 
provinces. Parfois plusieurs provinces sont réu- 
nies en une seule et placées sous la direction d'un 
Gouverneur Général. Chaque province est divisée 
en préfectures (Phus) et chaque préfecture en un 
certain nombre de sous-préfectures (Huyêns). 

Le Tông-Dôc était et est un des principaux per- 
sonnages du pays. Considéré, riche, il est le déposi- 
taire deTautorité royale, et jouit, surtout quand il 
est loin de la Cour, d'une indépendance à peu près 
entière. Autour de lui siègent: leQuand-Bô ou chef 
du Service Administratif, un chef du service judi- 
ciaire (Quan-An) et un chef de circonscription mi- 
litaire (Lanh Binh), Tous ces fonctionnaires, placés 
sous les ordres du Tông-Dôc, sont les seuls repré- 
sentants de l'autorité royale, choisis, nommés et 
investis par elle, non sans l'agrément préalable du 
Gouvernement français qui, seul, leur donne la con- 
sécration officielle. Us sont pris exclusivement dans 
la classe des lettrés après avoir satisfait à des exa- 
mens réguliers, et leur recrutement très spécial, en 
même temps qu'il ajoute encore à l'autorité dont ils 



20 l'indo-chine 

sont revêtus, diminue considérablement la part faite 
au favoritisme, à l'intrigue ou à la corruption. Le 
concours est obligatoire pour l'accès à toutes les 
carrières administratives et les membres de la fa- 
mille royale n'en sont eux-mêmes pas exempts. 
Mais les vrais fonctionnaires annamites, ceux qui 
ont un caractère propre, et une puissance réelle, — 
parce qu'elle est effective, — sont les administra- 
teurs ou chefs élus des communes et des cantons. 
De même que la famille, nous l'avons vu, est 
la pierre angulaire de Inorganisation sociale, de 
même la commune est la base fondamentale de 
Tédifice politique : « C'est sur la commune que 
reposent tous les services administratifs, judi- 
ciaires, financiers et militaires du royaume : c'est 
elle qui établit le cadastre et qui préside à tous les 
actes de transmission de la propriété • », 
. A vrai dire, il n'existe aucun texte de loi, au- 
cune réglementation positive, autre que celle née 
des traditions ^ de la routine et de l'usage, déter- 
minant soit l'étendue, soit l'existence, soit la vie 
même de la commune. Du jour au lendemain^ une 
commune naît et disparaît. C'est le privilège des 
peuples simples. Supposez qu'une famille compo- 
sée de cinq ou six personnes par exemple avise 

1. De Lanessan, V Indo-Chine française. 

2. Ces traditions sont elles-mêmes très variables. Il y en a à 
peu près autant que de provinces. 



LA COMMUNE ANNAMITE 21 

un espace inhabité, un terrain en friche et veuille 
s'y établir pour fonder une commune. Il lui suf- 
fira d'en faire la demande au résident de la pro- 
vince. Celui-ci fera une enquête et si le terrain 
choisi n'appartient à personne, si nulle protesta- 
tion ou opposition n'est formée contre la demande 
dont il est saisi, il autorisera la commune. Il se 
réservera seulement le droit d'en délimiter très 
exactement le territoire, afin de prévenir toute dif- 
ficulté ou réclamation ultérieure. La commune 
est fondée. Les habitants s'accordent sur le nom 
à lui donner, et ce nom se rapporte soit à un cours 
d'eau avoisinant, soit à une particularité du ter- 
rain, soit à un souvenir ancestral. Il ne reste plus 
qu'à s'organiser administrativement. Comme les 
habitants avaient, — sans qu'il en ait encore le 
titre, — reconnu, du moins moralement, un chef 
parmi eux, c'est celui-là qu'ils éliront pour maire, 
puis ils délégueront quelques-uns d'entre eux, au- 
près de lui, en qualité de notables. Si plus tard la 
commune s'agrandit, se développe, l'embryon se 
développera par l'adjonction d'un plus grand 
nombre de notables. 

En réalité, dans une commune organisée, les no- 
tables seuls choisissent le maire, qui est l'inter- 
médiaire entre la commune et l'autorité. C'est par 
lui que l'administration passe quand elle a un 
ordre, un avis, une communication à faire à la 



22 l'indo-chine 

commune ; c'est celui à qui le résident s'adresse, 
et en même temps, c'est celui qu'il rendra respon- 
sable et qui sera seul admis à lui présenter des 
requêtes. Il réunit, dans ses attributions, la police 
et le fisc. Tl répond et de la tranquillité de la com- 
mune et delà levée des impôts. D'accord avec les 
notables, dont — surtout dans les communes un 
peu importantes — deux ou même trois lui sont 
nommément adjoints, il administre les biens com- 
munaux, il exerce la justice, siège en conciliation 
et en première instance, assure Tobservation des 
charges militaires, légalise les signatures, reçoit et 
enregistre tous actes de vente, achat, de cession, 
legs, donations, etc., entre particuliers. S'il n'est 
pas officier d'état civil, c'est qu'il n'existe encore 
ni tenue de registre ni recensement. Il n'en con- 
naît pas moins tous les habitants, et rien de ce qui 
les intéresse ne lui échappe. C'est une fonction 
qui embrasse une infinité de services, de rouages, 
et qui exige certaines qualités et aptitudes chez 
celui qui en est investi. Le choix n'en est que plus 
difficile. Les notables prennent de préférence « un 
homme fin, insinuant, habile parleur, ingénieux à 
défendre ses administrés, à leur éviter des charges, 
à leur gagner des privilèges *. » C'est l'agent du 
conseil des notables, c'est l'avocat de la commune. 

1. Luro, Le Pays cCAnnam. 



LA COMMUNE ANNAMITE 23 

Les notables, à vrai dire, sont très étroitement 
associés à son œuvre et jouent, par conséquent, un 
rôle prépondérant. Tous les habitants d'une com- 
mune ne sont pas nécessairement des notables. 
Certaines qualités sont requises pour faire partie 
du corps, dont la première est d'être inscrit (Dia- 
Bô) au rôle, soit des impôts fonciers, soit de la 
contribution personnelle. S'il n'y a pas de paupé- 
risme en Indo-Chine, il n'y a pas non plus beau- 
coup d'aisance et le nombre des contribuables est 
en général peu élevé. On peut donc dire que .les 
inscrits ou notables ne représentent dan^une 
commune qu'un contingent très faible de la popu- 
lation*. 

Comme le chiffre de l'impôt est réparti sur la 
commune, considérée comme une unité, et que ce 
chiffre, fixé d'avance, suivant le nombre des ins- 
crits, ne peut varier, les inscrits ont un intérêt ma- 
jeur à ne pas voir leur nombre diminuer. Le pro- 
blème de la repopulation est tout de suite tranché. 
Dès qu'un inscrit meurt, on le remplace immédiate- 
ment sur la liste. Mais, direz- vous, si elle n'en trouve 
pas? Ce sera un fait sans précédent dans l'histoire 
et tellement extraordinaire que le cas n'a pas été 



1. Faute de témoignages certains, on admet qu'il y a un ins- 
crit par quinze habitants. On détermine donc la population 
d'une commune en multipliant, par quinze^ le chiffre des ins- 
crits. 



24 l'indo-chine 

prévu. Il est probable qu'on s'adresserait dans ce 
cas à la commune voisine qui disposerait d'un 
candidat à l'inscription . Les communes ont donc 
plutôt intérêt à attirer chez elles les habitants 
qu'à en voir diminuer le nombre. L'administra- 
tion résidentielle prend, de son côté, des mesures 
très énergiques pour empêcher l'émigration des 
familles en dehors des provinces. Et le cas n'est 
pas rare d'une famille taxée d'une indemnité tel- 
lement forte pour le départ d'un des siens qu'elle 
préfère, tout entière, quitter le village. Malgré 
cela, n'est pas inscrit qui veut, ni même réputé 
simple habitant qui vient s'installer. Il faut en 
faire la demande au maire, dire d'oii Ton vient, 
les raisons de changement de résidence, et enfin 
fournir des certificats de moralité. 

On comprend maintenant l'importance politique 
et administrative de la commune annamite. Véri- 
table corps constitué, la loi française en a fait un 
organisme régulier d'État en lui donnant la per- 
sonnalité civile. Malgré son autonomie, elle est 
directement sous les ordres des autorités de pro- 
vince, mais ce qui achève d'en marquer son 
véritable caractère, c'est que l'État n'intervient 
dans ses affaires que dans la mesure d'une action 
gouvernementale, limitée aux intérêts généraux. 

Elle est la meilleure auxiliaire de notre poli- 
tique et la plus sûre garantie de notre action. 



LA COMMUNE ANNAMITE 25 

« Grâce à elle, nous avons en face de nous, non pas 
des millions d'hommes dont il faut considérer in- 
dividuellement les besoins, les intérêts, les senti- 
ments, mais quelques milliers de collectivités or- 
ganisées, disciplinées^ qui se présentent à nous 
en bloc et dont nous n'avons à connaître que 
le Conseil des notables. La petite république, au- 
tonome dans la limite des intérêts locaux, qui 
constitue la commune annamite, débarrasse 
l'administration de la plus grosse part des diffi- 
cultés et des soins qu'elle aurait dans tout autre 
pays à la population nombreuse et active. Elle 
peut tout obtenir des habitants par entente avec 
les représentants des villages. C'est ainsi que les 
travaux d'intérêt public ont facilement la main- 
d'œuvre qui leur est nécessaire, si importante 
qu'elle soit. Les villages se font, à l'occasion, les 
tâcherons des agents des Travaux publics et môme 
des entrepreneurs *. » 

Au-dessus de la commune, se trouve le canton. 
C'est une des circonscriptions administratives les 
plus importantes de l'Indo-Chine et le chef de 
canton est l'un des personnages les plus considé- 
rables, dans l'ordre indigène. 11 puise son autorité 
dans le principe électif dont il est l'émanation 
directe. Choisi par les délégués de tous les vil- 

1. P. Doumer, La Situation de Vlndo-Chiney p. 90. 



26 L^INDO-qHINE 

lages, il est le défenseur des libertés commu- 
nales et des droits de Tindividu, le trait d'union 
entre FÉtat et les communes, Tavocat de tous les 
intérêts et de toutes les causes où les intérêts 
particuliers et les besoins de chacun sont enjeu. 
Loin de représenter une unité administrative, le 
canton est une agglomération fictive, une asso- 
ciation mutuelle de communes représentées, au- 
près de l'autorité résidentielle, par un interprète 
élu et investi de leur confiance. « Régler les 
affaires d'intérêt commun, provoquer le concours 
des cantons voisins pour les travaux d'intérêt 
général^ renseigner l'administration sur les be- 
soins des communes, prendre part à la réparti- 
tion des impôts, appuyer les demandes de dégrè- 
vement, concilier les procès que les autorités 
communales ont été inhabiles à terminer, dé- 
fendre au besoin les particuliers ou les com- 
munes contre les administrateurs d'arrondisse- 
ment en portant la cause devant le préfet ou les 
mandarins provinciaux, » telles sont les principales 
attributions des chefs de canton dont les besoins 
et les devoirs ne sont ni moins nombreux ni moins 
importants. Ils ont, entre autres, la mission d'as- 
surer dans les communes l'exécution des ordres 
de l'administration, de veiller à l'entretien des 
voies de communication, de presser la rentrée des 
impôts au Trésor, de maintenir l'ordre public et 



LA COMMUNE ANNAMITE 27 

la sécurité de la circulation, de faire arrêter et 
livrer à la justice les malfaiteurs que les munici- 
palités sont impuissantes à arrêter, enfin de dé- 
noncer les notables sur lesquels des plaintes leur 
seraient parvenues. 

Tels sont, rapidement esquissés, les carac- 
tères essentiels de Torganisation administrative 
et du cadre social au milieu desquels s'est éta- 
blie et lentement fortifiée Tautorité de la France. 



CHAPITRE III 



L'Annamite et la civilisation. — Goûts et aptitudes natu- 
rels. — L'ignorance est à peu près nulle grâce à 
l'extrême diffusion des écoles. — Grandeur et faiblesse 
de l'enseignement. — Bases rationnelles de l'organisa- 
tion sociale et force morale de la race. 



Simple dans sa forme, cette organisation an- 
tique — et antique ne veut pas dire vieilli — 
rayonne encore d'un éclat qui n'est pas sans 
grandeur. 

L'indigène la respecte, lui obéit et Taime. On 
a dit de lui que c'était un être passif et résigné. 
C'est bien mal traduire ses sentiments, faits d'atta- 
chement et de loyalisme. Et s'il se mêle encore 
chez lui quelque vague idée de crainte, n'est-elle 
pas après tout naturelle chez un peuple longtemps 
courbé sous la servitude et qui eut à subir, à côté 



FORGE MORALE DE LA RAGE 29 

des exactions des guerres civiles, des pillages des 
guerres étrangères, la concussion des mandarins 
et le despotisme des rois. 

Docile et malléable, naturellement poli et res- 
pectueux, foncièrement honnête — car je ne puis 
croire que certains esprits jugent la race d'après 
le boy ou domestique qui les aura servis, je veux 
dire mal servis, pendant leur séjour en Indo- 
Chine S — l'Annamite est ouvert à la civilisation 
et est des plus aptes à la comprendre. 

Il est peu de pays, même parmi les plus civili- 
sés, oii rinstruction soit plus en honneur qu'en 
Indo-Chine. Que manque-t-il pour qu'elle soit 
vraiment utile? Qu'elle ait une base plus scienti- 
fique et qu'elle tende à des résultats pratiques. 

Il n'y a pas, je crois, un village annamite si 
pauvre qu'il soit, si éloigné qu'il se trouve, qui 
n'ait son école. Et si j'insiste sur ce point, c'est 
que là est à coup sûr la preuve de certaines dis- 
positions naturelles à l'Annamite et peut-être la 
raison de sa rapide émancipation intellectuelle. 
Tandis qu'il y a encore vingt ans, nombreux 
étaient en France les gens incapables de lire 
et d'écrire, en Indo-Chine la proportion de ceux 
qui n'ont pas quelques notions élémentaires et 
courantes est extrêmement faible. 

1. Le boy est, en général, l'habitant chassé d'un village qui 
fait les grandes villes ou grands centres pour servir l'Européen. 



30 l'indo-chine 

Une seule chose est à signaler et à regretter, 
c'est l'absence de toute base rationnelle dans 
réducation, de toute donnée scientifique, mais 
rien, d'autre part, n'est plus facilement réparable. 

Cela tient à ce que, depuis des siècles, cette 
race est restée penchée sur les tablettes de Con- 
fucius et, qu'éblouie par les beautés des maximes 
qu'elle y lisait, elle n'a jamais regardé au delà. 

Toute la science des plus grands lettrés a 
consisté jusqu'ici — sauf, il faut le reconnaître 
quelques exceptions dont le nombre a rapidement 
grossi — dans la connaissance très approfondie 
de l'histoire du pays, — histoire où la légende et 
la fiction tiennent plus de place que les faits et les 
événements — de la morale de Confucius, des 
rites, coutumes, lois, prescriptions administratives 
du pays, des règles de la bienséance ou de la con- 
duite à tenir dans les relations sociales et dans 
quelques-unes des notions les plus indispensables 
à la vie journalière et à la gestion des affaires 
privées. 

C'est le programme officiel. Depuis que notre 
influence, lentement, a pénétré les masses, une 
infiltration intellectuelle s'opère peu à peu et le 
cas n'est pas rare aujourd'hui de rencontrer des 
Annamites au courant des derniers progrès des 
sciences et des dernières applications industrielles 
de l'électricité. Mais c'est encore l'exception. Ce 



FORGE MORALE DE LA RAGE 31 

fait suffit cependant à établir que l'Annamite n'est 
pas de parti pris fermé aux lumières, rebelle au 
progrès, et momifié dans ses croyances. Au sur- 
plus, tout un mouvement s'opère depuis quelques 
années dans la race jaune, mouvement auquel 
participe l'Annamite et qui entraîne tous les 
peuples de l'Extrême-Orient, longtemps figés dans 
l'immobilité, dans un mouvement ascensionnel 
vers une civilisation appropriée à des besoins nou- 
veaux, et aux nécessités sociales du moment. 

Ainsi donc les Annamites sont, sous Faction de 
leur loi morale, plus cultivés que la plupart des 
peuples orientaux. L'école communale y est par- 
tout honorée. Elle est tenue par des maîtres libres, 
respectés et considérés en raison de leur sagesse, 
bien qu'ils n'aient pas toujours des titres universi- 
taires. Mais ils connaissent, comme personne,' l'art 
des civilités, et ils sont doués d'une patience qui 
jamais ne se lasse. Ils vivent des rétributions en 
numéraire ou en nature qui leur sont fournies, 
soit par les familles, soit par la commune qui 
contribue ainsi au développement et assure, en 
partie, la gratuité de l'éducation. La loi sur l'en- 
seignement obligatoire est naturellement incon- 
nue. Mais tandis qu'il a fallu chez nous des pres- 
criptions sévères pour obtenir que tous les enfants 
suivent les cours communaux, aucune contrainte 
n'est exercée en Indo-Chine sur les parents, et 



32 l'indo-chine 

cependant il est bien peu d'enfants qui ne fré- 
quentent la classe. 

En général, on a remarqué que les indigènes 
apprennent dans leur extrême jeunesse avec une 
très grande facilité. Plus tard, ils contractent des 
habitudes de paresse, et, faute d'une discipline 
suffisante, se laissent volontiers aller au jeu et à 
la dissipation. C'est donc la discipline qu'il faudrait 
organiser dans les écoles, soit en donnant plus 
d'autorité au maître, soit en attachant une sanction 
plus efficace à l'ensemble des notes recueillies 
par les élèves à la fin de Tannée. 

L'école communale est le premier degré de 
l'éducation. Pour peu que l'enfant ait prêté atten- 
tion aux leçons du maître, il en sait assez pour 
remplir les fonctions de notable. Mais autre chose 
est s'il se destine aux fonctions publiques. 11 est 
nécessaire, dans ce cas, qu'il se prépare au con- 
cours littéraire. Il s'adressera pour cela, soit à 
des professeurs libres, diplômés et titrés, soit au 
directeur des études (Giao-Tho) que chaque Phu 
entretient dans le ressort de sa circonscription « 
Plus dégrossis, les élèves commencent alors à su- 
bir les premiers examens (Khoa) du cycle qu'ils 
ont à parcourir. Reçus à ces examens, ils sont dis- 
pensés du service militaire ainsi que de la corvée. 
D'une enquête très approfondie à laquelle je me 
suis livré, il semble résulter que si Ton tient 



FORGE MORALE DE LA RAGE 33 

compte des divers facteurs qui doivent entrer en 
ligne de compte, la part réservée au favoritisme 
est beaucoup moins grande que Ton ne serait 
tenté de le croire tout d'abord. Il y a une garantie, 
c'est Timportance que les communes attachent à 
ces examens et les protestations énergiques 
qu'elles savent parfois faire entendre. 

Ces examens se passent, au Tonkin, dans la 
ville de Nam-Dinh, ancienne capitale bien déchue 
de son ancienne splendeur, mais qui n'en conserve 
pas moins grand air encore avec ses larges rues, 
très propres, et ses trottoirs lavés à la chaux. 
Calme et rangée en temps ordinaire, Nam-Dinh, à 
l'époque des examens, est envahie par une foule 
qu'on évalue à 50.000 personnes et qui remplit les 
rues de son vacarme, de ses cris, de son continuel 
brouhaha. 

Que devient l'élève reçu au Khoa? S'il est classé 
parmi les premiers et qu'il veuille pousser plus 
loin ses études, il est admis à l'école du Doc-Hoc 
ou inspecteur des études, établie dans chaque 
chef-lieu de province. Et, le même caractère dé- 
mocratique que nous avons maintes fois relevé 
au cours de cette étude, s'observe encore ici dans 
la gratuité donnée par l'Etat, sous forme de 
bourses, aux enfants pauvres. 

Les élèves des cours du Doc-Hoc sont, seuls, au- 
torisés à se présenter au concours de licence qui a 

3 



34 l'indo-chine 

lieu tous les ans et qui est le concours définitif. 
Suivant le rang que Ton obtient dans ce concours, 
et aussi le nombre de diplômes que FEtat fixe dans 
chaque catégorie, on est reçu licencié ou simple- 
ment bachelier. Ces derniers ont toujours la 
ressource d'affronter le concours Tannée suivante 
pour gagner le grade supérieur, qui seul confère la 
faculté de prétendre aux fonctions de directeur 
d'études ou de préparer, à Hué, aux frais de 
TEtat, le concours du doctorat. 

Ce dernier concours est triennal. Mais il n'a lieu 
que sur un point de TEmpire, à Hué, où tous les 
licenciés se réunissent à un jour fixé. Cette 
épreuve est un véritable événement d'état et il 
n'est pas rare de voir le Roi s'y intéresser en 
choisissant lui-même un des sujets de composi- 
tion *. 

Après l'examen, les candidats sont classés en 
trois séries : les meilleurs sont inscrits sur une ta- 
blette d'honneur (Chanh-Ban) et sont seuls admis 
à se présenter aux examens suprêmes, c'est-à-dire 
à ceux qui donnent accès aux grandes charges. 
Ces examens ont lieu au Palais même, sous l'œil 
du roi, qui en détermine la matière. 

1. Dans le but de relever encore le niveau de ce concours, le 
Gouverneur Général a décidé de le compléter par un examen 
supplémentaire portant sur la langue française, et de n'attri- 
buer désormais Taccès aux fonctions publiques, qu'aux gradés 
ayant satisfait à ces dernières épreuves. 



FORGE MORALE DE LA RAGE 35 

La seconde série est inscrite sur une deuxième 
tablette (Pho-Ran), et c'est sur celle-ci que Ton 
choisira les préfets et sous-préfets au fur et à me- 
sure des vacances. 

Enfin la troisième série comprend ceux qui 
n'ont pas paru dignes d'être couchés sur les ta- 
blettes. Ils devront attendre qu'un autre concours 
les favorise mieux. 

Certains auteurs attribuent à l'orgueil et à 
l'ambition de la race, le développement donné à 
l'instruction publique *. La raison est peut-être 
excessive, bien qu'on puisse regretter que tant 
d'efiforts soient tournés exclusivement vers la cul- 
ture intellectuelle * et si peu, au contraire, vers le 
commerce ou l'industrie. Rien ne dit cependant 
que, le jour oii l'activité économique se manifes- 
tera positivement dans les pays d'Indo-Chine, l'in- 
digène, qui ne voit en ce moment d'avenir et de 
certitude que dans le fonctionnarisme et l'admi- 
nistration, ne cherche pas à se frayer sa voie diffé. 
remment qu'aujourd'hui. 

En tout cas, un fait est certain, c'est que mal- 
gré l'extension des services d'enseignement, les 
dépenses qu'ils nécessitent sont très réduites. Les 
seuls maîtres payés sont les directeurs et les ins- 



1. Ory, La Commune annamite au Tonkim 

2. Le nombre des candidats aux concours qui n'était que de 
8.000 en 1S86 s'est élevé à 12.948 en 1900. 



36 l'indo-chine 

pecteurs d'études. C'est la presque gratuité de 
l'éducation. 

Telle est la situation sociale du peuple annamite, 
telle est son organisation politique. Ses institutions^ 
lentement façonnées par le temps, dénotent à la 
fois la simplicité et la douceur des mœurs, une forte 
hiérarchie administrative que tempère le mode 
électif et que complète le respect des traditions. 
Superstitieux et craintif, orgueilleux sans jactance, 
brave sans témérité, docile sans faiblesse, le 
peuple annamite présente tous les caractères des 
races conquérantes longtemps tenues sous le joug. 
Opprimées pendant des siècles^ les populations de 
rindo-Chine n'avaient connu du pouvoir que les 
excès, de la force que les brutalités et l'histoire 
enseignait que le jour où elles apprendraient à 
mieux connaître leurs vainqueurs elles sauraient, 
sans cesser de lef craindre, les aimer, les res- 
pecter et les croire. 



LIVRE II 

DE l'inutilité de MODIFIER SA STRUCTURE 
POLITIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



Des phases diverses de la conquête et du caractère de 
notre domination. — De la nécessité d'établir le protec- 
torat et d'en bien marquer les limites. — Utilisation et 
mise en œuvre. 



Quel est, en efiet, quel doit être surtout le ca- 
ractère essentiel de notre conquête. L'histoire de 
notre intervention en Annam et au Tonkin est en- 
core trop récente pour qu'il y ait lieu d'y revenir. 
Il n'en convient pas moins, pour bien marquer 
l'objectif poursuivi et le but à atteindre, de noter 
certains épisodes, de rappeler certains incidents 
qui expliquent et justifient les raisons de notre 
politique et portent avec eux leur enseignement. 

Au point de vue des échanges et du commerce, 
l'influence française avait eu l'occasion de se ma- 



40 l'indo-ghine 

nife&ter, à maintes reprises, au cours du seizième 
et dix-septième siècles dans les pays d'Extrême- 
Orient, grâce à la hardiesse de nos navigateurs et 
à rhabileté de nos nationaux. 

Un moment, lorsque la politique coloniale, si 
lamentablement sacrifiée sous Louis XV et à peu 
près irrémédiablement condamnée en France, 
par suite de défaillances coupables, parut vouloir 
être reprise avec vigueur par les ministres de 
Louis XVI, c'est à Tlndo-Chine qu'ils songèrent. 
Ils voyaient la possibilité de fonder là une France 
d'Asie dont la possession devait, dans leur esprit, 
faire oublier la douloureuse perte de llnde. Et 
l'histoire impartiale déclare que Tannexion de 
cette colonie eût pu devenir le « dernier bienfait » 
de la royauté légitime, si les. événements plus ra- 
pides que la pensée n'en eussent rendu la réalisa- 
tion impossible. Jusqu'au milieu du siècle sui- 
vant^ rien ne fut changé dans la situation de l'Em- 
pire d'Annam. Il fallut les cruautés et les provoca- 
tions de l'empereur Ming Man pour nous décider 
à intervenir. D'abord aidée par les Espagnols, dont 
les missionnaires avaient eu également à souffrir, 
puis seule, la France inaugura cette politique de 
« gages » dont les principaux épisodes furent 
l'annexion de la Cochinchine, la possession de 
points importants, tant au point de vue commer- 
cial qu'au point de vue politique, au Tonkin et en 



PHASES DIVERSES DE LA CONQUÊTE 41 

Annam, Texpédition de Francis Garnier et enfin 
le traité du 15 mars 1874. 

Par cet acte, nous avions reconnu Tentière in- 
dépendance de TAnnam vis-à-vis des puissances 
étrangères et nous nous étions engagés à lui 
donner Tappui nécessaire pour maintenir Tordre 
à rintérieur et pour se défendre, au dehors, 
contre toute attaque. En retour, FAnnara s'était 
obligé à conformer sa politique extérieure à la 
nôtre. Mais les contractants n'avaient pas tardé 
à être en désaccord sur la portée de leurs en- 
gagements. L' Annam n'y voyait qu'un traité 
d'amitié et d'alliance éventuelle. La France esti- 
mait, au contraire, que ce traité constituait à son 
profit un protectorat, puisqu'il lui conférait à la 
fois la charge de défendre le royaume contre 
toute agression et le droit de diriger sa politique 
extérieure. Ces divergences s'aggravaient par le 
mauvais vouloir du roi Tu Duc, qui semblait 
prendre à tâche de pousser notre patience à bout. 
Peu à peu, aucune des obligations mises à la 
charge du gouvernement annamite n'était plus 
remplie. La situation même de nos agents était 
menacée. Les choses en étaient arrivées à ce 
point, dès 1881, qu'un acte de vigueur était de- 
venu nécessaire de notre part, si nous ne voulions 
pas perdre le fruit de nos longs et patients 
efforts. 



42 l'inoo-ghine 

Telle est l'origine de la conquête du Tonkin et de 
notre installation définitive en Indo-Chine. C'est 
pour y défendre et y faire prévaloir le protectorat 
de la France que tant de millions et tant de vies 
humaines ont été dépensés pendant un espace 
de plus de dix ans. Car le problème était double et 
délicat tout à la fois : il fallait, tout en ménageant 
les susceptibilités de TEurope, alors inquiète, im- 
poser le nouveau régime non seulement au peuple 
annamite, mais à TEmpire chinois qui n'avait cessé 
de lever sur les successeurs de Gia-Long certains 
tributs de vassalité. 

Dans la pensée de ceux qui détenaient alors le 
pouvoir en France, il ne s'agissait pas d'incorpo- 
ration ou d'annexion, mais simplement de pro- 
tectorat, et nous reviendrons plus loin sur le ca- 
ractère essentiel de notre occupation pour bien 
marquer la portée de nos engagements et la si- 
tuation respective de chacun. 

Au surplus, ce point se dégage de lui-même 
à travers les péripéties de ce que Ton a, pen- 
dant si longtemps en France, appelé l'affaire 
du Tonkin, et que nous allons rapidement ré- 
sumer. 

Jusqu'à la mort du commandant Rivière, surve- 
nue à Hanoï au cours d'une sortie malheureuse, 
certain malaise trahissait l'incertitude de notre 
politique et les embarras intérieurs du cabinet 



PHASES DIVERSES DE LA CONQUÊTE 43 

(19 mai 1883). La fin tragique du vaillant officier 
qui avait si glorieusement planté quelques mois 
auparavant le drapeau tricolore sur la vieille cita- 
delle annamite provoqua un de ces mouvements 
d'opinion qui forcent les gouvernements à l'action 
et condamnent l'opposition au silence. 

En dépit des menaces qui venaient de Pékin, 
où « de regrettables manœuvres » étaient venues 
traverser notre action *, la France entrait dans 
la période d'action. Tandis que le Gouvernement 
nommait M. Harmand Commissaire général civil, il 
envoyait les renforts nécessaires au général Bouet 
pour prendre immédiatement l'offensive, et pré- 
cisait à la Chambre, où l'expédition projetée 
trouvait d'ardents adversaires, la politique qu'il 
entendait suivre au Tonkin. Il faut bien le recon- 
naître, l'opinion publique, un instant résolue, 
était déjà incertaine. L'opposition ne cessait de 
harceler le ministre de ses traits et de provo- 
quer dans le pays un état général d'énervement 
et d'inquiétude. 

Regrettables manœuvres, division des esprits en 
France, campagne de l'opposition parlementaire, 
état de nos rapports avec l'Europe, attitude provo- 
cante de la Chine, c'était plus qu'il n'en eût fallu 

1. V affaire du Tonkin, — Histoire diplomatique de l'établis- 
sement de notre jn^otectorat sur VAnnàm (1882-1885), par un 
diplomate. (Hetzel et C*«, p. 47.) 



44 l'indo-chine 

pour paralyser un ministère, si un homme d'État, 
à qui l'histoire aujourd'hui a rendu pleine jus- 
tice, Jules Ferry, ne s'était trouvé à sa tête, et cou- 
rageusement n'eût pris les redoutables responsabili- 
tés, qui sont devenues pour lui depuis des titres à 
la reconnaissance du pays. Car la question ne se 
limitait pas à la simple conquête du Tonkin. Elle 
était plus générale et plus haute. Il s'agissait de 
savoir si oui ou non la France aurait une politique 
coloniale. La possession du marché du Tonkin et 
de TAnnam, facilitant par suite nos rapports 
commerciaux avec les 400 millions d'habitants que 
compte la Chine, Fouverture de débouchés nou- 
veaux et privilégiés, la mise en exploitation d'un 
pays riche, un point d^appui et de ravitaillement 
pour notre marine, un stimulant sérieux pour 
notre commerce et notre industrie, et d'autre part 
la possibilité de faire contre-poids à l'influence 
anglaise, de relever notre prestige en Extrême- 
Orient et d'affirmer que la République, désormais 
maîtresse de ses destinées, entendait maintenir 
le rang qui lui convient parmi les nations, tels 
étaient les motifs qui déterminèrent Jules Ferry et 
ses collègues à poursuivre vigoureusement en Indo- 
Chine l'action commencée, en dépit d'une opposi- 
tion qui devait aller en s'accentuant tous les jours. 
A-t-il bien fait? L'histoire a prononcé. Elle a 
rendu hommage au courage, à la perspicacité^ à 



PHASES DIVERSES DE LA CONQUÊTE 45 

l'énergie de Thomme d'État, et elle a sans retour 
condamné l'opposition qui lui fut faite, d'autant 
plus sévèrement qu'elle n'était peut-être pas tou- 
jours inspirée par Tamour du pays. 

Aussi bien l'attitude de la France lui était alors 
impérieusement commandée parles circonstances. 
Elle ne pouvait plus longtemps tolérer les vexa- 
tions parties de Hué. 

La cour d'Annam, malgré sa faiblesse et son 
impuissance, à l'instigation du Gouvernement 
Chinois, avait à notre égard une conduite telle, 
que sous peine de ruiner à tout jamais notre cré- 
dit en Extrême-Orient, nous ne pouvions y ré- 
pondre que par un acte décisif. De là, la prise de 
Thuan-An, la marche sur Hué, l'entrée sensation- 
nelle de M. Harmand dans le palais impérial et le 
traité du 23 août 1883, qui marqua la fin de la ré- 
sistance. 

Affolée, la cour de Hué s'était rendue à discré- 
tion. Le régent Nguyen Van Thuong aurait alors 
signé tout ce qu'on aurait voulu, quitte à violer 
ensuite ses engagements ou à les nier sans scru- 
pules. Car il comptait sur l'inévitable intervention 
de la Chine et c'est, en effet, à partir de ce mo- 
ment que la cour de Pékin entre officiellement en 
scène. Jusqu'alors, elle s'était contentée d'intri- 
guer et de brouiller les cartes. On prête, au sur- 
plus, au Régent, un mot trop significatif pour 



46 l'indo-chine 

n'être pas vrai : « Les Français peuvent, s'ils le 
veulent, s'emparer du Tonkin ; s'ils en font la 
conquête, ils ne pourront pas le garder. » 

La mort de Tu Duc, les intrigues du puissant 
Thuong, bientôt suivies d'une révolution de palais 
qui portait au trône Hiep Hoa au lieu de Phéritier 
légitime, enfin la destruction presque totale de 
l'armée annamite, créaient une situation excep- 
tionnellement favorable. Mais il fallait se hâter, 
car on pouvait tout craindre d'un peuple déses- 
péré, mais trop orgueilleux pour accepter sa dé- 
faite. Partisan déterminé de l'annexion, le Com- 
missaire Général civil — dont on ne louera jamais 
assez les hautes qualités dont il fit preuve au 
cours de ces événements, et dont l'audace rai- 
sonnée brusqua une situation qui pouvait devenir 
inquiétante — avait imposé au Gouvernement 
annamite un traité tellement rigoureux, qu'il était 
si l'on peut dire, la négation même du principe du 
protectorat. C'était l'incorporation, fatale et à bref 
délai, de l'Empire d'Annam à la France. 

Legs du passé i réserve pour l'avenir, l'Indo- 
Chine était à nous. Ce n'est pas ici le lieu de ra- 
conter les difficultés de toutes sortes que la 
France, alors, rencontra pour faire reconnaître 
par la Chine les faits accomplis et les trésors de 
diplomatie qu'il fallut chaque jour déployer pour 
arriver, en dépit des attaques déchaînées et de 



SOUMISSION DE l'aNNAM 47 

Topposition aveugle d'une minorité, à imposer, 
sans déclaration de guerre, à la cour de Pékin, 
notre possession légale de l'Annam et du Ton- 
kin *. 

La tâche fut d'autant plus difficile que, secrète- 
ment encouragée, soutenue, aidée par la Chine, 
la cour de Hué était loin d'avoir perdu tout es- 
poir. Vaincue, elle restait frémissante ; exaspérée 
par les conditions qu'elle avait dû accepter en 
août 1883, elle paraissait décidée à en obtenir à 
tout prix la revision. Hiep Hoa avait été en effet 
empoisonné et remplacé par un enfant de quinze 
ans, Kien Phuc, neveu de Tu Duc. Le coup d'État 
était l'œuvre du régent Nguyen Van Thuong, qui 
espérait ainsi raffermir son autorité et secouer le 
joug de la France. 

M. Tricou, dont la mission en Chine avait pris 
fin par la nomination d'un ministre plénipoten- 
tiaire, M. Patenôtre, rentrait alors en France. V 
reçut l'ordre de s'arrêter à Hué pour y renforcer 
l'autorité du résident français, M. de Champeaux, 
et obtenir la soumission du nouveau Roi (dé- 
cembre 1883). 

Par la fermeté de son attitude, M. Tricou eut 
raison de toutes les résistances et de tous les 
mauvais vouloirs. Il fit mieux. En violation des 

1» Le Tonkin et la Mère Patrie. (Préface de Jules Ferry.) 



48 l'indo-ghine 

traditions les plus sacrées^ il exigea d'être reçu par 
le roi entouré de toute sa cour et en présence de 
Tannée annamite sous les armes. Malgré certaines 
prédictions fâcheuses qui avaient circulé, aucun 
guet-apens n'avait été préparé. L'impression dans 
tout FEmpire fut considérable. Aux yeux de tous, 
mieux que toutes les victoires et que tous les 
traités, cette solennité rendait manifeste l'éta- 
blissement de notre protectorat et la soumission 
de l'Annam. 

Mais ainsi du reste que le plénipotentiaire fran- 
çais s^y était engagé, le gouvernement de la Répu- 
blique, pénétré du caractère qu'il convenait de 
donner désormais à son installation en Annam, 
était, dès ce moment, résolu à modifier, dans le 
sens du protectorat véritable, les stipulations du 
traité de 1883, improvisé dans le feu de l'action, 
et dont le caractère provisoire apparaissait chaque 
jour davantage. 

Ce fut Toeuvre du traité du 6 juin 1884 qui, 
écartant résolument toute idée de conquête ou 
d'annexion immédiate, formula la charte du pro- 
tectorat de la France sur T Annam. 

Après Texpérience heureusement tentée en 
Tunisie, il semblait bien que le système du protec- 
torat convenait le mieux pour établir notre in- 
fluence en Annam, dans les conditions les plus éco- 
nomiques, pour développer les ressources du pays. 



FORME ET CARACTÈRE DU PROTECTORAT 49 

pour y faciliter la colonisation et môme pour en 
préparer Tassimilation. 

Certes, rien n'empêchait la France de pronon- 
cer la déchéance de la dynastie des Nguyen et de 
prendre en mains l'administration de TAnnam. 
« Le Gouvernement de la République écarta 
cette éventualité. D'accord avec la majorité du 
parlement, il estima que la forme du protectorat 
— du protectorat non plus historique, mais eflfec- 
tif, réel, garanti — tout en assurant à la France 
l'essentiel de'sa souveraineté sur les anciens États 
de Tu Duc, oflFrait des avantages considérables au 
point de vue de la simplicité, de l'économie et des 
facilités d'administration du pays. Le gouverne- 
ment direct de TAnnam aurait été malaisé, oné- 
reux et sans profit. Le protectorat, bien compris, 
permet d'obtenir, avec moins de frais et de frois- 
sements, les résultats cherchés dans la création 
d'un vaste empire colonial : développement indus- 
triel et commercial, accroissement de richesse et 
de puissance, rayonnement civilisateur ^ » 

M. Harmand avait des idées personnelles dia- 
métralement opposées. Sa grande connaissance 
du milieu annamite l'avait amené à penser qu'il 
valait mieux employer le système de la conquête 
franche, après le renversement de Hué, de la 

1 . Rapport de M. Eugène Tenot, au nom de la Commission 
de la Chambre des Députés chargée de l'examen du traité. 



80 L*INDO-CHINE 

dynastie et de la cour. C'est dans cet état d'es- 
prit qu'il se trouvait lorsqu'il dut élaborer, au 
milieu du mois d'août 1883, la convention destinée 
à régler les rapports de la France avec TAnnam. 
Pour répondre aux intentions du gouvernement, 
il avait inséré toutes les clauses compatibles avec 
l'institution du protectorat ; mais, entraîné, peut- 
être malgré lui, par ses idées personnelles, il y 
avait également ajouté certaines stipulations qui 
procédaient d'une politique toute différente. Notre 
protectorat y trouvait ses organes essentiels et les 
garanties nécessaires. Mais — et c'est là qu'était 
la faiblesse — l'Annam était placé dans une situa- 
tion qui ne lui permettait plus de continuer sa vie 
propre. 

Produit d'idées contradictoires et d'influences 
toutes momentanées, le traité de 1883 était à la 
fois un traité de protectorat et un traité de con- 
quête. Il fallait qu'il fût l'un ou l'autre. En sou- 
mettant aux Chambres le nouveau traité que la 
République Française imposait à la cour d'Annam, 
Jules Ferry n'eut, pour en définir le caractère, 
qu'à prononcer ces simples mots : « Le traité du 
6 juin 1884 est, dans toute l'acception du terme, 
un traité de protectorat. » 

L'exercice du protectorat était désormais confié 
à un résident général, ayant droit d'audience pri- 
vée et personnelle auprès du roi d'Annam. Cette 



FORME ET CARACTÈRE DU PROTECTORAT 51 

stipulation avait une gravité exceptionnelle aux 
yeux des Annamites et consacrait la prépondé- 
rance du représentant français. En échange, on 
restituait à TAnnam les quatre provinces que 
M. Harmand avait distraites de l'Empire, pour les 
incorporer, soit au Tonkin, soit à la Cochinchine. 
Cette amputation, si elle avait été définitive, por- 
tait un tel coup à TAnnam, qu'elle l'aurait fatale- 
ment poussé au désespoir et à la révolte. 

L^annexion du Than-Hoa surtout, berceau de la 
famille des Nguyen, était une blessure qui eût 
coalisé dans une commune pensée de rébellion les 
populations et la cour de Hué. De tels résultats 
allaient à rencontre des intentions de la France 
qui n'avait en vue, en établissant le protectorat, 
que de laisser au pays protégé les moyens de 
continuer sa vie et de se développer *. 

Le traité du 6 juin 1884 continuant à être, en 
dépit des altérations et des atteintes que l'expé- 
rience et le temps y ont apportées, la grande loi 
organique de l'Indo-Chine, voyons quelles en 

1. L'exposé des motifs présenté aux Chambres, le 12 juil- 
let 1884, par Jules Ferry, précise sur ce point toute la pensée 
du Gouvernement : 

« Pour le succès même de Toeuvre entreprise en Indo- Chine, 
il faut que TAnnam ne soit pas une pure fiction et que cette 
partie de TEmpire continue à former un état subordonné, mais 
distinct, capable de trouver sur son territoire des ressources 
qui lui permettent de vivre sans lui créer d'embarras et de 
s'administrer sous notre haute direction. )> 



52 l'indo-chine 

furent les données générales et Pesprit dont il 
était animé. 

Les deux grandes divisions territoriales, TAnnam 
et le Tonkin, sont directement placées sous le 
protectorat français, mais la nature et le mode 
d'exercice de notre autorité ne sont pas les mêmes 
pour les deux régions. Les raisons de cette dif- 
férence sont multiples. 

Établis depuis de longues années au Tonkin, 
nous y avions lentement fait prévaloir notre in- 
fluence et les directions venues de Hué ne s'y 
faisaient presque plus sentir. La part donnée à 
rélément français dans l'administration pouvait 
par suite être plus grande qu'en Annam. C'est ce 
qui se dégage très nettement du traité, qui prévoit 
un contrôle incessant de l'administration intérieure 
du Tonkin par les représentants de la France. 

Dans TAnnam, au contraire, resté plus attaché 
aux vieilles traditions, subissant Faction immé- 
diate de la cour et des hauts mandarins, il était 
préférable de laisser les fonctionnaires annamites 
exercer librement leurs fonctions, ou plutôt leur 
donner cette illusion qu'ils l'exerçaient librement. 
On évitait de la sorte des froissements, des vexa- 
tions inutiles et partant dangereuses. 

Malgré tous les tempéraments qui étaient ap- 
portés à rexerpice de notre protectorat, malgré 
toutes les précautions que la France avait prises 



FORME ET CARACTÈRE DU PROTECTORAT 53 

pour ménager toutes les susceptibilités et ne rien 
imposer de blessant au caractère annamite, le 
traité, cependant très libéral de 1884, n'alla pas, 
tout au début, sans soulever de grandes difficul- 
tés. Presque partout les mandarins adoptaient une 
attitude hostile. Ils protestaient contre la plupart 
de nos actes, ils encourageaient sous main les 
rébellions ; ils faisaient élever de toutes parts des 
fortifications destinées à fournir contre nous un 
point d'appui à une résistance éventuelle. Cette 
situation s'aggrava après le guet-apens de Bac-Lé, 
oii Ton put croire, à la cour de Hué, que la re- 
prise des hostilités contre la Chine allait absorber 
toute l'attention de la France. La mort mysté- 
rieuse du roi Kien-Phuoc et la proclamation de 
son successeur, en dehors et sans l'assentiment 
du Gouvernement Français, nous déterminèrent 
à Faction. Le 12 août, le colonel Guerrier, chef 
d'état-major de notre corps expéditionnaire, arri- 
vait à Hué avec un bataillon et une batterie d'ar- 
tillerie. Sommée de remplir les stipulations du 
traité de 1884, et de procéder dans les formes 
prévues par celui-ci à l'élévation du nouveau roi, 
la cour de Hué, après un simulacre de résistance, 
se rendait à discrétion, et dans une audience so- 
lennelle, le résident général et le colonel Guer- 
rier donnaient, au nom de la France, Tinvestiture 
au nouveau souverain. 



54 l'indo-chine 

Tous ces incidents avaient fait ressortir avec 
force la nécessité, en même temps que Turgence, 
d'organiser l'administration du protectorat et de 
consolider, surtout en Annam, Faction des repré- 
sentants de la France. Au lendemain du traité de 
1884, on avait installé à Hué un résident avec 
une escorte militaire*. Malheureusement, par une 
conséquence presque forcée de Tétat de guerre, 
on avait décidé que cet agent relèverait du chef 
du corps expéditionnaire, ce qui lui enlevait du 
même coup et son indépendance, et son autorité. 
Les régents prenaient à tâche d'agir en dehors de 
son contrôle et ne manquaient aucune occasion 
de rhumilier en recourant, sous les prétextes les 
plus futiles, au commandant militaire. 

Il y avait dans cette situation des éléments de 
trouble qui n'eussent pas été, s'ils se fussent pro- 
longés, sans nous causer de très sérieux embar- 
ras. Le Gouvernement le comprit, et agit avec 
d'autant plus de rapidité qu'il n'ignorait rien des 
velléités d'indépendance qui commençaient à se 
faire jaur en Annam. 

Le général Brière-de-llsle ayant été désigné le 
30 août 1884 pour succéder au général Millot, 
arrivé au terme de son commandement, il fut 
décidé qu'un résident général serait également 

1 . C'était le colonel Rheinart. 



FORME ET GARAGTÉRB DO PROTECTORAT 55 

nommé à Hué, et le nouveau chef du corps expé- 
ditionnaire fut invité à remettre au représentant 
civil tous les pouvoirs politiques et administratifs 
exercés jusqu'alors par l'autorité militaire. 

Il n'est pas sans intérêt de relire aujourd'hui les 
instructions que Jules Ferry remettait au nouveau 
résident général *, sur le point de rejoindre son 
poste. 

C'est l'exposé le plus net et le plus complet 
qui ait été fait du régime du protectorat, en même 
temps que des droits et des conséquences qui en 
découlent. 

« Nous avons entendu que le royaume anna- 
mite conservât assez d'étendue et assez d'indépen- 
dance pour avoir son existence propre, et nous 
avons voulu limiter notre rôle à celui de surveil- 
lants et de contrôleurs^ sans nous ingérer direc- 
tement dans l'administration du pays. Vous devez 
donc, tout en exerçant pleine et entière l'autorité 
qui vous a été confiée par le traité, ne rien faire 
qui risquerait de trop affaiblir le gouvernement 
annamite, et de nous obliger, par suite, à une 
intervention plus profonde dans les rouages de 
l'administration locale. Vous chercherez, autant 
que possible, à vous servir des forces établies et 
à en diriger l'action pour le plus utile fonctionne- 

1. C'était M. Lemaire, précédemment Consul Général à 
Shang-Hal. 



56 l'indo-ghine 

ment de la vie sociale du pays, sans chercher à y 
substituer, prématurément, des organes nouveaux 
et des systèmes empruntés à notre civilisation et 
à nos mœurs. Le contrôle incessant que vous 
exercerez par des procédés différents au Tonkin 
et dans TAnnam proprement dit, vous permettra 
de signaler à la cour de Hué les abus dont vous 
serez averti et les réformes à entreprendre. C'est 
sur elle directement que devra s'exercer votre 
influence pour déterminer l'envoi aux autorités 
indigènes d'instructions, qui seront d'autant plus 
fidèlement observées qu'elles sembleront émaner 
de l'initiative propre du gouvernement annamite. 
Mais, dans l'exercice des droits qui vous appar- 
tiennent comme représentant de la puissance 
protectrice, vous ne souffrirez de la cour de Hué 
aucune tentative pour s'affranchir de votre auto- 
rité et de votre surveillance ». 

Et dans une lettre, d'un caractère moins offi- 
ciel, qu'un coUaborateur du Président du Conseil 
adressait au Résident Général, la pensée du Gou- 
vernement était encore mieux précisée et rendue : 
« Pénétrez- vous bien de cette idée, y disait-on à 
M. Lemaire, qu'il ne s'agit ni d'annexer ni d'assi- 
miler. Il faut vous servir de la cour de Hué, la 
tenir à la gorge et l'amener à faire marcher les 
mandarins dans notre sens. C'est ainsi que les 
Anglais procèdent dans l'Inde. C'est ce que M. Cam- 



FORME ET CARACTÈRE DU PROTECTORAT 57 

bon fait avec succès en Tunisie. De plus, il 
convient de distinguer le Tonkin, où votre 
action s'exercera directement sur l'adminis- 
tration, de TAnnam proprement dit, où la cour 
doit rester maîtresse de l'administration. Le 
traité est formel à cet égard et doit rester votre 
code... ». 

Ni annexer, ni assimiler, telle est, en effets la 
formule qui doit convenir au rôle que la France 
doit jouer en Indo-Chine. Y est- on toujours resté 
fidèle? Depuis 1884^ des changements nombreux 
ont eu lieu, tant dans l'organisation même des 
pays protégés, que dans la forme sous laquelle s'est 
exercée notre action. Il y a eu tout d'abord, après 
le traité de paix avec la Chine, la lente pacification 
du Tonkin, infesté par des bandes de Pavillons 
Noirs et en partie livré à la piraterie. EflFort diffi- 
cile qui n'a pas été sans longue effusion de sang, 
œuvre délicate souvent contrariée par des vues 
différentes ou des conceptions opposées. Et dans 
la direction même de notre administration, que 
de changements parfois, que de contradictions 
même, toujours dictés (loin de moi la pensée 
de méconnaître l'importance très grande de 
l'œuvre et la part qui en revient à tous ceux qui 
participèrent à son achèvement) par le haut 
souci de la grandeur de la France et la nécessaire 
récompense de ses longs et glorieux efforts, mais 



1 



58 l'indo-chine 

fatalement condamnés à retarder, à stériliser, à 
énerver la pensée directrice, comme à éloigner le 
but assigné à notre effort. 

Mais, tandis qu'à Paris les idées pacifiques 
prévalaient et s'affirmaient, un besoin de con- 
quête se manifestait chez ceux-là même qui, en 
Indo-Chine, étaient chargés d'en assurer l'applica- 
tion. 

Je ne rappellerai pas Téchauffourée de Hué, du 
5 juillet 1885, suivie delà fuite du roi Ham Nghi 
et du régent Thuyet, et qui fut le signal d'un 
massacre général des chrétiens dans presque tout 
TAnnam. En quelques semaines, tout le royaume 
fut en pleine insurrection. C'est le moment que 
choisit le général de Courcy pour « proclamer la 
déchéance de la dynastie et l'annexion pure et 
simple de l'Annam*. » 

Presque au même instant, des soulèvements 
éclatent au Tonkin et prennent rapidement des 
proportions menaçantes. Effrayé, le général de 
Courcy parle d'évacuation pour borner nos efforts 
à la conquête de l'Annam. A la réflexion, on 
revint heureusement à une plus saine apprécia- 
tion des événements et l'on sut très habilement se 
servir de l'autorité du régent Thuong qui, soit par 
jalousie à l'égard de Thuyet, soit par intérêt 

1. Dépêche du 8 juillet 1885. 



NÉCESSITE DE LE MAINTENIR 59 

personnel, s'offrit alors à travailler à la pacifica- 
tion de TAnnam. 

C'est alors que le général de Courcy songea à 
ajouter au traité de 1884 une convention, qu'au- 
raient signée Thuong et les autres ministres res- 
tants à Hué, étendant les mêmes conditions de 
protectorat à l'Annam et au Tonkin, créant une 
armée annamite, avec des cadres exclusivement 
français, payée et entretenue par le pays, respec- 
tant les administrations annamites, mais les pla- 
çant sous le contrôle et la direction de la France. 
C'était le triomphe assuré des idées du protecto- 
rat, une réédition du système qui avait été intro- 
duit en Tunisie et qui était d'autant plus facilement 
applicable en Annam qu'il n'y avait pas d'étran- 
gers, ni de régimes spéciaux à sauvegarder. 

A Paris, mal renseigné, on prit ce projet pour 
une reculade et on y répondit par une série de pro- 
positions qui allaient rendre plus incohérente en- 
core cette politique hybride, faite de protectorat et 
d'annexion, dont l'insurrection de Hué était le plus 
clair résultat. On n'en finirait pas si l'on voulait 
énumérer toutes les erreurs qui furent alors com- 
mises. C'est ainsi qu'on songeait à enlever à 
l'Annam ses provinces du Sud pour les annexer à 
la Cochinchine, et ses provinces du Nord pour les 
soumettre. Comment s'étonner que l'Annam et le 
Tonkin, à la voix des mandarins et des chefs 



60 l'indo-chine 

annamites, aient manifesté leur mécontentement 
par des levées incessantes de bandes insurrec- 
tionnelles ? Comment s'étonner que dans Tincer- 
titude de leur sort, les populations aient si long- 
temps écouté, avec tant de docilité, les excitations 
à la révolte, aient plus ou moins pactisé avec les 
rebelles et aient apporté tant d'entraves à la pa- 
cification et au retour de Tordre. 

Après toutes ces fluctuations, tous ces avorte- 
ments, après avoir passé de l'un à l'autre régime, 
on paraît être définitivement revenu, aujourd'hui 
et depuis plusieurs années, aux vues que marquait 
avec tant d'éloquence et d'élévation Jules Ferry 
du haut de la tribune française, c'est-à-dire au 
régime loyal et sincère du protectorat. On a fait 
plus. A la faveur de la réorganisation du système 
financier de l'Indo-Chine, et de l'établissement du 
budget général, qui ont si heureusement permis à 
rindo-Chine d'entrer résolument dans la voie de 
la mise en valeur et de l'utilisation de ses richesses 
économiques, « il parut possible de faire un pas 
décisif dans l'organisation du protectorat fran- 
çais*. » Le régime fiscal, primitif et quelque peu 
barbare que le gouvernement royal avait laissé 
subsister, devait fournir des recettes considéra- 
blement accrues par le fait seul de l'introduction 

1. Voir Situation de Vlndo- Chine ^ par M. Paul Doumer, 
page 10 et suivantes. 



i , 



NÉCESSITÉ DE LE MAINTENIR 61 

des méthodes de comptabilité française et la per- 
ception régulière des impôts faite par les soins de 
notre administration. 

« Le Roi d'Annam et son Conseil se rendirent 
aux raisons qui leur furent données d'adopter 
cette importante réforme. A partir du !«' jan- 
vier 1899, — au lieu que les recettes des contri- 
butions directes et de quelques taxes spéciales 
fussent perçues par la cour d'Annam, qui avait 
ensuite à pourvoir aux dotations du roi et de sa 
famille, ainsi qu'aux dépenses de l'administration 
indigène, — les impôts directs furent perçus parles 
résidents français et la comptabilité générale de 
l'Annam est depuis lors tenue à la résidence supé- 
rieure. Le roi reçut annuellement une somme,à for- 
fait, égale à celle dont il disposait déjà, pour être 
affectée à l'entretien de la Cour et des fonctionnaires 
indigènes qui dépendent directement d'elle * . » 

Le Roi, près d'atteindre sa vingtième année, fut 
déclaré majeur. Le Conseil de régence, où ne sié- 
geaient que les représentants du parti rétro- 
grade, vieux mandarins, figés dans les traditions 
et les préjugés, ennemis de toute innovation, et 
dont la force d'inertie constituait toute la poli- 
tique, se trouva de ce fait inutile et fut supprimé. 
Le Comat fut réorganisé sur de nouvelles bases, 

1. Paul Doumer, loc. cit,y page 14. 



62 l'indo-chine 

le nombre de ses membres fut porté de quatre à 
six, choisis uniquement parmi les ministres. Les 
décisions devaient en être appliquées par les soins 
des ministres compétents, qui en assuraient l'exé- 
cution sous leur responsabilité. Au résident supé- 
rieur, représentant direct de la France auprès de la 
Cour de Hué, était dévolue la présidence du Comat, 
ainsi que celle du Conseil de la famille royale. 

Depuis, toutes les questions importantes sont 
soumises au Comat. Discutées en séance, elles 
sont ensuite présentées au roi. Mais les ordon- 
nances prises par le roi ne deviennent exécutoires 
qu'après approbation du représentant du protec- 
torat. Tel fut le régime institué par l'ordonnance 
royale du 27 septembre 1897. L'autorité du roi 
d'Annam, son prestige, étaient sauvegardés. 
Toutes les réformes faites, Tétaient au nom du roi 
et par lui. De la sorte, il y eut collaboration 
étroite, sincère et loyale, des représentants de la 
France et des chefs indigènes dans l'application 
des mesures prises. Il n y eut ni récrimination, ni 
plainte. Tout se fit sans bruit. Avec une facilité 
peut-être unique dans l'histoire du peuple, la 
transmission du pouvoir s'opéra, le nouveau sou- 
verain fut reconnu et le Conseil de régence, dé- 
possédé, disparut comme une ombre. Sa chute ne 
surprit personne. Son impopularité Tavait depuis 
longtemps condamné. 



CHAPITRE II 



Du rôle qui échoit à la France. — L'autorité morale doit 
être le fondement essentiel de notre politique coloniale. 
— Pénétration réciproque des éléments européens et 
indigènes et profit qu'en retirera Tlndo-Ghine. 



Depuis cette époque, le régime du protectorat 
n'a fait que s'affirmer. Et cependant, malgré un 
continuel contact, la pénétration est loin d'être 
faite. En présence des incertitudes, des contr'adic- 
tions qui ont apparu si longtemps dans notre 
mode d'administration, la séparation s'est main- 
tenue, la distance s'est conservée presque aussi 
absolue qu'au premier jour. 

Je connais la tliéorie qui consiste à regarder 
l'Annamite, à l'exemple du noir soudanais, comme 
un être inférieur, incapable de s'élever à notre ni- 
veau et qui doit, par suite, être maintenu dans 



64 l'indo-chine 

un état de dépendance complet. C'est aussi la 
théorie de la conquête brutale, de l'assimilation 
quand même, de l'absorption à tout prix. Elle est 
à la fois fausse et dangereuse. Fausse, car elle 
s'appuie sur des données ethnographiques que la 
science, aussi bien que Texpérience, ont condam- 
nées et réduites à néant ; dangereuse parce qu'elle 
ne conduirait à rien moins qu'à exaspérer une 
race, à la pousser à la révolte ou à la réduire à 
Tétat d'ilotes. L'histoire enseigne ce que sont de- 
venues les colonies qui ont été traitées avec ce 
mépris et cette méconnaissance égoïste du droit 
humain ; plus près de nous, elle montre, au con- 
traire, à quel point de civilisation et de prospérité 
se sont élevées celles qui, au contact d'un peuple 
généreux et fort, ont été pénétrées des rayons de 
la science et des lois éternelles du progrès. 

Au surplus, la suppression du protectorat ne 
saurait avoir pour l'Indo-Chine tout entière que 
les conséquences les plus fâcheuses. L'administra- 
tion directe, par les frais nouveaux qu'elle néces- 
siterait, risquerait de mettre en péril les finances 
mêmes de la colonie. Ce n'est pas impunément, 
en effet, qu'on peut grever de plusieurs millions 
un budget dont l'équilibre exige un strict mini- 
mum de dépenses. 

Il est d'autres inconvénients qui, tout en appa- 
raissant peut-être moins clairement, n'en sont pas 



RÔLE DE LA FRANCE 65 

moins à redouter. Nous avons affaire — et on ne 
saurait trop le répéter — à une race intelligente, 
admirablement douée^ fière dans son loyalisme^ 
patiente dans l'effort, sérieusement adonnée au 
travail, orgueilleuse de son antique origine et de 
sa longue histoire, devenue ambitieuse par une 
lente conception de ses besoins, et qui semble ar- 
rivée au degré extrême de la civilisation propre à 
son génie. Si nous ne savons appeler à nous et 
faire servir à notre cause les activités industrielle s, 
n'est-il pas à craindre, qu'en raison même du ca- 
ractère national, elles ne cherchent soit à s'émous- 
ser, soit à se produire ailleurs et contre nous. 
Nous avons peut-être trop montré notre tendance 
à abaisser ou à diriger les classes dirigeantes, en 
un besoin d'égahté, si justement cher à notre dé- 
mocratie. Il semble que ce nivellement social ne 
soit, tout au moins, prématuré en Indo-Chine. Là, 
comme partout, car c'est une vérité qui éclate 
sous toutes les latitudes, les classes privilégiées 
sont profondément conservatrices. Quels que 
soient leurs sentiments à notre égard, qu'ils 
soient faits de haine, de respect ou d'amour, 
avant tout, elles connaissent et redoutent notre 
force, elles apprécient — parce qu'elles en profi- 
tent — l'ordre et la tranquillité qui ont été pour 
ce pays, si longtemps troublé, la conséquence de 
notre présence et qui disparaîtraient, immanqua- 

5 



66 l'indo-chine 

blement, avec notre départ. C'est ainsi que leurs 
intérêts les lient à nous par une sorte de pacte 
tacite, et en font comme les alliés de notre in- 
fluence, les garants de notre mission et les sou- 
tiens de nos droits. 

Nous appuyer sur eux devient donc, en retour 
pour nous, un principe nécessaire de gouverne- 
ment. Cette ligne de conduite a aidé puissam- 
ment à la pacification du Tonkin montagneux, vé- 
ritable nid de pirates. Elle nous a valu, en parti- 
culier, en Tunisie, des succès que nous n'avons 
pas connus ailleurs. Il semble, d'autre part, que 
le protectorat soit la méthode de colonisation qui 
convienne le mieux à notre tempérament natio- 
nal, car elle laisse davantage aux vaincus, elle 
leur permet de vivre selon leur génie, à Tabri de 
notre protection efficace ; elle sauvegarde leur di- 
gnité et leur fait sentir, moins directement, les 
inconvénients de la conquête. 

Quels que soient donc les progrès qu'a pu faire, 
grâce à la pacification, l'administration française, 
quel que soit l'effacement, de plus en plus grand, 
et de la Cour de Hué et de Tadministration anna- 
mite, il faut maintenir le protectorat et le mainte- 
nir franchement, nettement et résolument. Il faut 
aussi que ce protectorat facilite la pénétration des 
deux races qui se sont maintenant superposées, 
qui vivent côte à côte> et qui doivent nécessaire* 



RÔLE DE LA FRANGE 67 

ment travailler à une même œuvre, à une même 
tâche. Il importe d'intéresser TAnnamite à nos 
efforts, de s'attacher sa collaboration, non plus 
passive et expectante, mais active et décidée, de 
provoquer son initiative, d'éveiller son activité et 
de le faire participer, en une forte proportion de 
son travail et de son action, aux profits qui résul- 
teront de la mise en valeur et de l'utilisation des 
richesses économiques. Ne commettons pas la 
lourde faute de laisser Tindigène en dehors du 
mouvement qui entraîne la colonie, et gardons- 
nous de le rebuter ou de l'intimider par une dé- 
daigneuse méconnaissance du rôle qu'il y peut et 
qu'il doit y jouer. L'indigène est tout disposé à 
venir à nous, il a confiance, il est prêt à nous se- 
conder et à nous aider. Sans compter que, franche 
et loyale, son action peut nous être d'une utilité 
considérable dans un pays où nous ignorons en- 
core tant de choses. Favoriser les rapprochements 
entre l'indigène et nous, pénétrer plus complète- 
ment qu'on ne Ta fait jusqu'ici son caractère et sa 
mentalité, accueillir et susciter les initiatives et les 
bonnes volontés de ceux d'entre eux qui, plus affi- 
nés, ont déjà compris tout le profit dont la race était 
appelée à bénéficier au contact de la civilisation 
française, telle est actuellement la conduite qui 
s'impose en Indo-Chine. C'est en donnant aux in- 
digènes plus de bien-être et une entière sécurité 



68 l'indo-chine 

pour leurs personnes et leurs biens, c'est en res- 
pectant et en faisant partout respecter leurs cou- 
tumes et leurs mœurs, c'est en tenant la main à 
ce que, à tous les degrés, l'administration soit 
probe, juste, éclairée, en même temps que large 
et tolérante — toutes qualités que l'indigène sait 
apprécier — c'est aussi en se gardant de toute me- 
sure ou de toute parole qui froissent leurs senti- 
ments patriotiques ou religieux, que s'achèvera la 
conquête morale d'une colonie, admirablement 
dotée par la nature, qui constituera une force et 
une ressource pour l'avenir, et que Ton pourra 
faire des Annamites des sujets fidèles de la 
France. 




LIVRE 111 

DES RAISONS ET DE LA NÉCESSITÉ DE DÉVELOPPER 
SES RICHESSES ÉCONOMIQUES 



CHAPITRE PREMIER 



Le problème agricole. — Pourquoi le riz sera encore pen- 
dant longtemps la principale culture de Tlndo-Chine. 
— Dans quel sens devons-nous diriger notre effort ? — 
Peut-on espérer amener TAnnamite à varier ses cul- 
tures. — Avenir du coton, de la canne à sucre, du ta- 
bac, etc. — L'Annam et ses cultures. — Les arbres h 
huile. 



Quand on aborde Tétude du développement 
économique et des richesses naturelles de llndo- 
Chine, une question vient immédiatement à Tes- 
prit. Pourquoi, jusqu'ici, les indigènes n'ont-ils pas 
songé — il est, j'en conviens, des exceptions qui ne 
font, du reste, comme toujours, que confirmer la 
règle — à d'autres cultures que celle du riz et 
peut-on espérer qu'ils modifieront un jour leur 
mode unique, d'exploitation ? Cette question pose 



72 l'indo-chine 

tout le problème agricole de Flndo- Chine. 

La nourriture presque exclusive du peuple anna- 
mite, sa grande, son unique, sa constante préoc- 
cupation, doit être de n'en point manquer. C'est 
donc le riz qu'il cultivera de préférence à tout 
autre produit. D'autre part, la culture en est sé- 
culaire ; elle s'est transmise, à peu près intacte, 
de génération en génération. Grâce à la compo- 
sition chimique du sol, aux alternances régulières 
du climat et aux éléments nutritifs de l'eau de 
pluie qui, périodiquement, tombe, elle n'exige ni 
préparation spéciale, ni effort soutenu, ni connais- 
sances particulières. Tout nhà-quê peut préparer, 
semer et récolter son riz. 

L'Annamite est, au surplus, d'une insouciance 
absolue. Il n'a aucune notion d'épargne. Il est un 
peu comme la cigale de la fable. L'idée ne lui 
viendra jamais de songer à la saison nouvelle. 
Encore moins escomptera-t-il les bénéfices que 
pourrait lui procurer un produit assuré de plus 
grands profits que le riz. Mais s'il ne pense pas au 
lendemain, il est une chose qu'il ne négligera ja- 
mais, c'est sa nourriture de chaque jour. C'est 
pour elle seule qu'il travaille, qu'il repique son 
riz et qu'il bêche son casier, après l'avoir, au préa- 
lable, longuement inondé. 

Et quelque mirage que vous lui présentiez, il ne 
perdra pas de vue tous les aléas que présentent 



LE PROBLÈME AGRICOLE 73 

les cultures actuellement préconisées en Indo- 
Chine et dont on lui vante — peut-être avec 
excès — les avantages, les profits certains, telles, 
par exemple, que le coton ou le tabac. Un instant sé- 
duit, son insouciance et sa légèreté ne Tempêche- 
ront pas cependant d'envisager tous les dangers 
qu'offrent ces cultures tant prônées. Et si de sa 
rizière, il en fait demain un champ de coton 
qu'arrivera-t-il en cas de mauvais temps ? Que 
deviendra-t-il si quelque catastrophe atmosphé- 
rique vient à détruire sa récolte? Non seulement 
toutes ses espérances seront détruites, mais — 
et c'est ce qu'il retiendra davantage — ayant sa- 
crifié le certain pour le probable, c'est-à-dire sa 
rizière, il sera exposé à manquer de riz et, par suit 
à mourir de faim. Voilà ce qu'il ne manquera pai 
de se dire, et il ajoutera que s'il s'était contenté de 
cultiver tranquillement son riz, comme par le 
passé, quel qu'eût été le fléau dont sa terre eût 
eu à souffrir, et quels qu'eussent été les dégâts 
commis, il eût toujours sauvé de sa récolte ce qui 
était nécessaire à sa subsistance et à celle des 
siens. 

D'autre part, l'indigène ne peut pas attendre. 
Pourquoi? Parce qu'il faut qu'il mange et que, 
ne se nourrissant que de riz, la terre seule, ou plu- 
tôt sa rizière, le nourrit. Il ne peut cultiver qu'un 
produit qui lui rapporte dès la première année. II 




74 l'indo-chine 

lui faut des rendements immédiats. Pourquoi ? 
Parce qu'il n'a pas de crédit. Où emprunterait-il? 
A son voisin? Mais celui-ci est aussi pauvre que 
lui. A la commune ? Mais elle a plus de charges 
parfois que ses ressources ne lui en permettent. 
Si encore il existait un crédit agricole, ou une 
banque qui lui fasse des avances! Mais rien de 
tout cela n'existe encore ni n'est près d'exister. Il 
ne peut s'adresser qu'à lui-même, recourir qu'à 
ses propres ressources. La terre est son unique 
banquier. Si elle ne lui donne rien, c'est la faim, 
c'est la misère, c'est la mort. 

Aussi comprend-on qu'il soit si profondément 
attaché à sa rizière qui, non seulement chaque 
année, mais quelquefois même deux fois l'an, lui 
fournit de quoi subvenir à son existence et le met 
à l'abri du besoin. Que lui importe que dans 
deux ans, trois ans peut-être, grâce à son inces- 
sant labeur, à son obstiné courage, sa terre lui 
réserve de plus p^ros proQts, s'il est exposé à n'a- 
voir pas de quoi vivre pendant qu'il lui faudra 
ainsi attendre. 

Et voilà pourquoi il se montre si rebelle à toute 
innovation, voilà pourquoi il est si étroitement, 
si jalousement attaché à sa rizière qui est sa grande 
nourricière, qui fait partie intégrante de la fa- 
mille, dont il a éprouvé la fidélité et sur laquelle, 
quoi qu'il arrive, il sait qu'il pourra compter. 



LE PROBLÈME AGRICOLE 75 

Le mode d'exploitation est intimement lié, chez 
r Annamite^ à sa mentalité. Et je n'ai pas parlé 
de toutes les superstitions, préjugés, prophéties, 
qui sont comme autant de motifs déterminants 
de son inertie, de sa routine et de sa Gdélité aux 
traditions. 

Il faut avoir vu TAnnamite, le corps à demi 
plongé dans Teau, aidé du buffle massif qui est en 
Indo-Chine son compagnon de misère et de foyer, 
se livrer, avec une patience que rien ne lasse, 
aux durs travaux de repiquage ou au pénible effort 
du labour. Il faut Tavoir vu, sous les rayons brû- 
lants du soleil ou sous la pluie diluvienne, rester 
des heures entières^ courbé sur son casier^ prépa- 
rer la moisson future. Il faut avoir vu sa sobriété, 
son endurance, son opiniâtreté pour comprendre 
son profond attachement au passé et la force puis- 
sante de Tatavisme. 

Le jour où Ton arrivera à obtenir de TAnnamite 
qu'il cultive un produit différent de celui auquel 
il est habitué, on aura résolu le problème agricole, 
tel qu'il se présente à cette heure. Il y aurait une 
façon, ai-je lu quelque part, d'avoir raison de ses 
craintes ou de son inertie : ce serait de lui assurer 
à l'avance sa provision de riz. Il n'est pas douteux 
que si Ton garantissait à l'indigène qui, par 
exemple, se livrerait à la culture soit du coton, soit 
du tabac, qu'en cas de perte de sa récolte, l'Etat 



76 L*INDO-CHINE 

lui donnerait ce qu*il eût récolté de riz, on n'arrivât 
à déterminer un courant favorable à l'extension 
des cultures. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, 
— outre que la charge qu'assumerait ainsi FEtat 
serait singulièrement onéreuse, — un pareil chan- 
gement dans les mœurs d'un peuple demandera 
du temps. Ce n'est pas du jour au lendemain que 
l'on peut ainsi modifier un genre de vie qui cadre 
si bien avec la cérébralité d'une race, et qui, tout 
en n'entraînant qu'un minimum d'efforts^ assure 
toujours la sécurité et la quiétude. 

A la faveur de la tranquillité — aujourd'hui 
complète — qui règne dans toute la colonie, incités 
par des exemples que l'administration doit avoir 
le souci d'encourager, beaucoup croient que l'in- 
digène arrivera à se départir de la rigidité et de 
l'immutabilité de ses habitudes. 

Ce changement s'opérera, sans doute, si l'in- 
digène voit , par exemple, beaucoup de colons 
se livrer avec succès à la culture du coton * 
et du tabac, s'il peut en calculer les résul- 
tats certains, s'il prend lui-même confiance 

1. C'est ainsi qu'encouragées par des tentatives européennes, 
on peut voir dans le châu de Ghièn-ton (Cercle de Bao-Ha) plus 
de deux cents familles s'adonner exclusivement à la culture du 
coton et en récolter suffisamment pour en trafiquer après 
avoir fabriqué leurs vêtements. Ce coton serait, m'a-t-on dit, 
assez recherché par les Japonais pour leurs fils et leurs tissus. 
Il paraît très blanc et exempt d'impuretés. 



LE PROBLÈME AGRICOLE 77 

dans l'avenir de ces deux cultures. Peut-être cette 
évolution serait-elle hâtée si les colons avaient le 
bon esprit d'intéresser les indigènes à leurs 
propres essais, de leur abandonner une partie dos 
bénéfices et par suite de les amener à apporter 
aux nouvelles cultures le soin et le dévouement 
dont ils font preuve pour leurs rizières. 

Le mode d'exploitation, le plus en usage à cet 
heure en Indo-Chine, est le métayage. Il paraît 
devoir donner d'assez bons résultats. Les essais 
qui ont été faits jusqu'à ce jour sont satisfaisants» 
Chacun sait en quoi consiste le métayage : le pro- 
priétaire fournit des terrains, une habitation, les 
instruments de travail, les provisions, les avances 
nécessaires au métayer et à sa famille durant la pre- 
mière année. Il paie, d'autre part, les impôts, iour- 
nit les animaux et les avances de semence. La pre- 
mière récolte est, tout entière, laissée au métayer. 
En retour, celui-ci supporte tous les frais de l'ex- 
ploitation et doit entretenir la ferme, rembourser 
graduellement les avances reçues et payer, chaque 
année, une redevance, fixée au tiers delà récoltt\ 
D'une façon générale, les semences consenties an 
métayer ne le sont que la première année seulemen t. 

On ne saurait trop encourager le système du 
métayage qui, en même temps qu'il associe 
étroitement le colon cultivateur à l'indigène, peut 
favoriser le groupement sur certaines terres jus- 



/ 



78 l'indo-chine 

qu'alors inhabitées de familles indigènes, quelque 
chose comme un petit village en raccourci. 

Nous avons visité une de ces exploitations. Là, 
on ne se livre qu'à la culture du riz. Sur la plaine 
verte, les chétives paillottes des métayers se 
dressent au milieu de cocotiers et d'aréquiers. 
Une multitude d'enfants, tout nus, jouent dans la 
mare ou poursuivent le cochon craintif; Thomme 
est dans la rizière, avec le buffle. 

Les avances faites sont modestes : le proprié- 
taire donne par mois, à chaque famille, 8 glas de 
paddy, soit 144 kilog. Au début, on leur a fourni 
de la paille et du bambou pour construire la 
hutte. Lorsque le métayer n'est pas occupé su^;' 
son lot, il peut travailler comme coolie à la ferme 
centrale, au compte du propriétaire, et gagner 
par jour de 20 à 30 cents de piastres (la piastre 
peut être calculée au taux de 2 francs). Chaque 
famille reçoit cinq hectares ; on estime qu'au bout 
de quatre ans, lorsque la rizière est en pleine va- 
leur, elle a reçu de 150 à 200 piastres d'avance; 
le gia de riz avancé lui était compté un peu plus 
cher que le cours du moment : lors de notre vi- 
site, 75 cents contre 65 sur le marché. 

Le métayer doit payer sa dette en paddy. Les 
deux premières années, il est difficile de rien lui 
demander. La troisième, il pourra sans doute 
s'acquitter en partie et donner au propriétaire 



LE PROBLÈHE AGRICOLE 79 

environ 10 gias, ou 240 kilog. par hectare : la 
quatrième et les suivantes, le métayer achèvera 
de payer sa dette et versera 30 gias ou 420 kilog. 
par hectare. A ce moment, la terre sera en plein 
rapport, et pourra produire, par hectare, 150 gias 
ou 4.690 kilog. Toute cette production devra 
être vendue au propriétaire à 15 cents le pieul 
de 64 kilog. au-dessous du cours. 

Ce contrat de métayage, essentiellement varia- 
ble selon les régions et la valeur des terres, peut 
donner une idée de la manière avantageuse dont 
les Européens trouvent à exploiter les rizières. 
Sans parler du bénéfice réalisé sur la vente obli- 
gatoire du riz du métayer au planteur, ce dernier 
recevra pour sa part une vingtaine de piastres de 
paddy, à Thectare, au cours actuel. C'est un beau 
revenu, si on songe à la modicité des avances 
faites, et qui doivent d'ailleurs être remboursées. 
Mais, daUvS beaucoup de cas, le sol exige d'abord 
de coûteux travaux de drainage et de canahsation. 
En outre, la direction d'une métairie à paddy 
n'est pas aussi simple qn'elle le paraît au premier 
abord. Souvent les indigènes engagés disparais- 
sent avec les semences, sans qu'il soit possible de 
les rechercher ; souvent il faut, pour permettre la 
mise en valeur des plaines intérieures de la Co- 
chinchine, creuser des canaux et opérer d'autres 
travaux généraux qui dépassent absolument les 



80 l'inoo-chine 

moyens financiers et l'initiative propre de Tindi- 
gène. Il devra donc être aidé, soutenu, et quel- 
quefois secouru. 

L'indigène n'est pas de parti pris fermé ou hos- 
tile au progrès. Il fera rarement, j'en conviens, 
preuve d'initiative. Mais si on a la patience de lui 
expliquer, de lui enseigner les avantages d'une 
réforme, d'un changement, d'une nouveauté quel- 
conque, si ces avantages surtout se traduisent 
par quelque chose de visible, de palpable, de 
matériel, soyez assuré qu'il se laissera gagner et 
qu'il ne tardera pas, à son tour, à essayer et à 
imiter. 

Il faut avouer qu'aucune tentative vraiment 
sérieuse n'a encore été faite dans le domaine agri- 
cole. Loin de nous la pensée de vouloir pousser 
l'Annamite à abandonner sa rizière ou à trans- 
former ses casiers en de vastes cotonnières. Ce 
serait lui demander de renoncer à tout ce qui a 
constitué sa force, sa grandeur, à tout ce qui l'a 
fait vivre, à toutes ses croyances, à toutes ses 
illusions, à toute sa raison d'être, ce serait lui 
demander, en un mot, de n'être plus lui. 

Ce serait aussi l'exposer à de redoutables 
éventualités. La question est beaucoup plus 
simple. Il existe de nombreuses terres encore en 
friche, sur tout le territoire de l'Union. Leur 
abandon est dû à des causes multiples. Quelque- 



LE PROBLÈME AGRICOLE 81 

fois la terre appartient à des colons qui Font oc- 
cupée et ne Font jamais travaillée; quelquefois 
aussi elle est la propriété des indigènes ou de la 
commune, qui faute d'argent, de bras ou même 
de besoins, la laissent ainsi en jachère. 

C'est sur ces terres que doivent être tentées les 
expériences nouvelles, c'est là que doivent être 
pratiqués les essais, les modes et les méthodes de 
culture. C'est là que l'initiative gouvernementale 
peut utilement s'exercer. C'est un champ d'expé- 
riences profitable à tous. 

Et il ne s'agit pas de procéder à la légère, 
car l'indigène, attentif, observera vos fautes et 
notera vos insuccès. L'eflFort sera d'autant moins 
grand, pour le déterminer à essayer à son 
tour, que les premiers résultats auront été plus 
décisifs. 

Des erreurs ont été très souvent commises en 
ces dernières années. Dans difiérentes provinces 
on a voulu implanter la culture du café, bien qu'il 
ait été à peu près démontré que cette culture 
n'avait, sauf sur certains points exceptionnelle- 
ment situés, aucune chance de s'acclimater véri- 
tablement en Indo-Chine. La discussion, sur ce 
point, paraît à peu près close. 

Les premiers essais ont été désastreux. On 
s'est obstiné. Et c'est ainsi que le voyageur qui 
parcourt le Tonkin, en particulier^ peut voir en 

6 



82 l'indo-ghine 

maints endroits de lamentables caféiers tordant 
leurs maigres tiges, au bout desquelles pen- 
dent, lamentablement, des feuilles précocement 
desséchées. Il est certain que de pareilles 
tentatives ne sont pas faites pour encourager et 
entraîner Tindigène, et il serait à souhaiter qu'on 
lui évitât le spectacle de ces avortements. Puis- 
que le pays ne paraît pas devoir favoriser la cul- 
ture du café, il est plus sage d'y renoncer fran- 
chement et de porter un effort, ainsi inutilement 
dépensé, sur d'autres cultures, telles que le coton 
et le tabac qui se développent pleinement et qui 
peuvent donner, dans des conditions déjà très 
bonnes et qui iront en s'améliorant tous les 
jours, d'excellents rendements. 

Il est, également, une culture que l'on pour- 
rait très facilement développer dans toute Tlndo- 
Chine, au Tonkin, et surtouten Annam. C'est celle 
de la canne à sucre. Celle-ci vient partout en abon- 
dance et pourrait se répandre encore davantage 
dans tout l'Annam central, où le terrain est très 
sec, et par conséquent tout particulièrement 
apte à son extension. Et qui ne voit les consé- 
quences industrielles que cette culture générale 
pourrait avoir par la création de raffineries de 
sucre, où l'on amènerait les indigènes à apporter 
leurs matières premières. 

Il ne s'agit pas de faire concurrence à la mé- 



LA CULTURE DU TABAC 83 

tropole, il s'agit simplement d'alimenter la con- 
sommation locale et de la soustraire au marché 
de Hong-Kong. Il s'agit en outre de donner aux 
indigènes un débouché facile, commode, tout à 
leur portée, d'un produit qu'ils récoltent à peu 
de frais, qu'ils ne transforment et ne peuvent 
transformer qu'imparfaitement *, et dont ils sont 
loin de tirer à cette heure un prix vraiment rému- 
nérateur. Et l'indigène participera sans difficulté 
à l'utilisation sur place de la canne à sucre, parce 
qu'il y trouvera à s'employer, tout en augmen- 
tant le rendement de ses propres produits. Il y 
aura tout bénéfice pour lui, sans compter, 
comme nous le verrons plus loin, les avantages 
matériels de toute nature que l'installation d'une 
raffinerie pourra lui procurer. 

Nous parlions tout à l'heure de la culture du 
tabac. Elle est à peine pratiquée en Indo-Chine. 
Et cependant tout se prête à son développement. 
Le Tonkin offre un sol admirablement préparé 
pour sa propagation ^. 

Bien que cultivé et employé par les Annamites 
depuis les temps les plus reculés, cette culture est 

1. Il s'exporte annuellement de Quang-Ngaï pour plus de 
10.000 tonnes de cassonade. 

2. Nous devons quelcpies-uns des renseignements qui vont 
suivre à l'obligeance de M. Lecacheux, un des rares jeunes colons 
indo-chinois qui aient compris la colonisation. Qu'il trouve 
ici nos remercîments et nos félicitations. 



84 l'indo-chine 

rarement pratiquée sur de vastes étendues. En 
revanche, il n'y a guère de cultivateur indi- 
gène, qui, autour de sa can-hia, n'ait quelques 
pieds de café. Cela fait partie du « home », 
comm^/fe buffle, le plant de bananier et d'aré- 

Or^ si l'on songe que le tabac peut se cultiver 
indifféremment en plaine ou en montagne, à la 
condition que le terrain soit riche en humus ou 
qu'il contienne des alluvions sablonneuses, des 
sables et des graviers perméables, on ne peut que 
déplorer l'indifférence dont il a été jusqu'à ce jour 
Tobjet. 

Fortement disséminée dans toute la Cochin- 
chine, la culture du tabac occupe une place plus 
grande dans la province de Bien-Hoa, où elle re- 
couvre une centaine d'hectares. On le plante le 
plus souvent dans les rizières, après la récolte du 
riz. 

D*après une communication officielle, relative 
à la province de Bentré, on peut, dans un hectare 
de terrain, planter de 11 à 12.000 pieds de tabac, 
qui seront récoltés au bout de 2 mois et 20 ou 25 
jours. 

Les salaires pour les coolies qui arrosent le 
tabac s'élèvent environ à 180 ou 200 piastres. 



LA CULTURE DU TABAC 85 



Dépenses pour le fumier. 

Piastres. 

Fumier de tourteaux d'arachides . . 120 

Fumier de buffle 12 

Fumier de poisson 12 

Achat de seaux pour arrosage ... 12 

Pépinières 30 

Soit une dépense de 366 $ ou 386 $ 



Récolte, — On cueille en moyenne 8 feuilles 
par pied, soit 96.000 feuilles; on les coupe et on 
les met en petites tablettes, celles-ci au nombre 
d'environ 20.000, qui seront vendues au plus bas 
prix, soit p. 03 la tablette. D'où un rendement 
de 600 piastres par hectare. 

Déduction faite des dépenses, le planteur aura 
un bénéfice de 234 piastres environ. Malheureu- 
sement, aucun planteur ne plante plus de 3 công 
(20 ares). 

Au Tonkin, la production est en proportion des 
besoins locaux. Elle est, par suite, essentielle- 
ment variable. C'est ainsi qu'on a pu la voir, à 
certains moments, atteindre des chiffres relative- 
ment très élevés, puis, sans qu'on puisse déter- 
miner très exactement la cause de variations 
aussi brusques, diminuer dans des proportions 
considérables. 

Dans le Delta, on ne rencontre guère de véri- 




m: 



86 



L INDO-CHINE 



tables cultures dignes d'attention, que dans les pro- 
vinces de Thaï-Binh, Hai-Duong et Phu-liên. C'est 
surtout dans les huyêns de Thuy-anh * et de Tien- 
hai, que les indigènes de Thaï-Binh s'adonnent à la 
culture du tabac : ils choisissent les terrains sa- 
blonneux avoisinant la mer. » Les semis ont lieu 
au commencement de la saison sèche et la ré- 
colte est faite en juin. Les ventes s'effectuent à 
raison de fr. 20 le « cân » (0 kilog. 600) pour 
le tabac en feuilles et de fr. 22 pour le tabac 
préparé. Les 45.000 habitants du huyên de Vinh- 
Bao (Hai-Duong) plantent presque exclusivement 
du tabac ; ce dernier huyên est également près de 
la mer. La production annuelle serait de 
70.000 kilogrammes et la superficie cultivée, de 
400 hectares. D'après un état établi par le rési- 



*\, 



1. La culture du tabac est en particulier très répandue dans 
le huyên de Thuy-anh (province de Thaï-Binh), où elle paraît 
déjà donner d'excellents résultats. La cueillette s'y fait en 
juin. Les producteurs roulent ensuite les feuilles et en font 
des sortes de cigares monstres, ayant une longueur de deux 
h trois mètres. On laisse le tabac ainsi fermenter pendant 
quarante-huit heures environ. Il est ensuite livré à des ou- 
vriers spéciaux, loués à la journée, qui le coupent en menues 
tranches régulières ; puis, on Tétend sur des claies et on le 
laisse exposer au soleil deux ou trois jours. Il ne reste plus 
ensuite qu'à le mettre en paquets et à le porter sur les mar- 
chés dans des feuilles de bananier. Depuis quelque temps des 
ventes importantes sont signalées. Au mois de juillet 1902, le 
bureau des douanes de la circonscription a enregistré pour 
23.000 kilogrammes de tabac vendu. 



LA CULTURE DU TABAC 87 

dent, 150 hectares de terrain seraient réservés au 
tabac, dans la province de Phu-liên. 

La région montagneuse, Backan, Cao-Bang, etc., 
paraît propice au tabac; les plants y sont plus 
beaux que dans le Delta et la récolte y est plus 
abondante. On cite le cas d*un officier qui étudia 
cette culture dans le territoire de Bao-Lac. Il fit fa- 
briquer par ses soldats plus de 30.000 cigares. Ces 
cigares avaient un bel aspect et revenaient, tous frais 
compris, à moins d'un demi-sou pièce. De pareilles 
tentatives ont été faites à Bac-kan. Les produits 
obtenus rappelaient un peu le tabac de Manille. 

L'Annamite adore fumer. On peut dire que 
c'est son occupation favorite. Ce fait apparaît 
surtout lorsqu'on voyage dans le pays. Partout où 
vos porteurs ou vos coolies xhé peuvent s'arrêter, 
partout où ils trouvent un abri, leur premier soin 
est de confectionner une pipe à Taide d'un mor- 
ceau de bambou. L'Annamite aisé, lui, fume pres- 
que tout le jour, tantôt la cigarette, tantôt la 
pipe à eau^ genre narguilé. 

Les cigarettes ont la forme d'un cornet fin et 
allongé et sont roulées à l'aide de papier de Chine 
que le fumeur déchire au moment de s*en servir. 
Cette façon de fumer est surtout en honneur en 
Cochinchine. Au Laos, les indigènes confec- 
tionnent de grosses cigarettes avec des morceaux 
de feuilles de bananier. 



88 



LINDO-CfflNE 



La pipe à eau en usage en Annam et au Tonkin 
se compose d'un réservoir percé de deux trous à 
sa partie supérieure ; Fun situé au centre reçoit la 
pincée de tabac, Tautre placé sur le côté sert à 
l'introduction du tuyau d'aspiration constitué gé- 
néralement par un bambou de faible diamètre. 

En faïence chez le pauvre, la pipe à eau (câi 
dieu nuôc) chez le riche a souvent une grande va- 
leur ; le réservoir est alors en fer ou en cuivre et 
placé dans une boîte ou un cylindre de bois de 
gù ou de tréc incrusté de nacre et garni d'argent. 

L'Indo-Chine est loin de pouvoir suffire à la 
consommation des Annamites. Ceux-ci ont recours 
aux tabacs, connus en douane sous le nom de 
tabacs chinois. L'importation a été en 1901 de 
près de 400.000 kilos estimés à un peu plus d'un 
million de francs. 

La plus grosse partie du tabac employé en 
Indo-Chine, en dehors des tabacs dits chinois, 
est d'origine algérienne. La douane accuse une 
importation de 236.000 kilos en 1901. Singapoure 
et Hong-Kong en expédient également. Les 
tabacs venus directement de France représentent 
35.428 kilos. 

Pourquoi Tlndo-Chine n'arriverait-elle pas à 
alimenter elle-même la consommation locale, 
puisqu'il est établi que le tabac y vient tout aussi 
bien qu'ailleurs? 



LA CULTURE DU TABAC 89 

C'est moins la culture du tabac, à laquelle l'in- 
digène se livrera de lui-même dès qu'il verra qu'il 
peut vendre sa récolte, que l'utilisation du pro- 
duit qu'il s'agit de poursuivre en Indo-Chine, afin 
de pouvoir donner, sur place, aux Européens, un 
tabac susceptible de remplacer le tabac d'expor- 
tation, dont la qualité, par suite du transport, est 
toujours médiocre. 

Ce qui a manqué jusqu'ici, ce sont des entre- 
prises à base scientifique, en dehors de tout em- 
pirisme indigène, et d'après les procédés et les 
modes adoptés ailleurs. Car il ne suffit pas de 
planter le tabac, de surveiller sa croissance, il 
faut encore que le produit soit soumis à des ma- 
nipulations conduites scientifiquement. Tout cela 
demande des connaissances spéciales, des capitaux 
suffisants et une installation appropriée. Des 
essais ont actuellement lieu. On ne peut encore 
rien en déduire. Ils témoignent en tout cas d'une 
activité et d'une recherche qui ne peuvent être 
que de bon augure. 

Une manufacture dont il sera intéressant de 
suivre plus tard le développement est celle de 
Phea-Ly, fondée il y a quelques mois. C'est une 
société, composée exclusivement d'indigènes et 
formée d'actions de 100 piastres. Elle dispose 
d'un capital de 2.500 piastres. 

On y fabrique des cigares et des cigarettes. Le 



90 l'indo-chine 

tabac est acheté dans la province de Cho-bo^ aux 
Muongs qui le cultivent dans la montagne. La 
manufacture emploie déjà une trentaine d'ou- 
vriers qui confectionnent par jour 400 cigares et 
2.000 cigarettes, pesant ensemble 5 kilogrammes 
environ. Actuellement les frais généraux se mon- 
tent, par mois, à 150 piastres environ; la société 
verse à l'administration des Douanes et Régies 
70 piastres de droits et ne vend que pour 60 pias- 
tres de cigares et cigarettes. Il est vrai qu'elle n'est 
qu'à ses débuts. Le tabac a bon goût, mais les ou- 
vriers ne sont pas encore bien habiles et les cigares, 
trop serrés et humides, se fument mal. Les ciga- 
rettes se vendent plus facilement à la troupe. 

La manufacture fabrique également du tabac 
pour la pipe indigène, mais elle a à lutter avec 
les marchands ambulants qui ont le droit de 
transporter et de vendre jusqu'à 10 kilogrammes 
sans payer de droits. 

Tl serait à souhaiter que de semblables initia- 
tives se renouvellent souvent. La culture du tabac 
est connue des indigènes depuis des temps très 
éloignés et ils n'ont pas attendu notre arri- 
vée dans la colonie pour connaître l'utilisation 
pratique de la feuille. Il s'agit aujourd'hui, 
par des encouragements bien ordonnés, de les 
amener à fabriquer, non plus seulement pour 
leur propre consommation, mais en vue de satis- 



LA CULTURE DU TABAC 91 

faire aux besoins toujours croissants du marché. 

Ce qu'il faut également leur conseiller dans la 
préparation c'est d'opérer une sélection parmi les 
tabacs indigènes qui sont toujours mal fermentes 
et mal préparés. 

Mais la culture indigène elle-même est suscep- 
tible d'être améliorée et de donner des feuilles de 
meilleur rendement, plus facilement utilisables. 

Cette amélioration peut résulter surtout du 
mode de fumure et surtout de l'écimage. L'éci- 
mage est une opération très délicate, dont Tin- 
fluence sur le rendement en qualité et en quantité 
est considérable. Le planteur indigène est loin 
d'y apporter tous les soins qu'elle réclame. De là 
les déconvenues, les mécomptes, les qualités in- 
férieures de la feuille. Et toutes les manipulations 
ne rendront pas ensuite à celle-ci les qualités 
qui lui manquent. 

En résumé, la culture du tabac, facilement 
abondante et productive dans toute l'Indo-Chine, 
pourra donner, le jour oii elle aura été améliorée 
et soustraite au traditionalisme indigène, de 
très bons résultats. Elle permettra d'alimenter, 
d'autre part et dans des conditions relativement 
excellentes, toutes les manufactures qui pourront 
s'installer dans la colonie. 

Préoccupé avant tout du Tonkin, il arrive très 
souvent que Ton néglige les cultures de l'Annam, 



92 l'indo-chine 

également très fertile, car les plaines, nom- 
breuses, y sont riches et sillonnées de canaux. 
L'Annam central *, en particulier, produit en 
abondance la canne à sucre, le poivre, le thé, le 
riz, rindigo, le tabac, le café, le coton, la soie, et 
un produit que Ton ne rencontre que rarement 
ailleurs, la cannelle. On la trouve surtout dans la 
haute région et principalement chez les Moïs. Les 
Chinois de Tourane vendent aux cultivateurs de 
cannelle les produits qu'ils importent de Hong- 
Kong, surtout des cotonnades et des outils, et se 
font payer en cannelle qu'ils exportent ensuite en 
Chine. Il se fait de la sorte un commerce très 
actif, ainsi que l'attestent les douanes de Tou- 
rane. Les Chinois sont, en effet, très friands de 
cannelle, et comme ils en récoltent très peu chez 
eux, ils absorbent, à eux seuls, toute celle que 
produit TAnnam. 

1. n y a, dans rAnnam, différentes régions. Au Nord de 
Hué, se trouvent les Mois, peuple à demi-barbare, refoulé sur 
les montagnes, et dont Tunique nourriture est le riz. Us sont à 
peine vêtus. On les rencontre à environ une heure et demie de 
marche du tombeau de Gia-Long. Ils ont été pendant si long- 
temps rançonnés et pillés par les Annamites cpi'ils en ont de 
nos jours encore conservé la plus grande terreur. 

Au Sud, sont les Tiams. On les évalue à à peu près 40.000. 
Ils descendraient des premiers Malais établis dans le pays. 
Leurs villages se distinguent par Tabsence de toute végétation 
autour des habitations. Ce n'est que du sable. Nulle culture. 
De peau très blanche, leur figure rappelle celle des Malais. 

Mentionnons, au centre, les Sédangs. 



LES CULTURES DE l'aNNAM 93 

Sur presque toute son étendue, la côte d'Annam 
est sablonneuse. Ce sont des dunes. Toute la rade 
de Tourane, et presque toute la route terrestre de 
Hué à Tourane, par le col des Nuages, est envahie 
par le sable. Là, le cocotier pourrait être cultivé 
avec profit. Il demande, en effet, un terrain sablon- 
neux et pas trop sec. Or, toute cette région est par- 
courue par de nombreuses rivières ou cours d'eau, 
qui descendent de la chaîne annamitique. Seule- 
ment, le cocotier ne rapporte qu'au bout de 
7 ou 8 ans, et Ton aura toujours beaucoup de 
peine à obtenir des colons qu'ils fassent ainsi des 
cultures à long terme. Et cependant, on a calculé 
que chaque plant de cocotier rapporterait une 
moyenne annuelle de deux piastres. Rien assuré- 
ment ne serait plus facile, en Annam, que d'en 
couvrir des milliers d'hectares. 

Nous ne pouvons pas, sans dépasser le cadre 
assigné à cette étude, énumérer toutes les ri- 
chesses agricoles de Tin do-Chine susceptibles 
d'aider à l'activité économique de ce pays, et dont 
l'exploitation pourrait devenir, à bref délai, une 
source certaine de profits. 

Il convient cependant de dire quelques mots 
des arbres à huile, si nombreux, soit au Tonkin, 
soit en Annam. Le jour où l'industrie, tant euro- 
péenne qu'annamite, se portera du côté des 
plantes oléagineuses, aujourd'hui délaissées ou 



94 l'indo-chine 

uniquement subordonnées aux besoins locaux, une 
source nouvelle de profits s'ouvrira pour Tlndo- 
Chine. Tel est le cas, en particulier, pour l'huile em- 
ployée dans la préparation de la laque, dontl'usage 
est si répandu dans tout TExtrême-Orient. 

Cette huile est due à un arbre qui croît, à Fétat 
spontané, dans les forêts du Tonkin. C'est le Cây- 
Trau, ou encore Câu-dâu-Son (arbre à huile pour 
la laque), des Annamites, le Yu-Tung ou Tong- 
Chou des Chinois, le Wu-Long des Japonais. Le 
nom botanique, généralement adopté, est celui 
,à!Aleurites cordata. On l'appelle improprement, 
parmi les colons du Tonkin, « bancoulier », par 
suite d'une confusion facile avec une espèce voi- 
sine. 

C'est un arbre de taille moyenne, atteignant trois 
ou quatre mètres sous branches, à rameaux 
étages ascendants, à feuilles longuement pé- 
tiolées, éparses, glabres, ondulées. Le limbe est 
cordé, généralement divisé en cinq lobes, souvent 
moins, quelquefois entier. Il mesure, quand l'arbre 
est vigoureux, vingt centimètres de largeur. A son 
insertion avec le pétiole se trouvent deux glandes 
rouges saillantes. Souvent les jeunes feuilles sont 
légèrement teintées de lie de vin, entre les ner- 
vures, à la face inférieure, et couleur de rouille à 
la face supérieure. Adultes, elles sont d'un vert 
glauque en dessous, d'un vert mat en dessus. 



LES ARBRES A HUILE 95 

Les fleurs apparaissent dans le courant de mars, 
quelquefois avant les feuilles ou en même temps. 
Elles sont réunies en corymbe à Textrémité des 
rameaux. D'un blanc éclatant^ marquées intérieu- 
rement de rouge sous chaque onglet, elles at- 
teignent deux centimètres de diamètre. Le fruit 
ressemble à peu près à celui du noyer : il a les 
mêmes dimensions^ mais présente trois valves au 
lieu de deux. Sa surface est comme ratatinée. A 
rintérieur de la partie qui correspondrait au brou 
de la noix, sont trois coques dures, osseuses, cha- 
grinées, de la grosseur du pouce, renfermant 
chacune une amande oléagineuse. La récolte a 
lieu à la fin d'août. 

C'est de ces sortes d'amandes grossièrement 
pilées, soumises à l'action de la vapeur d'eau et 
pressées, que les divers peuples de l'Asie Orien- 
tale, par un procédé toujours sensiblement le 
même et peu perfectionné, retirent l'huile con- 
nue sur les marchés sous le nom de Wood Oil. 
C'est en réalité une oléomargarine. Il ne faudrait 
pas la confondre avec les oléorésines envoyées 
de rinde et de la Malaisie en Europe sous le nom 
de Wood Oil, ou huile de bois véritable, et qui 
sont extraites du tronc même de certains arbres. 
Un nombre relativement important de ces der- 
niers existe aussi dans les forêts de l'Indo-Chine 
et s'y exploite. 



96 L*INDO-CHINE 

L'huile de Trâu a beaucoup d'analogie avec 
Thuile de bancoulier, connue depuis longtemps 
en Europe. Elle est jaunâtre, visqueuse, combus- 
tible^ beaucoup plus siccative. On l'emploie en 
Extrême-Orient pour enduire les bois et les cor- 
dages exposés à Thumidité, les meubles, ou pour 
rendre imperméables les papiers, les vêtements, 
les récipients en bambou. On Tutilise encore dans 
la fabrication du mortier. La cathédrale de Can- 
ton, construite toute en pierres de taille, il y a 
plus de quarante ans, n'a pas eu d'autre mortier. 
Elle n'a jamais bougé . On l'emploie aussi 
comme mastic pour fixer les vitres. Les grandes 
raies blanches que l'on voit à l'extérieur des 
jonques chinoises proviennent du calfatage par ce 
mastic. 

Mais son principal débouché est la fabrication 
des vernis par son mélange avec des composés 
métalliques, et surtout avec la laque après 
cuisson. 

Il n'existe point de marché local, ni pour les 
graines, ni pour l'huile à proprement parler. Les 
prix varient, à quelques lieues de distance, du 
simple au double. 

Le Tonkin est très bien placé pour prendre pos- 
session de ce marché. Il n'a pour concurrents que 
la Chine et le Japon, où l'industrie des oléagineux 
demande encore à être perfectionnée. 



LES ARBRES A HUILE 97 

Un autre arbre à huile se rencontre très fré- 
quemment en Indo-Chine. C'est le « bancoulier » 
ou « noyer des Moluques », espèce très voisine du 
Tràu, mais beaucoup plus répandue. Originaire , 

de rindo-Chine et de la Malaisie, il a été intro- '^ 

duit sur un grand nombre de points des régions îi 

tropicales. On le rencontre dans toutes les co- i 

lonies d'Océanie, aux Antilles, dans Tlnde, aux ;' 

Mascareignes. C'est le « candle-mit-tree bel- ; 

gaum» ou «Indian walnut» des Anglais, leCay- 
lai des Annamites, le Shih-leih des Chinois, le 
Tairi-Tahu des Taïtiens. j 

Le nom scientifique qu'on lui applique le plus 
souvent est Aleurites triloba Forst (Syn. Aleu- 
rites moluccanu Wild; Telopia perspicua So- 
land, etc.). 

C'est un arbre de dimensions analogues à celles ; 

du précédent. Les rameaux sont fréquemment l 

inclinés. Les feuilles sont éparses, souvent à trois 
lobes, surtout dans le jeune âge, celui du milieu 
plus grand, deltoïde, ou à deux lobes seulement. 
Comme celles du Trâu, elles ont une glande de 
chaque côté de l'insertion du pétiole. Elles peu- 
vent atteindre vingt centimètres de longueur sur 
quinze de largeur. 

Les fleurs sont blanches, beaucoup plus pe- 
tites que dans la première espèce, disposées à 
l'extrémité des rameaux. Le fruit se rapproche. 



98 l'indo-chine 

comme forme et comme dimensions, de celui du 
Trâu. Les noix sont à Tintérieur en nombre va- 
riable, parfois isolées, le plus souvent par deux 
ou cinq. 

L'huile est très fluide. Une simple filtration lui 
donne une grande limpidité. Elle est de couleur 
ambrée, d'une odeur agréable et sans saveur 
quand les noix sont fraîches, insoluble dans Tal- 
cool, facilement saponifiable. Après cuisson, elle 
devient tellement siccative, dit Janneney, qu'elle 
sèche entre deux marées, ce qui la fait employer 
comme préservatif des navires. Elle brûle avec 
une flamme claire et brillante. Ses propriétés sont 
nombreuses et ses applications varient à l'infini. 

Elle est supérieure à Thuile de colza pour 
l'éclairage, et à l'huile de lin au point de vue sic- 
catif. On l'emploie dans l'éclairage, la peinture, 
l'industrie du savon, la fabrication des vernis. En 
Extrême-Orient, elle sert à falsifier l'huile de 
Trâu. C'est un purgatif très usité dans les pays de 
production. Un chirurgien anglais la regarde 
comme un excellent isolant pour les ulcères. 

Le tourteau constitue un engrais de premier 
ordre. Il renferme de S à 6 pour 100 d'azote et 
1,40 à 1,60 d'acide phosphorique. 

Les coquilles de noix brûlent en dégageant une 
fumée noire épaisse, et une chaleur considérable. 
C'est donc un combustible utile à l'occasion. En 



LES ARBRES A HUILE 99 

vieillissant, abandonnées à elles-mêmes, elles se 
couvrent d'efflorescences blanchâtres. Traitées 
par Talcool, elles forment un précipité gommeux, 
astringent et salé, et laissent se dissoudre une 
belle couleur rouge tenace. 

Jusqu'à ce jour, on ne connaît d'autres exploi- 
tation ou utilisation de ces deux produits, que 
celles laissées à l'initiative des indigènes, et 
celle-ci est des plus limitées. 

En réalité, tout se borne à la confection de la 
laque, obtenue par des mélanges, savamment do- 
sés, avec le produit du « Cayson » ou arbre à 
laquer. Or, on sait que la laque est une spécialité 
des pays asiatiques ; elle fait partie des vieux 
usages et des habitudes séculaires. Elle se pra- 
tique en grand dans toute Tlndo-Chine, et ses 
productions varient à Tinfini. Elle sert à protéger 
jusqu'aux dents des indigènes. Là encore, il 
pourrait y avoir, quelque jour, tout profit pour 
la Colonie à encourager cette industrie et à l'ali- 
menter par une production plus abondante des 
matières qui la font vivre. 

Le problème serait double: il faudrait, d'une 
part, multiplier les plantations et surveiller la 
reproduction; de l'autre, encourager l'installa- 
tion de fabriques pour la fabrication de la laque. 
L'indigène se sentirait naturellement porté vers 
une industrie qui lui appartient pour ainsi dire 



100 l'indo-chine 

en propre, mais qu'un défaut d'outillage, un 
manque d'habitude, une ignorance presque com- 
plète a laissé jusqu'à ce jour à l'état à peu près 
improductif et rudimentaire. L'utilisation des 
arbres à huile est une de celles qui peuvent 
donner le plus de résultats positifs et immédiats. 
Elle s'inscrit, en première ligne, au programme 
de demain. 



CHAPITRE II 



De la propriété foncière et du régime des concessions. — 
La main-d'œuvre indigène. — - Ses qualités, son mode, 
— Nécessité d'en assurer la réglementation. — L'Indo- 
Chine a moins besoin de colons que de capitaux. 



On a longtemps cru, surtout dans les années 
qui suivirent la conquête — alors que Tonn^avait 
que des connaissances forcément restreintes sur 
les ressources du pays, Tétat des propriétés, la 
valeur des terres, les modes de culture — que le 
moyen le plus sûr d'aider à la colonisation du 
pays, à sa mise en valeur, à son exploitation, tant 
agricole qu'industrielle, était d'y attirer les Eu- 
ropéens, et, pour les retenir dans la Colonie, de 
leur concéder ensuite largement, gratuitement, 
d'immenses étendues de territoires. Et c'est ainsi 
que l'on fut conduit à aliéner en très peu d'an- 



102 l'indo-chine 

nées, une partie assez considérable du domaine 
public : moyennant quoi, pensait-on, la superfi- 
cie cultivée dans la Colonie allait décupler, cen- 
tupler, sans qu'il en coûtât rien au budget. 

Hélas ! L'expérience a prouvé combien ce calcul 
répondait peu aux conditions économiques de 
rindo-Chine. D'abord, que se passa-t-il ? C'est que 
le colon que l'on avait appelé, à qui Ton avait géné- 
reusement abandonné des centaines, voire même 
des milliers d'hectares, ne sut tout d'abord quel parti 
tirer de sa propriété. Il ignorait tout de ses nou- 
velles terres, tout jusqu'à leur véritable situation. 
Les cartes ne lui donnaient que de vagues indica- 
tions, peu susceptibles de contrôle. Quelques-uns 
faisaient le voyage pour se rendre compte du ca- 
deau que l'administration leur avait fait; d'autres, 
plus nombreux, se contentaient des renseignements 
incertains que les documents leur donnaient. 

Les années passèrent, et les terres ainsi concé- 
dées, après un semblant d'exploitation ou un simu- 
lacre d'entreprise, restèrent en friche. La plupart y 
sont encore, car bien rares sont les colons qui ont 
jusqu'ici essayé de profiter du généreux abandon 
fait par l'administration, pour débroussailler et cul- 
tiver les terres immenses dont ils sont devenus pro- 
priétaires. Il est à craindre que ces aliénations 
n'aient été ainsi faites au détriment de l'indigène qui 
eût pu, peut-être, à la faveur de la tranquillité, les 



l'état des terrgs 103 

travailler, ou tout au moins en commencer le dé- 
frichement. Les chiffres du reste sont éloquents. 
A la date du l®"" janvier 1902, la superficie des 
terres gratuitement concédées, dans le Tonkin 
seul, s'élevait à près de cent quatre-vingt deux 
mille hectares, dont plus de cinquante mille 
dans la partie la plus riche, la plus dense, le 
Delta, Ainsi s'est peu à peu constituée une énorme 
propriété européenne, à peu près inactive ou in- 
culte, dont le plus sûr résultat paraît être, jus- 
qu'à présent, d'entraver la colonisation indigène. 
C'est cependant cette colonisation qu'il faudrait 
aider et favoriser, parce que c'est celle qui peut, 
seule, donner des avantages réels et immédiats. 
Alors que les colons européens en Indo-Chine 
n'ont pu mettre en culture, dans l'espace de dix 
ans, que 27.000 hectares de rizières, veut-on sa- 
voir combien les indigènes, en trois ans, ont défri- 
ché dans la seule province de Tanan? 70.000 hec- 
tares. Citerai-je d'autres exemples? En 1900, on 
a concédé aux indigènes 11.000 hectares dans 
l'arrondissement de Sadu. A cette heure, ces 
terres sont en pleine production. 

C'est en J896 que le régime des concessions, 
assez incertain et flottant jusqu'alors, fut réelle- 
ment réglementé. L'arrêté du 16 août 1896édicta, 
en effet, toute une série de stipulations dont on 
peut dire que l'esprit, d'un libéralisme impré- 



104 l'indo-chine 

voyant, tua la lettre parfois plus perspicace. C'est 
ainsi qu'on ne peut qu'attribuer aux mesures pré- 
vues par Tarrêté précité, en vue de la délimita- 
tion des concessions, la plupart des erreurs ou des 
abus qui ont été relevés dans ces dernières an- 
nées. Il n'est procédé, en effet, qu'à une vérifica- 
tion sommaire de l'exactitude des indications 
fournies par les pétitionnaires, sur la surface, les 
limites et la situation des concessions demandées 
(art. 5) ; ce sont les intéressés eux-mêmes qui 
marquent sur le sol, d'une façon apparente et 
réelle, les limites de leurs concessions (art. 6) ; les 
arrêtés de concession définitive ne sont signés 
qu'après la production d*un plan en double expé- 
dition, mais dont l'exactitude n'est pas nécessaire- 
ment contrôlée (art. 10). L'insuffisance de ces 
dispositions éclate visiblement. Elle explique que 
des terrains n'ayant pas tout d'abord un caractère 
domanial, aient pu être primitivement concédés, 
puis rétrocédés, après vérification ultérieure. Toute 
opération de délimitation devrait, à défaut de ca- 
dastre, — dont il serait cependant urgent de s'oc- 
cuper, au lieu d'en ajourner constamment la con- 
fection sous prétexte que Ton n'a ni l'argent ni le 
temps pour l'entreprendre, — s'appuyer sur des 
plans aussi exacts et précis que possible, et 
cela dans l'intérêt même des concessionnaires, 
toujours menacés de se voir expulsés de ter- 



l'état des terres 105 

rains indûment donnés, et aussi du protectorat, 
très souvent exposé, lui aussi, à voir des co- 
lons chercher à étendre leurs droits et à empiéter 
sur les terrains voisins de leurs concessions. A plu- 
sieurs reprises, les indigènes ont protesté contre 
ce qu'ils considéraient, non sans raison peut-être, 
comme de véritables usurpations. La question 
est malheureusement toujours au même point. 

Ils ne travaillaient pas leurs terres, répond- 
on? C'est vrai. Mais leur avez-vous, en quoi que ce 
soit, donné les moyens ou la faculté de les tra- 
vailler, leur avez-vous témoigné le moindre appui, 
le plus petit encouragement? Et êtes-vous bien 
sûrs que si vous les aviez traités avec la faveur 
et la générosité que vous avez marquées depuis 
aux colons, les indigènes ne seraient pas arrivés à 
des résultats autrement probants que ceux que 
vous pouvez invoquer à cette heure ? 

Les articles 14 et 15, de Tarrêté précité du 
18 août 1896, prévoient certaines réserves pour 
les voies de communication, les tombeaux, les 
constructions affectées au culte. On ne s'explique 
pas que rien n'ait été spécifié pour ce qui est des 
réserves de terrains indispensables au développe- 
ment éventuel des villages indigènes. Cette omis- 
sion est profondément regrettable. Resserrés entre 
des concessions européennes, les villages sont 
fatalement voués à l'immobilité. Nulle expansion 



106 l'indo-chine 

possible, nulle activité à espérer. C'est Tengour- 
dissement certain, c'est la vie éternellement pa- 
reille, sans possibilité d'échapper à cette limite 
qui l'enserre et Tétouffe. 

Cette situation est déjà intenable dans Tétat de 
bon voisinage entre européens et indigènes. Que 
sera-ce en cas de désaccord^ quand les indigènes, 
réduits à la seule possession de leur sol, se trou- 
veront isolés au milieu d'une concession fertile, 
loin de tous moyens d'approvisionnement, privés 
de toutes communications avec le dehors, traqués, 
affamés par des voisins chez qui la quasi-certitude 
de l'impunité accroît encore les exigences ? 

Il y a, heureusement, moyen de pallier aux la- 
cunes et aux oublis de l'arrêté organique. Et rare- 
ment la prévoyance de l'administration trouvera 
une plus belle occasion de s'exercer. Déjà, en intro- 
duisant diverses clauses dans les arrêtés qui approu- 
vent les concessions provisoires, on a tâché de remé- 
dier, dans une certaine mesure, aux inconvénients 
delà réglementation existante; les droits des tiers 
sont expressément réservés et la colonie ne garantit 
nullement les concessionnaires contre les troubles, 
évictions ou revendications; les limites des conces- 
sions font souvent Pobjet d'une description dé- 
taillée ; les réserves des villages sont énumérées 
avec soin et des opérations de barrage sont im- 
posées aux concessionnaires sous peine de dé- 



l'état des terres 107 

chéance. Il n'y a^ pour Tinstant, qu'à persévérer 
dans cette voie. 

D^ailleurs, les difficultés provenant des actes 
qui fixent le régime des concessions n'ont qu'une 
importance relative en regard de celles que créent 
les prétentions manifestées par les concession- 
naires à l'occasion de leurs rapports avec les po- 
pulations annamites. Ces prétentions ne tendent 
à rien moins qu'à faire de chaque concession un 
véritable fief sur lequel le colon exercerait une 
souveraineté à peu près absolue. On a vu, en 
effet, dans maintes circonstances, ceux-ci s'attri- 
buer le droit de régler seuls les relations qu'ils 
peuvent avoir à entretenir avec les chefs de vil- 
lages, ainsi que celui de faire la police sur leurs 
terres, au moyen des forces dont ils disposent, de 
lever l'impôt et de le verser eux-mêmes au Tré- 
sor. En un mot, ils veulent, à l'égal de petits po- 
tentats, régenter à leur façon et la vie des indi- 
gènes et les biens dont ils sont détenteurs. De 
telles exigences sont inadmissibles, et ce serait 
aller à Tencontre du but que la France poursuit 
en Indo-Chine, que de les tolérer plus longtemps. 
Il ne faudrait pas que des exemples comme ceux 
que l'on a eu l'occasion de relever se renou- 
vellent souvent pour que l'indigène, dont l'ac- 
tivité et le zèle se manifestent depuis quelques 
années pour le plus grand profit de la colonisa- 



108 l'indo-chine 

tion, revienne à ses habitudes de méfiance et 
d'inertie qui ont longftemps paralysé nos efforts. 

Et cette question des rapports à entretenir entre 
indigènes et Européens nous amène à aborder un 
autre problème, étroitement lié, lui aussi, à l'a- 
venir même de llndo-Chine, parce que de sa solu- 
tion peut dépendre le développement agricole et 
industriel du pays. Nous voulons parler de la 
main-d'œuvre. C'est un des sujets les plus con- 
troversés et un de ceux qui ont fait couler le plus 
d'encre, tant en Indo-Chine qu'en France. Il ne 
suffit pas seulement, à cette heure, d'attirer des 
colons dans la colonie, de leur concéder des 
terres très vastes, de leur donner tous les encou- 
ragements et toutes les facilités possibles • La ques- 
tion est beaucoup plus haute, et il convient d'avoir 
le courage de l'exposer avec franchise. Il faut, à 
tout prix, quelles que soient les récriminations que 
l'on doive provoquer, se préoccuper sérieusement 
du sort de l'indigène. Il faut, en défendant le co- 
lon et tout en l'aidant, permettre à l'indigène de 
vivre et aussi d'améhorer sa situation. C'est en 
s'inspirant de ces idées que Ton arrivera à asso- 
cier étroitement l'indigène à notre œuvre de co- 
lonisation, et à en faire un des instruments actifs 
de notre prospérité et de notre accroissement. 

La main-d'œuvre est facile et abondante dans 
toute l'Indo-Chine. Elle ne manque ni d'habileté, ni 



LA main-d'œuvre 109 

d'expérience. Elle est souple et disciplinée. Ce 
qu'elle n'a pas, c'est un mode, une réglementation 
susceptible de protéger Touvrier et de défendre le 
colon. L'un n'est pas exclusif de l'autre. Nous 
avons contracté des devoirs de protection vis-à-vis 
des populations indigènes, et jamais ils n'auront 
une plus belle occasion de se manifester que vis- 
à-vis des paysans annamites, si dignes d'intérêt. 

Voici comment s'exprimait sur leur compte un 
de ceux qui ont vécu au milieu d'eux et qui, ayant 
participé à leurs travaux, ont pu les apprécier et 
les juger * : 

« Habitué à tourner, depuis des siècles, dans 
un faible rayon autour de son village (la plupart 
ne l'ont jamais quitté), soumis à des lois^ traditions 
ou habitudes, non seulement bien définies, mais 
encore parfaitement entretenues sous la sévère dis- 
cipline du conseil des notables de chaque village, 
notre indigène vit presque sans préoccupations : 
à date fixe, il ensemence ou il récolte ; il va au mar- 
ché ou à la pagode, il paye ses impôts et accomplit 
ses prestations : ce sont là ses seuls soucis. 

» Mais, faites-le sortir de son village, rompez ce 
faisceau d'habitudes et de traditions qui l'enve- 
loppe, la nostalgie s'empare de lui et vous le voyez 

\. De la main-d'œuvre agricole dans les Colonies^ par M. Du- 
chemin, planteur à PhuDoan. -- Paris, Société de Géographie 
Commerciale. Page 3. 



110 l'indo-chine 

dépérir comme un enfant brusquement sevré. 

» II est inquiet, il n'aime et ne cherche que le 
changement d'occupations jusqu'au jour où vous 
apprenez qu'il est parti. 

» Toutefois, TAnnamite est respectueux des con- 
trats écrits lorsqu'ils sont sanctionnés par l'admi- 
nistration. Il reste donc là où il est engagé réguHè- 
rement, nous en avons la preuve avec les miliciens 
et les tirailleurs tonkinois qui sont astreints à plu- 
sieurs années de service parfois loin de leur pro- 
vince. 

» Je puis assurer que, dans les conditions ac- 
tuelles^ alors qu'aucun règlement de main-d'œuvre 
n'existe et que les coolies sont libres de faire ce 
qu'ils veulent, plus de 95 pour 100 ne restent pas 
un an sur la plantation. Je puis aussi affirmer que 
sur ceux que l'on a pu conserver deux ans, il y 
en a au moins 90 pour 100 qui s'installent, font 
venir leur famille et arrivent à faire corps avec 
l'exploitation. » 

La population de l'Indo-Chine est une popula- 
tion essentiellement agricole et le sera longtemps 
encore. Il faut donc la traiter comme telle. Sa 
densité, extrême en particulier dans le delta, et 
dans certains centres, a provoqué une division 
presque infinie de la propriété. Si bien que par- 
tout, on ne rencontre que le travail familial ou 
individuel. C'est donc ce mode de travail qu'il 



LA MAIN-D*OEUVRE 111 

faut autant que possible employer. Pour les tra- 
vaux des champs, il est des plus faciles. Son ex- 
pression la plus naturelle est le métayage. Nous 
avons dit que c^était la forme à peu près courante 
des exploitations agricoles. 

Pour rindustrie et les mines, ce mode de tra- 
vail ne présente plus les mêmes avantages. Là, il 
faut recourir au système des agglomérations et 
des grandes équipes. Et cela ne va pas toujours 
sans difficulté. 

Sortez les indigènes de leur milieu ; vous avez 
de grands enfants, un peu déroutés d'abord, mais 
qui ne tardent pas, du fait de leur groupement, à 
devenir indisciplinés. 

Comme des enfants, ils commencent par com- 
mettre des fautes légères, puis, peu à peu, ils s'en- 
hardissent, et si la punition méritée n'est pas de 
suite infligée, c'est peut-être le désordre à bref délai. 

Or, dans un différend entre blancs et hommes 
de couleur, une loi indigène peut difficilement 
être appliquée. Il en résulte que Ton est obligé, 
soit de fermer les yeux sur les fautes et délits re- 
levés, soit d'en appeler à des lois européennes sou- 
vent inapplicables : c'est la ruine de toute disci- 
pline chez les ouvriers, de toute sécurité pour les 
patrons. 

La question est, on le voit, plus délicate qu'elle 
n'apparaît tout d'abord. Elle demande, par suite, 



112 l'indo-chine 

à être étudiée avec soin, à être débattue avec 
attention. 

La main-d'œuvre indigène et asiatique, — car il 
n'y a pas seulement à se préoccuper du travail- 
leur annamite, mais encore des recrues chinoises, 
très abondantes en Indo-Chine, — est régie par un 
arrêté en date du 26 août 1899 dont l'expérience 
a fait ressortir l'insuffisance et les lacunes. 

Cet arrêté a institué, pour tout travailleur en 
service, l'obligation du livret, qui existe du reste 
dans presque toutes les colonies anglaises ou 
allemandes. Ce procédé d'immatriculation, à dé- 
faut d'autres avantages plus réels, a tout au moins 
celui d'établir — ce qui n'est pas toujours facile 
— l'identité de l'employé, de renseigner sur la 
nature du travail à fournir, sur le salaire et son 
mode de paiement, sur la régularité du travail. 
Il constitue en tout cas, pour l'employé fidèle, le 
meilleur des certificats, et pour l'engagiste un 
renseignement relativement sûr. 

Mais ce que l'arrêté n'a jamais pu, et ne pouvait 
stipuler^ c'est la garantie de l'exécution des con- 
trats. Il n'est pas rare en effet — et pour qui con- 
naît le tempérament des Annamites la chose n*a 
rien de surprenant — que l'employé indigène dis- 
paraisse subitement d'un atelier, d'une usine ou 
d'un champ, abandonnant sans motif le travail 
commencé, pour aller s'embaucher là où il y a 



LA main-d'œuvre 113 

un travail plus rémunérateur ou simplement moins 
pénible. 

L'engagiste est évidemment désarmé. Comment, 
en effet, obtiendra-t-il de son employé qu'il re- 
prenne le travail. Les indigènes savent fort bien 
qu'on ne peut les y contraindre, et, en grands en- 
fants qu'ils sont, insouciants du lendemain, ca- 
pricieux et légers, que leur importe le préjudice 
qu'ils causent à l'employeur et qu'ils se font aussi à 
eux-mêmes. Sur ce point, on ne saurait contester 
que les réclamations des colons ou industriels ne 
soient fondées. Avec beaucoup déraison, ils de- 
mandent que le contrat de travail soit un engage- 
ment bilatéral et qu'il y ait une sanction, non illu- 
soire ou vaine, mais réelle et efficace, à toute vio- 
lation, qu'elle émane de Tengagiste ou de Tengagé. 
La formule est à trouver. Quoique délicate, elle 
n*est pas impossible. En tout cas, la situation 
actuelle, — et sur ce point tout le monde est 
d'accord — ne saurait se prolonger sans danger. 

Bien qu'elle soit partout abondante, il arrive 
parfois que la main-d'œuvre devient d'un recru- 
tement difficile, par suite de l'hostilité, plus ou 
moins manifeste, des villages. D'où l'utilité d'ins- 
tituer, par exemple, certaines primes, dont le 
mode resterait à déterminer et qui seraient distri- 
buées aux villages qui auraient facilité le recru * 

tement de la main-d'œuvre. Si Ton rechercha 

-es op* 



m l'indo-chine 

eflFet, les causes de l'insuccès de Tarrêté du 
26 août 1899, on est amené à reconnaître qu'elles 
proviennent pour la plupart de Tignorance où se 
trouvent les travailleurs des avantages qui leur 
sont consentis par les chefs des exploitations agri- 
coles ou industrielles. Il n'est pas défendu de 
penser que, mieux connus, ces avantages pour- 
raient être de nature à vaincre la répugnance, ins- 
tinctive, qu'éprouvent les indigènes à se trans- 
porter dans certaines rizières éloignées de leur 
lieu d'origine. Il y aurait donc lieu de donner la 
plus large publicité possible, dans les provinces, 
aux offres d'embauchage et aux demandes de 
main-d'œuvre émanant des colons ou des indus- 
triels. Or qui peut mieux favoriser cette publicité 
que les autorités indigènes de la commune et du 
canton? Ne sont-elles pas les conseillers auto- 
risés et écoutés des indigènes? Aussi ne saurait- 
on trop, par de bons procédés, des promesses de 
récompense, provoquer le zèle de ces autorités et 
les amener à prêter leur concours et leur influence 
aux besoins de la colonisation européenne. 

L'Indo-Chine étant appelée à bénéficier avant 
peu d'une accentuation très sérieuse du mou- 
vement industriel, depuis longtemps constaté, 
j> la main-d'œuvre indigène, en partie absorbée 
d'uu'^tuellement par les grosses entreprises officielles, 
comme, à un moment donné, devenir insuffisante. 



DU RÔLE DES CAPITAUX IIS 

Il y a donc lieu de se préoccuper de rélément 
asiatique, et en particulier de Télément chinois, 
susceptible de suppléer à la pénurie annamite et de 
satisfaire aux demandes de l'industrie privée. Quoi 
qu'on fasse, le recrutement de cette main-d'œuvre 
ne laisse pas que d'être onéreux, car les taxes 
exigées par l'administration chinoise, et les frais 
de voyage et de nourriture, sont considérables. 

Or, il est de toute nécessité, pour l'instant, d'avoir 
de la main-d'œuvre, afin de pouvoir continuer 
et développer les travaux privés, parallèlement 
au grand essor économique, imprimé à tout le pays, 
par les constructions de chemins de fer, de routes 
et de canaux. Il importe donc, si l'on ne veut pas 
s'exposer à ce que certaines entreprises particu- 
lières manquent de bras, et à ce que la main- 
d'œuvre annamite, par voie de conséquence, 
hausse ses prix, de créer, en particulier au Ton- 
kin, — appelé plus immédiatement que TAnnam 
et la Cochinchine à bénéficier de l'élan indus- 
triel, — un courant de main-d'œuvre chinoise, au- 
jourd'hui des plus précaires, malgré la proximité 
des frontières de Chine. On pourrait, par exemple, 
exonérer de l'impôt de capitation les Chinois qui 
viennent en Indo-Chine pour s'embaucher, soit 
dans les exploitations agricoles, soit dans les en- 
treprises industrielles. L'émigration de cet élé- 
ment a soulevé, à maintes reprises, de fortes op* 



116 L*INDO-CHINE 

positions. D'aucuns veulent y voir un danger so- 
cial et politique. Pour eux, les Chinois devien- 
dront fatalement des commerçants, et en très peu 
de temps passeront du rang d'ouvrier à celui de 
boutiquier, détaillant, prêteur à la petite semaine, 
exploitant et ruinant FAnnamite, et drainant, en 
Chine, tout Targent qu'ils amasseront ainsi sans 
profit, ni pour la Colonie, ni pour Tindigène. L'ob- 
jection est vraie quant au fond et ces craintes ne 
sont pas absolument chimériques. Il n'est pas ce- 
pendant démontré que Ton ne puisse parvenir, à 
Taide d'une bonne réglementation, à atténuer, 
sinon à écarter le danger. Au surplus, la présence 
du Chinois peut être à un moment donné très 
utile, en ce sens qu'elle peut nous aider à secouer 
le peuple annamite de sa torpeur séculaire, de son 
insouciance et de sa timidité. 

Le Chinois est actif, laborieux, et s'il est âpre 
au gain, il est dur à la besogne. L'Annamite le 
craint et le redoute. On a partout en Indo-Chine 
gardé le souvenir des exactions et des rançons 
passées. Aujourd'hui, l'indigène n'est plus isolé. 
Il est soutenu et protégé. Il faut qu'il comprenne 
qu'il peut et qu'il doit lutter contre le Chinois, et 
au contact de celui-ci, il peut lui emprunter quel- 
ques-unes de ses qualités. Le Chinois peut être, 
en un mot, l'excitant et le modèle. 

On évalue à 180.000 environ le nombre des 



DU RÔLE DES CAPITAUX 117 

Chinois qui sortent, tous les ans, de l'Empire pour 
aller travailler au dehors. Sur ce nombre, quel- 
ques milliers tout au plus viennent en Indo-Chine. 
Tout le reste s'écoule vers Singapoure, Bangkok, 
Sumatra, Ceylan, etc. Il y a lieu de se préoccuper 
de cette pénurie et de favoriser en Indo-Chine une 
émigration qui, répétons-le, bien réglementée et 
surveillée *, ne peut, en Tétat actuel de la main- 
d'œuvre annamite, que donner d'excellents résul- 
tats. 

A cette heure, il faut nous préoccuper, non de 
faire venir, quelquefois à grands frais, des colons 
en Indo-Chine, mais d'y attirer des capitaux. 
Tout l'avenir de Tlndo-Chine est là. Il faudrait 
que la métropole le comprît et s'en souvînt. 

La population annamite est suffisamment dense 
pour répondre à tous les besoins. L'argent seul 
fait défaut. C'est avec des capitaux que Ton pourra 
utiliser ces milliers de bras indigènes, tout prêts 
à travailler, et ces richesses naturelles dont ITndo- 
Chine pourrait être si prodigue. C'est en intéres- 
sant le Français aux entreprises industrielles et 
agricoles, en lui montrant qu'à la faveur de l'ab- 

1. Une mesure qui paraît avoir réussi dans d'autres colonies 
est la création de congrégations chinoises. On pourrait en 
provoquer rétablissement, dans chaque agglomération agricole, 
industrielle ou minière du Tonkin, avec un chef responsable 
vis-à-vis du Protectorat, et l'obligation pour chaque engagé 
d 'avoir un livret individuel avec photographie. 



118 l'indo-chine 

solue sécurité il peut, non plus risquer, mais pla- 
cer ses capitaux dans Toeuvre de colonisation qui 
commence, que Ton donnera à Tlndo-Chine les 
moyens qui, jusqu'à présent, lui ont manqué pour 
se lancer dans la voie de la mise en valeur. 
L'Indo-Chine fait, en effet, exception à la règle 
coloniale commune. Tandis qu'au Soudan, à Ma- 
dagascar, sur la côte d'Afrique, — colonies dé- 
peuplées — il est indispensable d'y appeler des 
colons, de les y installer et de les fixer, le Tonkin, 
TAnnam et la Cochinchine ont tout ce qu'il faut 
pour s'en passer. Une population 4)rolifique et la- 
borieuse y est partout répandue. Que faut-il pour 
assurer leur prospérité ? Que les capitaux y pénè- 
trent et y soient utilisés. Telle est la formule du 
moment. Elle traduit exactement la situation éco- 
nomique actuelle de la colonie et exprime la donnée 
véritable du problème qui reste à résoudre. Une 
ère de richesses incalculables sera la conséquence 
immédiate de l'effort capitaliste qui sera tenté. 



CHAPITRE m 



Comment agrandir le domaine agricole de l'Indo-Chine. 
— Les cultures textiles : abaca, ramie, jute, bana- 
nier, etc. — Dans quelles conditions sont-elles suscep- 
tibles d'exploitation. — Débouchés et utilisations. — 
Statistiques concluantes. — L'amiante et ses applica- 
tions. 



Nous avons vu pour quelles raisons on s'était 
pendant longtemps obstiné à ne voir dans l'Indo- 
Chine qu'un vaste champ rizicole. Et cela paraissait 
si vrai que les colons ou les planteurs avaient à peu 
près renoncé à essayer autre chose. Il convient tou- 
tefois d'observer que des tentatives sérieuses ont 
été récemment faites pour acclimater ou expéri- 
menter, soit au Tonkin, soit en Annam, quelques 
cultures nouvelles en dehors de celles connues ou 
exploitées jusqu'ici. On savait depuis longtemps 
que les dififérents sols indo-chinois, sous l'action 
des pluies defévrieretdemarsd'unepart, de juil- 
let et d'août de Tautre, se fertilisent cependant assez 



120 l'indo-chine 

pour permettre, par exemple, à l'agriculteur de ten- 
ter avec succès la culture des textiles. Il est vrai que 
les textiles épuisent rapidement les terrains qui 
les nourrissent, et qu'après quelques années de ren- 
dement, ceux-ci doivent être abandonnés en ja- 
chères ou soumis à des engrais actifs et puissants. 

Or, le cultivateur annamite a une telle con- 
fiance dans son sol, qu'il ne se sert que rarement 
des fumures, les réservant exclusivement pour 
son riz. Peut-être, un jour, quand il aura appris à 
quels usages le commerce français destine les tex- 
tiles, quand il saura quels profits certains il en 
peut lui-même retirer, changera-t-il de méthode ? 
On verra alors très certainement se produire de 
grandes modifications dans les cultures indi- 
gènes ; à la richesse déjà notoire du Tonkin pour 
sa denrée vitale, s'ajoutera une richesse insoup- 
çonnée et plus grande encore, qui proviendra des 
cultures, généralisées et suivies, de nombreux tex- 
tiles dont les débouchés et l'utilisation iront en se 
développant chaque jour. 

Et si l'on remarque que le jute, Tabaca, la ramie, 
vendus à des prix souvent assez élevés sur les mar- 
chés locaux, ne sont pas encore l'objet d'une culture 
intensive, on peut facilement augurer d'une plus 
grande production, entraînant des profits élevés 
et certains avec la quantité, une fois l'indigène au 
courant des méthodes susceptibles de restituer au 



LA CULTURE DES TEXTILES 121 

sol les éléments emportés par les cultures. lien ré- 
sultera, par suite, deux grandes sortes de cultures, 
d'une part, le riz, produit de consommation qui ne 
fera qu'augmenter de valeur par des engrais miné- 
raux appropriés et par la sélection des graines ; 
d'autre part, des produits d'industrialisation, sans 
grande complication dans la manipulation, comme 
les textiles. 

Car nombreux sont les textiles qui peuvent être 
utilement introduits en Indo-Chine, si Ton en juge 
par les essais — bien que timides — qui ont 
été déjà faits. Nous allons les examiner successi- 
vement, en nous servant d'études faites sur place 
et de renseignements récemment publiés. 

L'Abaca. — L'abaca est une sorte de bananier 
originaire des Philippines. Il constitue ce qu'on 
appelle communément le chanvre de Manille. C'est 
la grande source de revenus de cette ville et c'est 
aussi son orgueil. Elle aurait exporté, en 1897, 
jusqu'à 231 millions de kilogrammes de chanvre 
ou abaca, au prix moyen de fr. 50 le kilog., soit 
115 millions de francs. Ce chiffre est assez élo- 
quent pour fixer la valeur et l'utilité de l' abaca, 
qui paraît devoir, de plus en plus, concurrencer le 
chanvre d'Europe. Il explique aussi les efforts 
faits par les Philippins pour décourager les ini- 
tiatives du dehors et conserver le monopole exclu- 
sif de la fabrication. Ce fut à grand peine que le 



122 l'indo-ghine 

gouvernement de Tlndo-Chine put calmer leurs 
méfiances et obtenir quelques plants. L'essai tenté 
dans le sol du jardin botanique à Hanoï donna les 
meilleurs résultats. On le renouvela sur différents 
points. Les conclusions furent partout les mêmes. 
L'abaca était acclimaté. Voici ce que dit, à ce su- 
jet, un des premiers colons qui aient essayé au 
Tonkin la culture de ce textile : 

« Plantés dans un très bon sol, meuble, humide 
et bien fumé, en quelques mois mes six plants 
avaient formé six belles souches d'une belle ve- 
nue. Malheureusement l'hiver 91-92 fut assez 
rude, il gela presque, et, un beau matin, j'éprou- 
vai la désillusion de voir mes abacas complète- 
ment rôtis — comme une vigne sous les baisers 
d'avril et de la lune rousse. 

» J'étais navré et doublement, car je perdais en 
même temps un millier de caféiers libérias plan- 
tés sur le même terrain, les uns et les autres vic- 
times de cette température qui, autant que je me 
rappelle, était tombée à 2 degrés. 

» Cependant, après quelques jours, je m'aper- 
çus que tout n'était pas perdu — pour les abacas 
seulement — des rejets naissaient à nouveau ; les 
racines du pied étaient donc demeurées indemnes; 
seules les feuilles et leurs gaines avaient été im- 
pressionnées. Un peu plus tard, je pus faire la 
transplantation d'une douzaine de plants, lesquels 



LA CULTURE DES TEXTILES 123 

me faisaient espérer une rapide multiplication. 

» Vint rinondation exceptionnelle de 1893 ; — 
nouvelle déception, cette fois plus aiguë : les tiges 
furent englouties sous les eaux, mais cette fois 
encore les pieds restèrent intacts, et, le temps ai- 
dant pour la troisième fois, je vis des rejets s'é- 
lever. La leçon était bonne et, doublement ins- 
truit, à peine mes abacas ressuscites, je me hâtai 
de les transporter sur un terrain mieux doué, à 
Tabri des plus hautes eaux et des grands vents du 
nord. Là, je n'eus plus d'inconvénients, mes aba- 
cas prospérèrent dans des conditions inespérées, 
et à l'heure actuelle, après sept ans d'essais et de 
soins minutieux, j'ai une plantation qui comporte 
un millier de souches, chacune composée de 8 à 
12 jets susceptibles d'être isolés; c'est dire qu'il 
me faudra encore deux à trois années avant la 
période de rapport — ceci pour les administrateurs 
qui s'étonnent des insuccès des premiers colons. 

« Ainsi, la culture de Tabaca devra être entre- 
prise, de préférence, dans les vallées du Fleuve- 
Rouge et de la Rivière-Claire, et suivant certaines 
limites ; les aléas seront vraisemblablement plus 
nombreux au nord et à Test du Tonkin. Les ter- 
rains plus spécialement affectés à cette culture 
seraient les flancs intérieurs à pentes douces de 
collines boisées formant criques, des dépressions 
à flanc de coteaux, des gorges de vallonnements, 



124 l'indo-chine 

lieux où sont entraînés et condensés parles pluies 
les humus des crêtes, généralement meubles sur 
une profondeur appréciable, conservant parfaite- 
ment rhumidité de fond et absorbant facilement 
rhumidité de Pair. 

» L'abaca peut être repiqué dans sa première 
année, quand les rejets ont atteint de 60 à 70 cen- 
timètres de hauteur. Sa durée de croissance est 
de quatre ans, caractère qui le différencie des 
musa comestibles ou sauvages. C'est dans sa 
quatrième année qu'il émet son bourgeon termi- 
nal et est mûr pour Tindustrie. Ses fibres s'ex- 
traient des gaines foliaires qui forment le tronc. 
Pour cela, on coupe le tronc au niveau du sol et 
au nœud de diffusion de feuilles, on détache suc- 
cessivement les feuillets parenchymateux qu'on 
presse entre deux cylindres de bois. Ainsi broyés 
et réduits, on les fait macérer dans une lessive de 
calcaire faible pendant deux ou trois jours, — opé- 
ration qui tend à assurer Timputrescibilité de la 
fibre, — on les lave ensuite à grande eau pour les 
débarrasser d'excès de parenchyme, et on les fait 
sécher au soleil. Puis, on les broie à nouveau au 
marteau de bois jusqu'à ce que les fibres soient 
complètement libres. 

» On le voit, ce procédé de décortication, quoi- 
que rudimentaire, estsuffisant, et une main-d'œuvre 
exercée accomplit ce travail avec une rapidité telle 



LA CULTURE DES TEXTILES 125 

qu^elle peut dispenser d'une machine coûteuse dans 
des plantations peu étendues. C'est cette simplicité 
de culture et de décortication qui explique la va- 
leur de Tabaca et les gains qu'il procure à ses pro- 
ducteurs, débarrassés d'onéreux intermédiaires. » 

Ce qu'il faut en définitive, c'est rechercher des 
sols forestiers profonds, silico-argileux, le plus 
chargés d'humus possible. Laprésencedu fer dans 
le sol est un indice de sa fécondité, car les oxydes 
de fer tonkinois renferment de l'apatite ou phos- 
phate de fer sous forme de cristaux très petits, ca- 
chés, disséminés à l'infini. 

D'une enquête que nous avons faite, il résulte 
que l'exploitation de l'abaca est soumise à des 
conditions de culture dont il nous paraît utile 
d'énumérer les principales. 

Autant que possible, il conviendrait de choisir 
des vallonnements boisés à pentes très douces, 
baignés, au pied, par des cours d'eau ou thalwegs 
humides, les sommets restant boisés après défri- 
chement des pentes. Il en résulte que les pentes 
sur lesquelles s'étageront les abacas resteront 
humides par infiltrations ou endosmose. Une 
terre constamment soumise aux réactions sous 
l'influence d'une humidité décèle toujours une 
force nutritive considérable. 

Il y aura lieu aussi, font observer les plan- 
teurs déjà éprouvés, de soustraire le plus pos- 



126 l'indo-ghine 

sible Tabaca au vent du nord, et Ton devra tou- 
jours préférer les vallonnements et vallées fermés 
à tous les versants situés d'ordinaire trop à 
Touest. La tige de Tabaca se flétrit et sèche com- 
plètement sous une température maximum de 3 
degrés. En raison de cette sensibilité, il sera peut- 
être bon d'ombrager ou d'abriter les plantations 
à Taide d'arbres à feuillage épais. 

il n'y a qu'une saison, assure-t-on, pour 
planter le rejet d'abaca, c'est la saison pendant 
laquelle Findigène plante lui-même ses bananiers, 
c'est-à dire en juillet, août et septembre. Dans 
le cas où Ton voudrait semer^ il vaudrait mieux 
le faire en février ou mars pour la sécurité de 
la germination. 

En admettant que l'on puisse trouver de suite 
100.000 rejets d'abaca au moment le plus pro- 
pice, c'est-à-dire au mois d'août, on peut déter- 
miner, après plusieurs expériences renouvelées, 
l'évolution que suivrait la plantation et sa situa- 
tion au bout de trois ans*. On sait que c'est dans 
la troisième année que l'on coupe la tige pour en 
extraire les fibres. 

En août 1903, 100.000 pieds — à raison de 
2.000 par hectare, — exigeront SO hectares. 

1. Je dois ces indications à M. Rémery, dont j'ai visité la 
plantation à Tuyên-Quang et qui, grâce à une activité inlas- 
sable, commence à obtenir d'excellents résultats. 



LA CULTURE DES TEXTILES 127 

En août 1904, — après multiplication, les rejets 
croissant au pied de la tige mère, à raison de 3, 
4 ou 5 sur chaque pied et par an, la plantation 
comportera en moyenne 350.000 pieds sur 125 
hectares. 

En août 1905 — un million de pieds sur 
lesquels on pourra prélever pour décortication 
150.000 tiges, soit les 100.000 de la plantation 
initiale, plus 50.000 tiges hâtives. On évalue le 
rendement moyen de fibre par tige à 150 grammes, 
d'où 10 tiges pour 1 kil. 500 et 150.000 francs 
pour 22.500 kilogrammes. 

Les prix de Tabaca ont varié beaucoup depuis 
quelques années, c'est-à-dire depuis la guerre 
hispano-américaine. Au beau temps de la prospé- 
rité de Manille, Tabaca était coté 600 francs la 
tonne-minimum. La cote a atteint 1.800 francs. 
On estime, d'après les derniers rendements, que 
le chiffre de 1.000 à 1.200 francs se maintiendra 
pendant longtemps. Actuellement, à Manille et à 
Hong-Kong, selon des renseignements récents, le 
prix serait de 1.500 francs. 

Ainsi, en trois années, une exploitation créée 
sur le pied de 100.000 tiges, suivant une progres- 
sion ascendante rationnelle, rapporterait de 20 à 
26.000 francs. Ce rapport augmentant propor- 
tionnellement au développement de la plantation, 
la dépense initiale peut se décomposer ainsi : 



128 l'indo-chine 

Piastres. Francs. 

Concession et immeubles ... 5 . 000 » 
Gestion et frais généraux . . . 5.000» 
Achat de 100.000 pieds à Ofr.15. 13.000 » 
Défrichement de 50 hectares à 
raison de 25 francs par hec- 
tare 1.250 » 

26 250 » ou 52.500 » 

Dépense réduite la seconde an- 
née aux frais de gestion et de Francs, 
défrichement de 100 francs — 
soit 5.000 » 

Plus 2.500 ». 

Les rejets provenant de la 

plantation même 7.500 » 

15.000 » 15.000 » 

Dépense réduite la troisième 
année aux mêmes frais, soit 
également 15.000 »> 



82.500 » 
Duquel il faut déduire le pro- 
duit de la vente exposée ci- 
dessus 25.000 » 



Total 57.500 » 



Ainsi, d'après les renseignements donnés après 
expérience, en cinq ans, six ans au plus, le capital 
de 100.000 francs employé pourrait être amorti, 
et la plantation ne serait pas loin de valoir près 
d'un million. 

Même en tenant compte, d'une part, des dé- 
chets et des frais imprévus, et de l'autre de cer- 



LÀ CULTURE DES TEXTILES 129 

taines exagérations provoquées par un enthou- 
siasme généreux, il n'est pas douteux qu'un avenir 
des plus séduisants s'ouvre pour les planteurs 
d'abaca, possédant les aptitudes et les capitaux 
suffisants. Et par aptitudes, il faut entendre les 
connaissances que le planteur devra forcément 
posséder, non seulement au point de vue théo- 
rique, mais, ce qui est plus essentiel, au point de 
vue pratique. 

Suivant des informations venues de Manille, 
on pourrait compter, en bonne terre, 1.800 pieds ^ 
d'abaca par hectare, et ceux-ci rendraient en 
moyenne près de 450 kilogrammes de filasse mar- 
chande ou kil. 250 par pied. 

Une remarque s'impose ici : 

C'est que cette production de 450 kilogrammes 
de filasse sèche et peignée d'abaca à l'hectare, ne 
classe pas l'abaca parmi les plantes textiles à 
gros rendements. En effet, d'après les chiffres 
admiis par la Commission permanente des valeurs 
en douane de France, — dont les travaux ont par- 
tout une si grande autorité, — la production 
moyenne du lin en filasse par hectare est de 600 ki- 
logrammes, et celle du chanvre, en France, dans 
les régions où il est encore cultivé, de 700 kilo- 
grammes de filasse à l'hectare (rapport de 1898). 

La production du coton (en coton égrené) à Fhec- 
tare^ est, il est vrai, beaucoup plus faible: 214 kilo- 

9 



130 l'indo-chine 

grammes, d'après un document officiel américain. 
Ce cfiiffre est une moyenne de dix-sept ans d'obser- 
vations dans les dix principaux états cotonniers de 
rUnion. Pendant cette même période, la moyenne 
maxima de production a été de 279 kilogrammes 
de coton égrené à l'hectare (Louisiane), et la 
moyenne minima de 139 kilogrammes à l'hec- 
tare (Alabama). Mais il faut cependant accepter 
ces moyennes avec discernement. car, en 1894 par 
exemple, la production du Texas a atteint jusqu'à 
430 kilogrammes de coton égrené à l'hectare, et 
cet état a représenté, cette même année^ 33 pour 
100 de la production totale des États-Unis. 

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à la cul- 
ture de l'abaca en Indo-Chine, ce qui importe le plus 
à cette heure, si l'on veut sérieusement s'adonner 
à son exploitation, c'est le choix approprié et rai- 
sonné du sol. Ici, on se heurtera peut-être au scep- 
ticisme et aux haussements d'épaules de ceux 
qui, ayant tout tenté en Indo-Chine, ont tout 
abandonné. Leur découragement est sombre. 
Pensez donc, tout férus de science agronomique, 
ils avaient successivement essayé tabac, arrow- 
root, riz, café, bancouliers, abaca et jute. Ces 
planteurs ont eu tout ce qu'il fallait pour réussir 
et développer sérieusement l'agriculture au Ton- 
kin; ils ont eu des subventions, des encouragements 
et la protection des résidents ; ils ont eu à maintes 



LA CULTURE DES TEXTILES I3i 

reprises des commandites sérieuses. Eh bien, ces 
planteurs ont échoué. Pourquoi ? Parce qu'ils se 
sont butés et qu'encore aujourd'hui, ils se butent 
aux détails de la science pratique. Ils ignorent ce 
qu'est un sol, ils ignorent la culture dans ce qu'elle 
a de plus vivant, son adaptation au sol et les soins 
que peut exiger une culture, à une heure donnée. 

Et ainsi s'expliquent certaines réponses faites à 
ceux qui poussent à la colonisation de Tlndo-Chine : 
i< Mais, voyons, disent-ils, vous n'y pensez pas; 
voyez un tel qui est un maître, vous ne le niez pas, 
qui a la science et l'argent depuis de nombreuses 
années et qui n'a réussi à rien et ne réussira jamais 
à rien. Votre Tonkin est néfaste, son sol est un 
engloutisseur de fortunes, comme il a été un en- 
gloutisseur d'hommes. Son climat débilite tout, 
plantes et hommes... » C'est la vieille légende, 
fausse comme toutes les légendes; chiendent de 
l'histoire, elle a longtemps fait loi en Indo-Chine. 
Grâce à des efforts persistants, et à des tentatives 
répétées et concluantes, son règne, à cette heure, 
est heureusement près de finir. 

Ramie. — La ramie, cultivée un peu partout au 
Tonkin, est la ramie blanche iVevé«, très reconnais- 
sable au verso blanc d'argent de sa feuille. C'est 
une ortie communément appelée ortie de Chine. 
Elle se plante par graines ou par transplantation 
de rhizomes ou griffes et croît d'autant plus acti- 



132 l'indo-chine 

vement qu'elle se trouve dans des terres humides 
et perméables. Elle affecte alors la forme de touffes 
épaisses et les tiges peuvent atteindre jusqu'à 
1 mètre 50 de hauteur. On la cultive, en général, 
dans toutes les terres plus ou moins amendées ou fu- 
mées et de préférence dans les pays intertropicaux, 
où Ton peut obtenir trois et parfois quatre coupes 
par an, tandis que dans les pays trop secs, on ne peut 
faire qu'une ou deux coupes médiocres. Llndo- 
Chine présente, à cet égard, des conditions de cul- 
ture éminemment favorables*, mais il ne suffît pas 
d'assurer la récolte, il faut pouvoir en utiliser 
le produit. Et c'est ici où gît toute la difficulté. 

On distingue plusieurs procédés de décortication 
selon qu'on extrait la fibre en vert, c'est-à-dire sur 
place, on qu'on, lui fait subir préalablement di- 
verses opérations de rouissage et dégommage. 

Décortiquer en lanières, à l'état vert, ou défi- 
brer et peigner également à l'état vert sont les 
seuls procédés qui puissent être accessibles à l'An- 
namite à qui le temps et les instruments man- 
quent pour une manutention plus raffinée. 

1. Elle est actuellement entreprise sur plusieurs points : dans 
la province de Barla en Cochinchine, dans le massif qui sépare 
la Sesane de la Srépock, et sur les pentes du plateau des Bolovens 
au Laos, — où elle donne lieu à une petite ' exportation sur le 
Cambodge — sur plusieurs points de la côte annamite, et au 
Tonkin où on la trouve à Tétat sauvage, dans le bassin de la 
rivière Noire notamment. Mais nulle part elle n'a encore donné 
lieu à une culture intensive pratiquée sur de grands espaces. 



LA CULTURE DES TEXTILES 133 

D'ailleurs, les filateurs, acheteurs de la matière 
première, ont paru d'accord pour reconnaître qu'il 
valait encore mieux acheter les lanières ou les 
filasses non entièrement dégommées, quitte à se 
charger eux-mêmes de cette opération, chacun 
ayant sans doute son système particulier de dé- 
gommage. 

L'industrie de la filature paraît assez dis- 
posée à prendre laramie comme matière, sous au 
moins deux formes : 

1** La lanière dépelliculée, sèche ; 

2^ La filasse sèche ou China grass (plus ou 
moins dégommée). 

Au Bengale, oii la culture de la ramie se pra- 
tique dans de très vastes proportions, on est 
arrivé à des résultats qui semblent devoir assurer 
avant peu à la ramie des débouchés nombreux en 
la mettant directement en concurrence avec le 
chanvre et le lin, tant pour le rendement en filasse 
— qui est de 1.900 kilogrammes par hectare, soit 
plus du triple du rendement moyen du lin — que 
pour le prix de revient. Il est, en effet, un point 
qui mérite de fixer l'attention en France, c'est 
l'estimation de ce que peut coûter la pousse de 
filasse de ramie au Bengale : 330 francs. 

Or cette même filasse est actuellement cotée 
600 francs environ la tonne, en Europe. Même 
en tenant compte du fret, on voit donc quelle 



134 l'indo-ghine 

belle marge de bénéfice laisserait cette culture. 

Ce prix de 600 francs serait un minimun^ car 
il est inférieur au prix moyen de la tonne de lin 
peigné russe qui varie de 7 à 900 francs, depuis 
trois ans (prix d'importation en France, d'après la 
Commission des valeurs en douane). Le prix du 
chanvre importé varie de 500 à 700 francs pour 
le chanvre broyé ou teille, et, pour le chanvre 
peigné, de 1.200 à 1.470 francs la tonne. Ce sont 
des points de comparaison qu'il ne faut jamais 
perdre de vue dans la question de la ramie. Il 
faut ajouter que, jusqu'à présent, le prix infé- 
rieur offert pour la ramie (sous forme de china- 
grass), par les industriels, est dû aux opérations 
complémentaires qu'elle nécessite avant le pei- 
gnage et la filature *. Or, depuis de longues 
années, des groupes de producteurs et de consom- 
mateurs se sont érigés en Congrès de Ramie, 
offrant des primes aux inventeurs qui trouveraient 
le moyen le plus économique de décortication, et 
il semble qu'on ne soit pas éloigné d'avoir atteint 
le but. 

Nombreuses sont les applications pratiques 
qu'offrent la ramie et Tabaca. On écrirait des pages 



!.. Autre détail qui a son importance . Le rapport du fil de 
lin au fil de ramie est de 6 à 10, c'est-à-dire que : 1 kilogramme 
fil de lin n" 10 = 6.000 mètres de longueur ; 1 kilogramme fil 
de ramie = 10.000 mètres de longueur. 



LA CULTURE DES TEXTILES 135 

entières sur Tutilisation de ces deux textiles. 
Dirai-je les ressources qu'offre en particulier la 
ramie pour la fabrication du linge de table et les 
fort beaux tissus que Ton est arrivé à fabriquer? 
Les services de table en ramie sont devenus, à 
cette heure, un des principaux produits de Canton, 
et la quantité débitée, chaque année, est considé- 
rable, car la ramie, chacun le sait, a des qualités 
de brillant, de finesse, de douceur au toucher, de 
ténacité et en même temps d'élasticité qui la ren- 
dent supérieure au lin. En outre — et ceci est à 
considérer — elle ne pourrit jamais. 

Rappellerai-je, d'autre part, les essais heureux 
tentés dans la fabrication des cordes, cordages, 
sacs, et autres objets d'une résistance et d'une 
solidité éprouvées. Si Ton songe que la consom- 
mation annuelle du lin et du chanvre treilles, 
auxquels la filasse de ramie peut être au moins 
partiellement substituée, atteint actuellement, 
dans la métropole seule, de 70 à 90.000 tonnes, 
représentant de 30 à 65 millions de francs, on voit 
quelle source de revenus et quelle activité écono- 
mique peut trouver le Tonkin — si bien préparé 
par son humidité — dans le développement déci- 
sif de la ramie. 

Banai^ier sauvage. — Il arrive très souvent que 
l'on confond l'abaca avec une sorte de bananier 
sauvage, très abondant dans tout le Tonkin^ princi- 



136 l'indo-chine 

paiement dans les vallées basses et chaudes et 
appelé suivant les uns Musa sylvestre. Musa 
paradisciaca, suivant les autres. La filasse du ba- 
nanier sauvage se rapproche en effet beaucoup, 
comme aspect, force de résistance et longueur des 
fibres d'abaca. Tout permet donc de croire qu'elle 
pourrait être également utilisable pour la fabrica- 
tion des cordages. 

C'est dans Plnde — où les bananiers sont par- 
ticulièrement abondants — que l'attention avait 
été attirée sur cet aspect de la culture du bananier 
dès 1822. En 1851, à l'Exposition Universelle 
de Londres, le D"^ Hunte, de Madras, avait exposé 
des échantillons très remarqués de gros cordages, 
cordes, ficelles, et de papiers de diverses qualités 
fabriqués avec les graines et les feuilles de bana- 
nier. 

Dans les Antilles, et particulièrement à la Ja- 
maïque, l'abondance extraordinaire des bananiers 
a fait également étudier la question de son emploi 
comme textile. 

Il ne semble pas qu'on ait encore trouvé un pro- 
cédé véritablement économique d'extraction de 
la fibre du bananier, et Ton rapporte qu'il existe 
plus de 2 millions de troncs de bananiers inutilisés 
annuellement à la Jamaïque. 

Néanmoins, la possibilité de tirer parti du bana- 
nier, à cepointde vue, reste certainement acquise. 



LA CULTURE DES TEXTILES 137 

Aux Indes, dans la Péninsule Malaise, dans les 
Iles de la Sonde, aux Philippines, à Formose, 
dans la Chine méridionale, tous les auteurs et 
voyageurs sont unanimes à signaler l'existence 
de cordages et d'étoffes de fibres de bananiers- 
11 s'agit de savoir si ces produits peuvent être 
fabriqués économiquement, de façon à pouvoir 
lutter contre les produits similaires connus. 
Peut-on décortiquer à bon marché et avec profit ? 

A cette heure, toute la question est là. Étant 
donné le nombre considérable de bananiers tex- 
tiles qui se trouvent partout en Indo-Chine, le 
problème vaudrait la peine qu'on l'étudiât. Il peut 
y avoir là les éléments d'une industrie textile qui 
trouverait, sur place même, de très rapides débou- 
chés, ne serait-ce que dans la fabrication des cor- 
dages, sacs et même dans celle du papier. 

Le Jute. — C'est la grande richesse de Cal- 
cutta, qui est le grand marché exportateur de 
l'Extrême-Orient *. Il peut devenir demain une 
source de profits incalculables pour Tlndo-Chine. 

A peu près analogue au chanvre français, le 
jute vient très bien dans toutes les terres, soit col- 

1. Le marché de Calcutta enregistre, chaque année, un 
trafic, sur place, de 1.200.000 à 1.300.000 tonnes métriques de 
filasse de jute. 600.000 sont exportées. Le reste est utilisé par 
les industries locales. 

La moyenne des prix est de 20 à 22 francs les 100 kilo- 
grammes . 



138 l'indcmîhine 

lines, soit rizières, inondées ou un peu arrosées. 
Il a avant tout besoin d'humidité. Sa tige atteint 
alors une hauteur de 4 m. 50 à 6 mètres. 

C'est à tort que Ton a présenté le jute comme 
une plante fort épuisante, puisque le bois qu'il 
donne contient très peu d'éléments minéraux; il 
brûle comme de Tamadou, presque sans laisser 
de cendres. 

Un terrain bien meuble, maintenu propre, afin 
que la plante y développe librement son pivot et 
ses racines latérales pourrait à la rigueur fournir, 
pendant longtemps, du beau jute, d'autant que 
cette culture est sur pied à Tépoque où les pluies, 
fréquentes et abondantes, lui apportent quantité 
d'éléments de fertilité *. 

Mais, comme il s'agit d'obtenir une croissance 
très considérable en fort peu de temps, il est pra- 
tique de donner des fumures très assimilables : 
cendres, fumier frais, engrais humains, qui four- 
nissent des rendements maxima. 

Pour la fumure, il faut considérer quelle cul- 
ture on fera après le jute : s'il s'agit de rizières, 
les cendres sont tout indiquées. Au contraire les 
fumiers d'étables, de porcheries et les détritus 
conviendront pour les terrains que l'on voudrait 



1. Notice sur la culture du jute, par M. E. Duchemin. Im- 
primerie Gallois, Haïphong, 1903. 



LA CULTURE DES TEXTILES 139 

planter en patates ou en maïs, alors qu'ils nui- 
raient à la rizière. 

Le jute pourrait être cultivé dans toutes les pro- 
vinces fertilisantes et humides du Bas-Delta. Des 
essais ont été faits à Nam-Dint et ont parfaitement 
réussi. Il faudrait maintenant les étendre. Les in- 
digènes décortiquentle juteà sec en lanières avec 
un simple couteau. Les lanières ainsi obtenues sont 
très résistantes ; vendues sur les principaux mar- 
chés du Tonkin, elles servent à la confection des 
hamacs et des cordes. 

Sa culture facile et à la portée de tous, son 
rendement rapide, sa faculté de résister aux 
inondations prolongées, même à celles qui détrui- 
sent les cultures de riz, de maïs, de ricin, enfin 
ses débouchés presque illimités — fabrication des 
sacs, toiles, ficelles, étoffes d'ameublement, tapis, 
moquettes, etc., etc. — font du jute une culture 
susceptible de contribuer puissamment au déve- 
loppement économique du Delta. Ce qui est utili- 
sable dans la tige ce sont précisément les fibres 
qui, sous une écorce gommeuse, courent dans 
toute la longueur. Encore ici, — et chaque fois 
qu'il sera question des textiles, on se heurtera 
aux mêmes difficultés — il s'agit, avant tout, de 
trouver la meilleure méthode pour la décortication 
et surtout la décortication à bon marché. Cette 
opération est délicate et exige une surveillance de 



140 L*INDO-CHINE 

tous les instants pendant le séjour des tiges dans 
Teau. Le degré de décomposition de la cellulose 
varie suivant que l'eau est stagnante ou courante. 
Il faut retirer les tiges à temps donné. Un trop 
court séjour rendrait plus difficile le défibrage; un 
trop long séjour amènerait, par contre, une dé- 
composition susceptible d'endommager les fibres. 
Or l'indigène, assez insouciant, est mal préparé 
pour ce travail qui veut de la patience et du coup 
d'œil. Il y aura lieu de faire son apprentissage et 
son instruction. 

Le jute, cultivé en Indo-Chine, pourrait trouver 
un débouché naturel et immédiat dans la fabrica- 
tion des sacs grossiers qui servent, en si grand 
nombre,'au transport des riz indo-chinois et aussi 
des poivres, du coprah, etc., etc. Les sacs em- 
ployés aujourd'hui viennent de Calcutta. Les deux 
sortes les plus usitées à Saigon, soit le Heavy C de 
40 pouces anglais sur 28 et pesant 2 livres un 
quart (1 mètre sur m. 70 — 1 kilogramme), et 
le Light C (de mdmes dimensions, mais ne pesant 
que kil. 906) ont variée sur le marché de Cal- 
cutta, en 1900 (au change de 1 roupie = 1 fr. 70) 
le Heavy C de 37 à 44 francs les 100 sacs, et le 
Light C de 36 à 42 francs. 

Ces mêmes qualités valaient, vers le milieu 
de 1900, sur le marché de Saigon (Cholon), les 
Heavy C — 19 (soit au change de 1 $ = 2 fr. 50 : 



LA CULTURE DES TEXTILES 141 

47 fr. 50) et les Light C, une piastre de moins 
(45 francs) les 100 sacs. 

Or, on estime que la Cochinchine et le Cam- 
bodge seuls consomment de 10 à 15 millions de 
sacs de jute par an. On voit tout de suite les dé- 
bouchés locaux qu'aurait déjà l'industrie du jute, 
en attendant son expansion forcée au dehors. 

Amiante ou Asbeste ou Byssolite ou Coton mi- 
néral. — C'est un composé de silicate double de 
chaux et de magnésie que l'on trouve en touffes 
floconneuses ou en filaments dans les veines de 
certains calcaires. Fusible au chalumeau, Tamiante 
a un aspect grisâtre à reflets métalliques et s'étire 
en fils dans un sens perpendiculaire à son lit. 

On le rencontre aussi dans les anfractuosités ro- 
cheuses. D'utilisation toute récente, ses applica- 
tions sont de plus en plus étendues. On en fait des 
mèches incombustibles, des tissus qui résistent 
également à la flamme. On le mélange à l'argile 
pour donner aux poteries plus de ténacité, et de 
la légèreté. Depuis peu, par compression on en a 
obtenu des plaques pouvant remplacer les tuiles. 

On a trouvé de Tamiante dans les environs de 
Cao-Bang, mais la grossièreté de ces minéraux, 
dont les fils n'étaient pas suffisamment soyeux, 
ni assez longs, n'a pas permis de le faire appré- 
cier. Le jour où Ton se livrera à des recherches 
sérieuses, on le rencontrera, en abondance, dans 



142 l'indo-chine 

toute rindo-Chine. Et là encore se trouvera une 
source nouvelle de productions pratiques et de 
débouchés industriels. 

Il résulte de tout ce qui précède que Tlndo- 
Chine est éminemment favorable à la culture des 
textiles. Reste la question de la décorti cation 
des fibres. Évidemment, tout le problème est là 
et il ne faut pas s'en dissimuler Fimportance. 
Il s'agit, à cette heure, de produire vite et à 
bon marché. Il s'agit de donner, d'autre part, 
à rindigène le moyen pratique d'utiliser faci- 
lement les fibres. Suivant des bruits récem- 
ment rapportés de Manille et d'Amérique * , on 
aurait trouvé la machine susceptible de donner ce 
double résultat. Si cela est, et il n'y a pas de raisons 
pour que cela ne soit pas, l'utilisation de la ramie, 
de l'abaca et du jute est désormais possible. Or, nul 
pays — et sur ce point, la démonstration est au- 
jourd'hui acquise — n'est et ne peut être mieux 
placé que l'Indo-Chine pour tirer parti de cette 
nouvelle invention, qui peut devenir la source 
d'une puissante industrie. La matière première 
est inépuisable, les débouchés nombreux, les dé- 
penses — après celles nécessitées par l'achat et 
l'installation de la machine — à peu près nulles, 
la main-d'œuvre déjà famiharisée, les profits lar- 

1. La Rangoon Gazette^ dans son numéro du 16 mars 1903, 
donnait la chose comme im fait certain. 



LA CULTURE DES TEXTILES 143 

gement rémunérateurs. Rival avantagé de l'Inde, 
le Tonkin peut en très peu d'années lui disputer 
le marché de TAsie. L'indigène pourra peut- 
être se montrer réfractaire au début. On va 
heurter ses traditions, ses préjugés, son mode de 
travail. Il sera dérangé dans des habitudes où il se 
complaît. Mais s'il voit que l'œuvre est durable, 
que la tentative est sérieuse, qu'il y atout bénéfice 
pour lui à la favoriser, il aura vite fait le sacrifice 
de sa mare, où il péchait avec tant d'amour la cre- 
vette et où il baignera désormais les fibres de jute. 
Car celles-ci, en colorant l'eau, tuent le poisson, 
ce qui attriste son âme. Mais s'il réfléchit, par ail- 
leurs, qu'il pourra les utiliser sur le champ, grâce 
à la machine qui fonctionne à côté, il ne manquera 
pas de s'apercevoir qu'elles lui rapporteront, tôt ou 
tard, plus que ne pourront jamais lui donner ses 
crevettes, si jolies soient-elles. Et ce raisonnement 
aura raison de ses dernières faiblesses au souvenir 
d'un passé auquel il est resté si longtemps attaché. 



CHAPITRE IV 



Autre source de richesse pour Tlndo-Ghine. — La culture 
du mûrier et l'industrie de la soie. — L'Annam pour- 
rait devenir un des premiers pays séricicoles. — Ma- 
gnaneries et filatures. — Quelques chiffres. — Possibi- 
lités d'avenir. 



Après avoir parlé des plantes textiles et avoir 
montré le profit industriel qui peut résulter pour 
rindo-Chine de leur culture largement pratiquée, 
il nous faut dire maintenant quelques mots d'un 
problème, en rapports constants avec les précé- 
dents, dans l'œuvre économique à réaliser : nous 
voulons parler du problème séricicole. 

Il ne s'agit pas ici, comme pour les tex- 
tiles, de création nouvelle, d'expériences ou 
d'essais, mais d'utilisation de ce qui est, de 
ce qui a toujours existé, de ce qui a tou- 
jours constitué une des richesses premières de la 



l'industrie de la soie 145 

vieille terre d'Annam. La culture du mûrier et 
l'industrie de la soie existent, en effet, en Indo- 
Chine depuis des temps immémoriaux. Si Ton en 
croit les récits de certains auteurs, lorsqu'après 
la guerre de Taï-Son et la disparition des Châms, 
les Annamites vinrent occuper ce pays, ils trou- 
vèrent des magnaneries et des plantations de mû- 
riers toutes installées. D'ailleurs, descendus du 
nord^ ils connaissaient déjà l'utilisation du ver à 
soie que les Chinois leur avaient sûrement en- 
seignée. 

Il y a également tout lieu de croire que les 
Châms tenaient leurs connaissances des Chinois 
eux-mêmes et qu'ils n'avaient fait que mettre en 
pratique les leçons qu'ils en avaient reçues. 

On n'est pas autrement fixé sur l'origine du ver 
à soie qui, au dire des indigènes^ constituerait 
une race aborigène. Cette prétention ne paraît 
guère soutenable, car si cela était, il serait 
étrange qu'il ne se trouve pas une espèce de 
ver, particulière au pays, vivant à l'état sau- 
vage et que Ton aurait remarqué à la suite des 
recherches qui ont été faites. On ne peut en effet, 
ranger parmi les vers à soie une chenille spé- 
ciale au pays d'Annam, que l'on rencontre dans 
les montagnes et qui fournit une espèce de 
cocon, tantôt blanc, tantôt jaune. Cet insecte est 
beaucoup plus grand que le ver à soie connu, et 

10 



146 l'indo-chine 

son cocon plus volumineux. Il diffère, en outre, 
complètement de mœurs, et au lieu de recourir 
au mûrier pour se nourrir, se contente de la nour- 
riture des feuilles de quelques arbres de forêt. 
On est assez disposé à admettre aujourd'hui que 
la race annamite a été importée en Chine, il y a 
sans doute plusieurs siècles. Les sujets se repro- 
duisant toujours entre eux sans que Ton ait ja- 
mais songé à établir le moindre croisement,, il en 
est résulté un appauvrissement et une dégéné- 
rescence presque complète. Il importe, dès lors, si 
Ton ne veut pas que la race soit vouée à un dépé- 
rissement absolu, de pratiquer de sérieux croise- 
ments avec celle de Chine ou du Japon, et aussi 
de se livrer à une sélection microscopique sévère, 
quelques sacrifices qu'il en doive coûter au début. 

Tout Tavenir de Tindustrie séricicole' en Indo- 
Chine est là, on l'écrivait dès 1883 *. On ne sau- 
rait encore trop le répéter; à cette heure, tout 
le problème consiste : 

1° A modifier la culture du mûrier et à intro- 
duire des espèces nouvelles en arbres. 

2^ A régénérer la race actuelle des vers à soie 
par un hivernage artificiel bien entendu et paral- 
lèlement à ces essais, à faire des croisements avec 
d'autres races, en recourant de préférence à des 

1. Rapport de M. Ogiiastro à la Chambre de commerce de 
Saïgon. 



l'industrie de la soie 147' 

races nouvelles auxquelles on conserverait leur 
caractère par Thivernage artificiel des semences. 
Dans toutes les provinces du Tonkin et de FAn- 
nam S partout en Indo-Chine, on pratique, à des 
degrés différents, il est vrai, la culture du mû- 
rier; rélève des vers à soie et le filage des cocons. 
On ne peut, pas plus du reste que dans toute 
autre évaluation, exactement estimer la produc- 
tion de rindo-Chine. On ne pourrait y arriver 
qu'en établissant avec précision, pour chaque pro- 
vince, la superficie des terrains cultivés en mû- 
riers. Et c'est précisément là qu'est la difficulté. 
Car les déclarations que Ton peut obtenir à ce 
sujet des mandarins, chefs de canton ou de vil- 
lages, sont rarement conformes à la réalité. On 
peut toutefois, en restant dans le domaine des ap- 
proximations, estimer à 35 kilogrammes de soie 
grège le rapport d'un hectare de terrain planté de 
mûriers. Si l'on avait, par conséquent, le chifi*re 
des superficies consacrées à cette culture, il suffi- 
rait de le multiplier par 35 pour avoir le rende- 

1. A la suite d'une étude plus attentive faite en Annam, on 
a pu établir une classification, sinon rigoureuse, du moins ap- 
proximative. C'est ainsi qu'on a pu diviser le pays en trois ré- 
gions : !• Région à culture très développée : provinces de 
Quang-Nam, de Bin-Dinh et de Phu-Yen ; 2'* région à culture 
médiocre : provinces de Thanh-Hoa, de Nghé-An. de Quang- 
Ngai et de Quang-Diu ; 3» région à la culture presque nulle : 
provinces de Ha-Tinh, de Quang-Binh, de Quang-Tri, de Nha- 
Trang et de Binh^Thuên» 



148 L*INDO-CHINE 

ment total pour llndo-Chine de la production de 
soie grège. Sur ce point les données précises 
manquent encore. 

D'après les calculs les plus récents, faits à la 
suite des enquêtes les plus minutieuses et du con- 
trôle le plus rigoureux, on évalue de 300 à 
40Ô.000 kilogrammes la moyenne de soie grège 
produite annuellement par TAnnam. Le Tonkin 
présente un chiffre sensiblement égal. Et ce ré- 
sultat est des plus appréciables si Ton songe que, 
d'une part, le mûrier est appauvri par un long 
bouturage et une culture précaire et que le ver à 
soie, d'autre part, est dégénéré par une reproduc- 
tion incessante, faite au hasard, sans méthode et 
sans soin. 

Le cocon, de forme ovoïde et irrégulière, est 
formé d'un tissu lâche, floconneux, sans résis- 
tance, rappelant un peu les premiers fils que le 
ver français jette autour de lui pour se fixer sur 
la bruyère avant de filer son cocon. On estime 
qu'il n'a que le quart de la richesse en soie des 
cocons communs *. 

Que dire aussi de la méthode rudimentaire sui- 
vie par les Annamites et des procédés de fabrica- 
tion. Ceux-ci filent les cocons dans des bassines à 
feu. La soie s'enroule en un petit dévidoir et mal- 

1. Son rendement en filature est de 20 à 22 kilogrammes de 
cocons frais pour 1 kilogramme de soie grège. 



l'industrie de la soie 149 

gré ces insuffisances de préparation^ le produit 
obtenu est d'assez bonne qualité, la soie d'Annam 
en particulier, pour que les petites industries lo^ 
cales puissent s'en servir. Le marché français tou- 
tefois n'a pas encore pu l'utiliser, tant elle est 
restée défectueuse * et difficile à manier. Et l'on 
ne peut que le regretter, car la France tributaire 
de Canton et du Bengale, eût pu être, depuis long- 
temps, un débouché tout naturel pour la séricicul- 
ture indo-chinoise. Il faut donc agir sans retard, 
car l'amélioration de la filature annamite profitera 
tout à la fois à la colonie dont elle augmentera la 
richesse au point de vue agricole, commercial et 
industriel, et à la métropole. Et, en même temps 
qu'elle fournira aux négociants français un nou- 
veau centre d*achat pour des soies qu'ils sont obli- 
gés d'acheter hors de France, elle procurera aux 
navires d'Extrême-Orient un complément appré- 
ciable de fret de retour. 

Il n'existe pas, à proprement parler, de marchés 
spéciaux, en Indo-Chine^ pour l'écoulement de la 
soie. Quelques rares quantités en cocons, soie grège 
ou tissée, apparaissent, de temps à autre, dans quel- 
ques centres importants où elles servent d'échange 

1. La soie d'Annam est quelquefois comparée à la soie de 
Canton. Elle s'en différencie toutefois, car le marché français, 
qui absorbe annuellement plus d'un million de kilogrammes 
de soie cantonaise, n'a pu encore se décider à accueillir celle 
d'Annam. 



150 l'indo-chine 

avec les produits que les peuplades mois viennent 
y livrer. Les Chinois font des achats à domicile, 
mais le plus grand nombre de producteurs portent 
^eur récolte chez le tisserand, soit pour en obte- 
nir des vêtements à leur usage, soit pour lui en 
faire sur place la vente ou rechange. 

L'exportation est, en réalité, tout entière di- 
rigée par les. Chinois, que l'on peut voir, à cer- 
taines époques de l'année, parcourir les villages 
et acheter, au jour le jour, toutes les quantités, 
petites ou grandes, qu'ils rencontrent. Us dirigent 
ensuite leurs expéditions soit sur Hong-Kong, soit 
sur Saïgon. Une partie toutefois de la soie pro- 
duite par les Annamites, en particulier la bourre 
de soie et la soie grège, est acheminée sur les 
marchés de Binh-Dinh, d'où elle s'écoule rapide- 
ment dans tout le pays. Car l'Annamite apprécie 
les étoffes de soie et ne recule pas devant le prix. 
C'est ainsi que les tisserands, pour répondre au 
goût des indigènes, sont arrivés à donner à leurs 
étoffes des nuances variées et toujours éclatantes. 
Dans bien des cas même, ils n'ont pas hésité à 
recourir à l'aniline. Mais les couleurs ne sont pas 
fixées. Elles ternissent à la longue et disparaissent 
même, soit par l'exposition à la lumière vive du 
jour, soit au lessivage. Et, chose plus singulière, 
les étoffes de soie fabriquées par les procédés an- 
namites ne sont pas susceptibles d'être teintes en 



l'industrie de la soie 151 

France. Les raisons données sont de deux sortes. 
Les uns affirment que ce défaut provient de l'apprêt 
spécial usité dans le pays, et sur lequel les mor- 
dants chimiques n'ont pas d'action. D'autres l'at- 
tribuent à l'insuffisance du dévidage et à la pré- 
sence d'enduits glutineux ou gommeux imparfai- 
tement enlevés. 

Il convient d'observer que toute la soie 
que les Annamites produisent et utilisent pour 
leurs besoins personnels, n'est pas toute due 
au dévidage des cocons. Une grande partie est 
d'origine végétale; elle provient, dans ce cas, 
du duvet qui enveloppe les graines de cer- 
taines plantes d'espèce textile. On en fabrique 
également avec la fibre d'aloès. Cette dernière 
est la plus répandue. Il est encore un textile, 
sorte de sansevière, très commun sur les bords 
des chemins et très employé en Annam, où il sert 
à la fabrication de certaines soies de qualité très 
secondaire, que l'on peut rencontrer dans quel- 
ques maisons de Quin-hon. 

Il est bon d'ajouter que l'Annam et le Tonkin 
réunissent des conditions climatériques qui les 
destinent à devenir une des régions les plus 
riches de tout l'Extrême-Orient pour la culture du 
mûrier et l'éducation des vers. Au Tonkin, en 
eflfet, la feuille du mûrier pousse avec une rapi- 
dité exceptionnelle et permet de faire quatre et 



*52 l'indo-chine 

jusqu'à cinq élevages dans la même année. On ne 
saurait donc trop s'appliquer à favoriser cette cul- 
ture, à améliorer les procédés employés et à per- 
fectionner l'outillage. Les magnaneries sont en 
effet installées dans des conditions les plus défec- 
tueuses. L'Annamite, sur ce point, est tout à fait 
inexpérimenté*. Les vers à soie ne sont jamais à 
l'abri des variations brusques de température ou 
des intempéries de Tair. Il en résulte une grande 
incertitude dans la production, dont on ne peut 
jamais préjuger l'importance et par conséquent 
déterminer la valeur. Quant aux instruments en 
usage dans les filatures annamites, ils sont vrai- 
ment d'un primitif achevé. La description en a 
trop souvent été faite pour qu'il y ait lieu d'y re- 
venir, et l'on ne peut que s'étonner des résultats 
auxquels, néanmoins, on arrive. Avant tout, il y 
aurait à faire l'éducation séricicole de l'indigène. 
Il est à craindre que l'on n'ait, sur ce point, à lut- 
ter contre des habitudes séculaires, des pro- 
cédés invétérés, des préjugés fanatiques et des 
résistances locales. Peut-être arriverait-on à 
vaincre plus aisément ces difficultés en instituant 
des primes qui seraient distribuées à ceux q^ui ap- 
porteraient le plus de zèle et d'intelligence dans 
l'application des mesures nouvelles, soit à la cul- 

1. C'est pour aider à son éducation que le Gouvernement gé- 
néral avait créé à Nam-Dinh une magnanerie modèle. 



l'industrie de la soie 153 

ture des mûriers,soit à Téducation des vers à soie^ 
soit à Tutilisation des cocons. 

Nous n'hésitons pas à le dire. Avec les avan- 
tages de toute nature qu'offre Tlndo-Chine pour 
le développement de la sériciculture, Tindustrie 
de la soie, le jour où des méthodes modernes et 
des machines européennes seront mises à la por- 
tée des indigènes, peut, par sa production d'abord 
et, plus tard^ par sa qualité, devenir une des 
grandes manifestations économiques de la colo- 
nie. Le terrain est tout préparé. Que nos indus- 
triels y apportent leur intelligence, leurs connais- 
sances pratiques, l'outillage nécessaire et aussi, et 
surtout — devrait-on dire — leurs capitaux, et l'on 
verra, en quelques années, le marché indo-chinois 
devenir, pour la soie, un des premiers du monde 
entier. Tous les éléments de vitalité se trouvent 
rassemblés là. Peut-on, en effet, citer un pays où le 
mûrier soit aussi répandu et se développe dans de 
plus belles conditions et où la main-d'œuvre soit 
aussi abondante, en même temps, qu'habile, com- 
pétente et à bon marché? 



CHAPITRE V 



Travaux d'irrigation et d'assèchement. — Difficultés et 
controverses. — Comment se pose le problème. — L'ir- 
rigation du Delta. — Ses conséquences. 



Une des questions les plus controversées à cette 
heure est certainement la question des irrigations. 
Prônée par les uns^ attaquée par les autres, elle 
retient et occupe l'opinion. Elle est loin pourtant 
d'être nouvelle. Elle a déjà fait couler des flots 
d'encre et, malgré tout ce qu'on en a pu écrire, elle 
n'est pas encore près d'être résolue. C'est que 
sur ce point, plus peut-être que sur beaucoup 
d'autres, apparaît avec la force de l'évidence, 
l'erreur — peut-être inévitable — qui a été com- 
mise en Indo-Chine, dès le début de notre occu- 
pation, et qui est et sera pendant longtemps en- 
core, une cause de faiblesse, de gêne et de retard 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 155 

dans la grande œuvre de colonisation qui est en- 
core à faire. 

L'erreur a consisté à vouloir faire trop vite, à 
vouloir agir avant de savoir, à décider avant de 
connaître, en un mot à vouloir commencer la 
mise en valeur, l'appropriation avant qu'un inven- 
taire général ait été dressé, avant qu'on ait eu le 
temps de parcourir le pays, de se renseigner sur 
le genre de vie des habitants^ leurs mœurs, leurs 
habitudes, leurs besoins, et aussi sur ce qui exis- 
tait déjà et sur le parti que Ton en pouvait tirer 
dans l'œuvre à entreprendre. 

Deux choses s'imposaient quand nous nous 
sommes établis définitivement en Indo-Chine et 
auraient dû passer avant toute autre considéra- 
tion : dresser la triangulation du pays; établir 
un cadastre. 

C'étaient là deux instruments indispensables de 
pénétration, deux documents de précision et de 
certitude, deux bases infaillibles d'édification et 
d'amélioration. 

C'est pour avoir ajourné ces deux mesures, c'est 
pour avoir voulu entreprendre sur-le-champ de 
très grands travaux, sans enquête préalable, sans 
étude lentement mûrie, sans certitude que Ton ré- 
pondait à des besoins ou à des nécessités reconnues, 
que cette œuvre, à peine ébauchée, s'est heurtée 
à toutes sortes de difficultés, à toutes sortes 



156 l'indo-chine 

de surprises, qui en ont retardé rachèvement. 

Nombreuses sont les raisons données pour 
expliquer cette hâte, cette fièvre, devrait-on dire, 
et il sera toujours bien difficile à tout esprit im- 
partial de ne pas les admettre. Car il ne faut pas 
juger le passé sur le présent, ni croire que ce qui 
paraît facile et réalisable aujourd'hui Tétait autant 
il y a quelques années. Il s'est trouvé un moment 
dans rhistoire de Tlndo-Chine française où il a 
fallu agir sous peine d*étoufiFer, où il a fallu 
prendre des résolutions sans avoir pu au préa- 
lable rassembler toutes les données qui eussent 
peut-être été nécessaires et que Ton n'a pu obtenir 
par la suite. Et dans le domaine des irrigations 
plus que partout ailleurs, on a été exposé, par voie 
de conséquence, à des tâtonnements et à des à-peu 
près. 

Lorsqu'on examine le problème des irrigations, 
il est bien rare qu'on ne l'envisage pas au point 
de vue de Tlndo-Chine tout entière. C'est tomber 
dans recueil que nous venons de signaler. Avant 
de songer à faire des irrigations ou simplement 
d'en étudier la possibilité, il est de toute néces- 
sité que Ton connaisse d'abord le nivellement du 
pays où l'on veut les entreprendre. Or cette étude 
préliminaire n'est pas complètement faite. Elle 
demandera encore de longues années. Il faut donc 
attendre d'avoir une carte géodésique exacte et 



LA QUESTION DES ffiRIGATIONS 157 

précise de llndo-Chine pour pouvoir examiner la 
question dans son ensemble. A cette heure, la 
triangulation seule du Delta est achevée. C'est, on 
le sait. Tune des parties les plus riches, les plus 
peuplées, les plus fertiles de Tlndo-Chine. Pour 
cette partie de la Colonie, le problème peut donc 
nettement se poser; c'est celui qu'il faut dès lors 
aborder, et circonscrit seulement à la superficie 
du Delta, il n'en est pas moins encore des plus 
intéressants et des plus importants *. 

Le Delta représente, en effet, un million d'hec- 
tares, presque tous en rizières. Sa population, très 
dense, est concentrée dans les villages, très nom- 
breux, disséminés un peu partout, et reliés entre 
eux par des digues de différentes largeurs. C'est 

1. Tout un programme de travaux hydrauliques avait été 
dressé, un moment. Il comportait : 

!• Dans les provinces d'Hanoï, Bac-Ninh et Hung-Yen, un 
réseau de canaux permettant l'irrigation de plus de 100.000 hec- 
tares. La dépense était évaluée à 5 millions de francs. 

2° Dans la région de Kep et de Voï, la construction d'un bar- 
rage sur le Song-Thuong, à Gaù-son, et d'un canal d'amenée. 
Environ pour 675.000 francs. 

.3« Dans la province de Vinh-Yen, rétablissement d'un bar- 
rage sur le Long Pho-Day, en vue de Tirrigation d'une sur- 
face de six mille hectares. 

L'exécution de ce programme exigeait un délai de dix ans. 
Les dépenses qu'il eût nécessitées devaient être imputées 
d'abord sur les fonds de l'emprunt de 80 millions et ensuite 
sur les crédits inscrits annuellement au budget. 

A la suite d'un examen plus approfondi, il n'a pas paru que 
ce programme répondit, en son entier, aux besoins les plus 
immédiats. 



158 l'indo-chine 

aussi la partie la plus arrosée qui soit, grâce 
aux fleuves et aux arroyos qui la sillonnent 
en tous sens et qui rompent l'inévitable mo- 
notonie de l'immensité verte . C'est d'abord 
le Fleuve-Rouge, au débit irrégulier et au 
cours sinueux, et ses tributaires le Day, le Song- 
Calo, le Song-Cau, le Thai-Binh, le Song-Kinh- 
Thai, pour ne citer que les plus importants. Il 
y a encore le canal des Rapides et tout un 
faisceau de rivières transversales, les unes 
et les autres bordées de digues, destinées à pro- 
téger les rizières contre les crues. La hauteur 
de ces digues est essentiellement variable. A 
peine élevées dans le bas Delta, elles atteignent 
des dimensions considérables dans la partie su- 
périeure où il n'est pas rare de voir des crues 
s'élever jusqu'à 9 mètres. Toutes les terres sont 
orientées suivant une pente générale, mais très 
irrégulière, allant du sommet du Delta vers la mer. 
Cette pente est^ à vrai dire, à peine sensible, car le 
sommet proprement dit, qui est à plus de cent 
kilomètres de la mer, est à quelques mètres au- 
dessus des hautes mers, 4 ou 5 tout au plus. 
C'est plutôt une inclinaison qu'une pente. Ainsi 
s'expliquent l'insalubrité des régions basses et les 
difficultés rencontrées dans leur assainissement. 
Quand on dit que le Delta est une des plus 
riches régions de Tlndo-Chine, il faut entendre au 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 159 

point de vue de la culture du riz. On y fait, 
en eflfet, deux récoltes normales par an. Cette 
particularité est devenue une règle dans les 
rizières du bas Delta, plus particulièrement 
favorisées. Les casiers y sont presque tous 
entourés d'arroyos qui, grâce au jeu des ma- 
rées, peuvent écouler en été, à basse mer, 
le trop-plein de leurs eaux pluviales et profiter, 
au contraire, l'hiver des hautes mers pour lais- 
ser remonter Teau dans leurs canaux d'alimen- 
tation. » 

Ces deux récoltes se font à des époques à peu 
près invariables. La première a lieu en juin, 
c'est la récolte d'hiver. On la désigne sous le nom 
de récolte du 5® mois, l'année annamite commen- 
çant au mois de lévrier. La seconde se produit 
au mois de décembre. C'est la récolte d'été. Elle 
est connue sous le nom de récolte du dixième 
mois. Celle-ci est de beaucoup la plus importante, 
car elle se pratique sans exception non seulement 
dans tout le Delta, mais aussi dans toute l'Indo- 
Chine. C'est elle qui fait vivre la colonie tout 
entière. C'est la grande bienfaitrice. Si elle vient 
à faire défaut, soit par suite de [sécheresse, soit 
par suite d'inondations, dues à la rupture des 
digues, il peut en résulter de véritables catas- 
trophes. Car avec le caractère insouciant de l'in- 
digène, il ne faut pas compter qu'il fasse jamais 



160 l'indo-chine 

la moindre réserve. C'est donc, en cas de disette, 
une population de plusieurs millions d'êtres hu- 
mains, irrémédiablement condamnée à mourir de 
faim. Et ces calamités sont d'autant plus épou- 
vantables que Ton est impuissant à les prévenir ou 
à les arrêter. Peut-on lutter contre la sécheresse 
et y a-t-il un moyen d'empêcher le riz, calciné 
par un implacable soleil, de pourrir sur la 
tige *. 

Tout le monde a encore présente à l'esprit, en 
Indo-Chine, la terrible disette qui désola l'An- 
nam, il y a quelques années à peine et en parti- 
culier la province de Quang-Tri. La sécheresse 
fut telle que non seulement la récolte du riz, 
mais toutes les autres récoltes furent anéanties. 
Les habitants réduits à manger des racines tom- 
baient d'inanition sur les routes. En vain multi- 
plia-t-on les secours, en vain envoya-t-on du riz 
des provinces avoisinantes. Rien n'y fit. 

La misère était trop grande, le désastre trop 
général. Et les habitants, condamnés aune longue 
privation, ne moururent plus faute de nourri- 
ture, mais des suites d'un jeûne épuisant. Et 
longtemps, le voyageur put voir sur les routes 

1. Il y aurait toutefois, je n'oserais pas dire un remède, 
mais une atténuation à de pareils fléaux, dans rétablissement 
de grands magasins de réserve où l'administration, plus pré- 
voyante que rindigène lui-môme, lui constituerait des provi- 
sions qui empêcheraient la famine; 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 161 

suivies par les indigènes, les cadavres des mal- 
heureux, lentement terrassés par la mort. 

Il est rare que Ton ait à craindre de pareils 
désastres pour la récolte du cinquième mois. A 
vrai dire, le bas Delta seul la pratique. Elle se 
fait par suite sur une moins vaste échelle. Les 
terrains bas gardent d'ordinaire pendant la sai- 
son sèche hivernale assez d'eau pour que le riz 
puisse germer et se développer. 

Ainsi donc le Delta peut se diviser en deux 
grandes régions : le bas Delta où l'on arrive à 
faire la récolte d'hiver et la récolte d'été ; le haut 
Delta où Ton ne fait que la récolte d*été. 

Il convient d'ajouter une région intermédiaire, 
située dans les terrains bas, qui pourrait être 
rangée dans la première, si Ton y pouvait égale- 
ment pratiquer régulièrement la récolte d'été. 
Malheureusement, les terrains sont à cette épo- 
que complètement noyés, la plupart des cours 
d'eau qui les limitent étant en crue pendant 
toute la saison chaude. Il faudrait, d'une part, 
de très grands travaux pour faire des assèche- 
ments avant la fin des crues, ce qui assurerait la 
deuxième récolte et, d'autre part, pour ne pas 
compromettre de ce fait la première récolte, y 
entreprendre une irrigation d'hiver. 

De ce qui précède^ découle l'ensemble de tra- 
vaux qu'il y aurait à faire pour obtenir d'un pays, 

11 



162 l'indo-chine 

merveilleusement servi par la nature, le maximum 
de rendement. 

Le problème se ramène, en effet, à assécher 
d'une part et à irriguer de Tautre. Assécher, 
comme nous venons de le voir, les terrains bas 
inondés Tété afin de leur permettre de faire les 
deux récoltes^ celle d'été et celle d'hiver. Irriguer, 
en vue d'assurer^ en tout temps, la récolte d'été et 
aussi pour favoriser, sur certains points qui ne 
peuvent encore l'obtenir, la récolte d'hiver. 

Toutefois, pour ce qui est de la régularisation 
des deux récoltes annuelles dans tout le Delta, il 
résulte d'une enquête très sérieuse faite récem- 
ment, que cette conception présenterait plus d'in- 
convénients que d'avantages, en ce sens que la 
continuité des deux récoltes finirait par appau- 
vrir la terre et, finalement, par compromettre la 
qualité du riz. Aussi a-t-on à peu près renoncé à 
en poursuivre la réalisation. Et c'est sagesse. Du 
reste, sur ce point, le sentiment des indigènes, 
mieux placés que qui que ce soit pour en bien 
juger, n'a jamais varié. Il a toujours été nette- 
ment défavorable. 

Mais si l'on considère que la récolte d'été est la 
seule qui fasse véritablement vivre les populations 
du Delta, on est alors amené à reconnaître que 
tout l'effort doit porter sur les travaux d'irrigation 
qui auront pour effet de régulariser cette récolte. 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 163 

Cette régularisation aurait, — si Ton en croit les 
dernières études faites — pour résultat certain 
une augmentation du cinquième du produit total 
de la récolte. Si Ton admet que la récolte 
moyenne est de 9 piculs * de paddy par mâu, soit 
27 piculs par hectare, et si, d'autre part, on évalue 
à une piastre et demie le prix moyen du picul, 
on voit que l'augmentation du rendement par hec- 
tare serait de : 

1/5 27 X 1,50 = 8 $ 10 = 16 fr. 20. 

Le problème est cependant beaucoup plus com- 
plexe qu'il ne paraît tout d'abord, et il ne faut 
pas perdre de vue que, dans la grande générahté, 
si Ton ne veut pas aggraver la situation des 
terrains bas, ces travaux d'irrigation devront être 
complétés, — il vaudrait mieux dire précédés, — 
surtout lorsqu'ils intéresseront une vaste surface, 
par des travaux de dessèchement permettant 
d'évacuer l'eau en excès. 

Nombreux sont les projets qui ont été présen- 
tés en ces dernières années, en vue d'arriver à 
assurer, par des irrigations partielles, la régulari- 
sation de la principale récolte du Delta, c'est-à- 
dire, en l'espèce, du Haut Delta. 

1. Un arrêté du gouverneur général a récemment fixé à 
80 kilos la représentation légale du picul. 



164 l'indo-chine 

Les uns ont, par exemple, proposé d'établir de 
grands barrages au sommet du Delta afin de per- 
mettre la distribution, partout où besoin serait, des 
eaux du Fleuve Rouge; d'autres, d'alimenter les 
réseaux de canaux à Taide de machines élévatoires, 
placées sur différents points du même fleuve. Des 
compagnies concessionnaires furent, un instant, 
instituées. Des essais furent même tentés. L'échec 
fut à peu près général. A cette heure, le pro- 
blème reste entier. Certes, il est singulièrement 
délicat et compliqué et ce qui paraît aisé en 
théorie offre, — il faut bien en convenir, — dès 
que Ton entre dans le domaine pratique, de sin- 
gulières difficultés. 

Il est une idée en tout cas qui semble aujour- 
d'hui irrémédiablement condamnée, c'est celle qui 
consistait à vouloir faire payer par les indigènes, 
sous forme de redevance, Teau qui leur aurait 
été distribuée. Il faut vraiment ne pas connaître le 
caractère du paysan annamite pour s'imaginer 
qu'il paiera quoi que ce soit pour avoir de l'eau. 
A-t-il besoin de cette eau? « Non, » répond-il. 
Comment alors espérer la lui faire payer? Comme 
il ne se plaint pas de manquer d'eau, que son opti- 
misme ne se dément jamais, il ne demande, à vrai 
dire, qu'à cultiver et à arroser comme ses ancêtres 
ont fait, comme lui-même a fait jusqu'à ce jour. 
Il y a donc lieu de trouver autre chose, car sur 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 165 

ce terrain, il ne faut pas compter que l'indigène 
entende jamais raison. Une suggestion a été pré- 
sentée dans ces derniers temps. 

Pourquoi, s'est-on demandé, ne ferait-on pas 
participer les indigènes aux dépenses à l'aide de 
l'impôt foncier, variable, on le sait, suivant la 
classe des terrains, et que l'on augmenterait par 
un déclassement raisonné des rizières irriguées'. 
D'une façon générale, on peut dire que les Anna- 
mites sont décidément hostiles aux travaux d'irri- 
gation. Consultés sur leur utilité, ils répondraient 
négativement, avec un ensemble parfait, d'abord 
par insouciance, puis aussi par peur d'avoir fina- 
lement à payer une dépense dont l'importance 
ne leur échappe pas. On donne quelquefois une 
autre raison à leur opposition, la superstition, 
entretenue par les pronostics testamentaires du 

1. C'est ce qui a été fait aux Indes et en Egypte. Le rap- 
port de l'impôt foncier, comprenant les taxes d'irrigation pour 
l'usage libre de l'eau des canaux et du produit brut moyen 
des terres, est : 

INDES NÉERLANDAISES (Java et Madoera). 
Pour toutes les cultures 20 pour 100 

HAUTE et BASSE EGYPTE 

Pour toutes les cultures (non compris les 

frais d'élévation mécanique de l'eau). 13 pour 100 
INDES ANGLAISES (Madras). 

Pour les rizières 13,6 pour 100 

TONKiN (Delta). 
Pour les rizières 4,15 pour 100 



166 l'indo-chine 

troisième régent d'Annam, Nguyên-Trong-Hiêp, 
divulguée à sa mort par ses fils. 

Quoi qu'il en soit, et quelque hostilité que té- 
moignent les Annamites, le problème ne peut pas 
être indéfiniment retardé. Il faut sortir de Tindé- 
cision et faire quelque chose. Convient-il de re- 
noncer au projet de grandes irrigations portant 
sur tout le Delta, ou vaut-il mieux s'en tenir à 
des travaux de dessèchement, à une utilisation 
raisonnée de certains cours d'eau ou rivières ? Si 
Ton considère la difficulté d'une entreprise d'en- 
semble et les sommes considérables qu'il faudrait 
lui consacrer, la deuxième solution paraît préfé- 
rable. Puisque nous avons limité Tefifort à faire à 
la régularisation de la récolte d'été, si même cette 
régularisation n'était assurée que sur une fraction 
tant soit peu notable du pays, l'effort obtenu se- 
rait suffisant pour compenser les mauvais effets 
que pourrait donner une sécheresse sur d'autres 
parties. 

Au surplus, il ne faut pas oublier que dans le 
Tonkin toutes les terres produisent largement; il 
n'y aurait par suite qu'à améliorer ce qui existe. 
En revanche, il y a ailleurs des régions — la 
plaine des Joncs par exemple — oîi tout est in- 
culte. Nulle part plus que là les travaux d'assè- 
chement et d'irrigation ne seraient justifiés. Et 
rien ne serait plus utile ni plus urgent. Là, du 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 167 

moins, il n'y aurait pas à craindre la résistance 
des indigènes comme dans le Delta où, étant tou- 
jours assurés de leurs récoltes, ils n'ont rien à 
attendre des travaux d'assèchement. 

Un premier pas vient d'être fait avec le canal 
de Xano, dont l'inauguration a eu lieu au mois de 
juillet dernier. Ce canal est le plus important tra- 
vail de ce genre qui ait été exécuté dans la colonie 
depuis l'origine de l'occupation française. Sa lon- 
gueur est de quarante kilomètres. Il mesure une 
largeur de trente mètres sur une profondeur 
de près de cinq mètres. Les déblais se sont 
élevés à 5.400.000 mètres cubes et la dépense 
à 3.800.000 francs. Les travaux ont duré deux 
ans et demi. Il relie un des bras du Mékong, le 
Bassac, par l'intermédiaire de son affluent, le 
Rach-Cantho, à Tune de ces rivières de Cochin- 
chine qui sont presque des fleuves, le Rach-Cai- 
lon. Il va rapprocher d'une douzaine d'heures, 
tout au plus, de Saigon, Rach-Gia, le chef-lieu de 
la riche province de ce nom. 

Le canal de Xano n'est pas seulement une voie 
de communication, un organe de transport. Il est 
encore, disons mieux, il est surtout, un canal 
d'assèchement. 

Dans la vaste presqu'île que forment, au sud 
de Saigon, les provinces de Soc-Trang, de Bac- 
Lieu, de Cantho et une partie de celles de Mytho 



i 68 l'indo-chine 

et de Tan-An, s'étend une vaste plaine. C'est la 
plaine des Joncs dont nous parlions plus haut. 
Elle vaut, en superficie, plus du tiers du Delta. 
Mais les terres en sont entièrement impropres à la 
culture, tant par suite des eaux stagnantes qui les 
recouvrent que par les principes alcalins qu'elles 
contiennent. Pour transformer ces plaines stériles 
et lamentables en belles et grasses rizières, il 
suffit — ainsi que l'expérience Ta démontré — 
d'y creuser des canaux pour ouvrir une issue aux 
eaux qui les recouvrent. Les pluies, si fréquentes 
en Indo-Chine pendant une partie de Tannée, 
lavent ensuite les terres et les dépouillent, par 
une action continue, de tout élément nuisible. On 
assiste alors à un spectacle singulier. Les indi- 
gènes, attirés par un défrichement facile et 
exceptionnellement rémunérateur, s'établissent 
en nombre sur les terres nouvellement conquises. 
Le vert des rizières s'étend, comme une marée 
montante, sur les vastes étendues hier encore 
mornes et désolées. 

Le canal de Xano, sur toute sa longueur, tra- 
verse la plaine des Joncs. Il faut qu'il devienne 
désormais l'artère principale d'où partiront, pour 
créer au loin dans les provinces, de nouvelles 
richesses, les canaux secondaires creusés par la 
main-d'œuvre prestataire, aidée des contributions 
des budgets provinciaux. 



LA QUESTION DES IRRIGATIONS 169 

Le problème en tous cas est aujourd'hui posé. 
Il faut se décider et choisir. Ce ne sont pas les 
projets qui manquent. Peut-être même y en 
a-t-iltrop. Et si Ton considère le peu de résul- 
tats pratiques auxquels on est arrivé jusqu'ici, 
on peut se demander s'il n'y aurait pas lieu 
de se souvenir davantage de ce qui a été 
fait dans cet ordre d'idées à Java, où d'admi- 
rables irrigations ont porté partout l'abondance et 
la fécondité. Pourquoi l'administration de l'Indo- 
Chine ne se renseignerait-elle pas auprès des in- 
génieurs hollandais et n'utiliserait-elle pas, le 
moment venu, pour le plus grand profit de la Co- 
lonie, l'expérience qu'ils ne pourraient manquer 
de lui apporter. 

En attendant, des irrigations partielles ont été 
projetées, les plans sont faits. Allons toujours au 
plus pressé et exécutons d'abord ces premiers 
travaux. On pourrait ainsi, soit dans certaines 
régions du Tonkin, soit dans les vastes et riches 
plaines de l'Annam, en tirant partie des cours 
d'eau qui partout abondent, commencer cer- 
taines irrigations qui augmenteraient encore la 
force productive de ces régions, en même temps 
qu'en Cochinchine, on poursuivrait l'assèchement 
de la plaine des Joncs. 

Certes, ce ne sont pas là des plans grandioses, 
mais ils n'en sont peut-être que plus pratiques, et 



170 l/iNDO-CHINE 

si, d'une part, ils ne grèvent pas le budget, de 
l'autre, on peut être sûr qu'ils apporteront, par- 
tout avec eux, un peu plus de bien-être et un 
peu plus d'activité. 



CHAPITRE VI 



Matières premières et richesses minières. — Causes des 
retards apportés dans leur mise en valeur. — Ce qu'il 
y aurait à faire. — Gîtes métallifères et charbonnages. 
— Leur importance et leur rôle économique. — Vaste 
champ ouvert à l'industrie et aux exploitations agri- 
coles. — L'avenir économique du pays servi par les 
qualités propres à la race annamite. 



Llndo-Chine est-elle un pays minier? Cette 
question, agitée déjà depuis plusieurs années, est 
aujourd'hui résolue, et résolue par raffîrmative. 
Toutes les recherches faites, toutes les expériences 
entreprises, toutes les enquêtes ordonnées, ont 
abouti au même résultat : à savoir que le sous-sol 
indo-chinois renfermait de très nombreux et de 
très importants gisements miniers. Bien avant 
notre installation en Indo-Chine, ces ressources 
minières étaient connues et exploitées, mais soit 



172 l'indo-chine 

que les mines fussent dans les mains des indi- 
gènes, ou dans celles des Chinois, les travaux 
entrepris ou les fouilles opérées ne permettaient 
pas d'arriver, en dépit de quelques cas isolés ou 
d'exemples accidentels, à des conclusions bien 
nettes. Il semble bien, toutefois, que les premiers 
détenteurs de ces mines, dans le champ très res- 
treint de leur exploitation, en aient su retirer de 
très grands profits, et Ton cite tel Chinois ou tel 
Annamite qui réalisèrent, de ce fait, de véritables 
fortunes. Si Ton en croit un vieux document re- 
latif à la situation minière * de TEmpire d'Annam, 
vers la seconde moitié du siècle dernier, le 
nombre de mines, alors connues et exploitées, s'é- 
levait à cette époque à cent trente- quatre, pouvant 
se répartir de la façon suivante : 

Mines d'or 34 

.— de fer 38 

— de nitre 20 

— d'argent 14 

— de cuivre 9 

— de zinc 7 

— de plomb 8 

— de soufre 2 

— de mercure 1 

— d'étain 1 

Total 134 



1. Ce document était rédigé en chinois. On le découvrit après 
la prise delà citadelle d*Hanoï. Traduit en français, il fut pu- 
blié il y a un peu plus de 20 ans. 



RICHESSES MINIERES 173 

Dans cette énumération ne figurent aucune des 
mines de charbon, de manganèse, et d'antimoine, 
dont Texistence est aujourd'hui reconnue, et qui 
devaient certainement l'être aussi à Tépoque où 
ce document fut rédigé. 

11 semble que, suivant en cela le mouvement 
qui porte tous les peuples, les Annamites aient, 
tout au début de leurs recherches, dirigé leurs in- 
vestigations du côté des gisements aurifères. On 
en mit à découvert sur tous les points, à peu 
près, de Tempire, mais pour beaucoup tout se 
borna à de simples constatations. Le nombre 
des gîtes où Teffort fut suivi et continué est allé 
en diminuant chaque année. Il y a plusieurs rai- 
sons à ce fait. La première c'est que, quel que 
soit le bon marché de la main-d'œuvre, un travail 
comme celui-là exige des dépenses assez élevées 
et une première mise de fonds devant laquelle 
beaucoup reculent. La seconde, c'est que, jusque 
dans ces derniers temps, les moyens de transport 
ou d'accès n'existaient pas ou laissaient fort à 
désirer. Cela occasionnait, par suite, un surcroît 
de charges, de dépenses ou d'aléas qui faisaient 
hésiter les plus résolus. Suivant un relevé officiel 
publié en 1885, on comptait à cette époque seize 
mines d'or encore exploitées. « Le revenu de 
l'une d'elles, appelée Thanh-Da, dans la province 
de Cao-Bang, nous est inconnu. Les quinze autres 



174 l'indo-chine 

rapportaient au Gouvernement Annamite, sans 
compter l'impôt de capitation des mineurs, cent 
cinquante-trois onces d'or. Deux de ces mines 
étaient exploitées en régie. Elles étaient situées : 
une à Bac-Ninh; cinq à Thaï-Nguyen; trois à 
Lang-Son ; quatre à Cao-Bang ; deux à Hung-Hoa 
et quatre à Tuyen-Quang. » 

La plupart de ces exploitations, depuis lors, 
ont été abandonnées ou délaissées. Un instant, on 
a pensé qu'il y aurait quelque profit à recueillir les 
paillettes charriées, soit par le Fleuve Rouge, soit 
parla Rivière Claire, que Ton disait très riches en 
alluvions aurifères. Mais les tentatives n'ont pas 
répondu aux efforts. Faute de capitaux, toutes les 
exploitations jadis dirigées parles Chinois, et où 
des villages entiers parfois constituaient la main- 
d'œuvre nécessaire pour assurer le travail, 
passent, une à une, à l'état de souvenirs. Une 
exception doit être faite en faveur de la mine de 
Bong-Miù, située non loin de Fai-Foo, un petit 
port de la côte d'Annam, voisin de Tourane. 

D'après certains renseignements recueillis sur 
place, au cours de cette année, cette exploitation 
serait actuellement en pleine activité. Voici, en 
effet, ce que l'on peut lire dans un document ré- 
cemment paru : « Un premier système de filons 
orientés S.-O. à N.-E. est constitué par plusieurs 
couches minéralisées, dont l'épaisseur varie de 



RICHESSES MINIERES 175 

m. 80 à 2 mètres. Ce sont des quartz aurifères 
imprégnés de pyrite de fer et de galène, égale- 
ment aurifères. Un second système de filons croi- 
seurs des premiers est orienté N.-O. à S.-E.^ mais 
cette fois avec présence d'arsenic. La société con- 
cessionnaire a commencé l'exploitation des filons 
non arsenicaux en 1896. » 

« Elle a entrepris, au moyen d'une usine d'es- 
sai, le traitement complet des minerais par la 
cyanuration, et les résultats qu'elle a obtenus jus- 
qu'à ce jour ont été assez satisfaisants pour 
qu'elle ait jugé utile d'augmenter l'importance de 
son usine de façon à pouvoir arriver à traiter, 
d'ici la fin de cette année, SO à 60 tonnes de mi- 
nerai par jour, soit de 18 à 20.000 tonnes 
par an. » 

« La teneur moyenne de ces minerais est d'en- 
viron 14 grammes d'or à la tonne avec une pro- 
portion double d'argent, et les frais d'exploitation 
(y compris l'extraction, le roulage, le transport 
du minerai à l'usine, son traitement complet et 
tous les frais généraux) ne dépassent guère 
15 francs par tonne. En admettant le chiffre très 
modeste de 3 francs pour le gramme d'or, on voit 
que ce chiffre de 15 francs par tonne correspond à 
une extraction de 5 grammes d'or par tonne, c'est- 
à-dire à peine 36 pour 100 de l'or contenu. Les 
essais les moins favorables ont accusé un rende- 



176 l'indo-chine 

ment de plus de 53 pour 100, et l'on compte 
qu'avec les nouvelles installations et les différentes 
modifications que l'on apporte au traitement chi- 
mique du minerai, ce rendement s'élèvera en 
marche normale à 80 pour 100. » 

« Le tonnage du minerai en vue, prêt à abattre 
tout de suite, a été estimé à plus de 745.000 
tonnes; c'est démontrer pleinement la viabilité 
de cette entreprise. » 

Voilà donc une première expérience, tentée il 
y a près de sept ans, et qui paraît devoir donner 
avant peu des résultats sérieux. 

Combien il est regrettable qu'il n'y ait pas eu 
d'autres essais, et surtout que l'on n'ait pas cher- 
ché, en présence des débouchés métallurgiques 
qu'offre notre colonie asiatique, à faire quelque 
effort du côté des mines de fer si abondantes, si 
riches, sur toute la surface indo-chinoise. On 
objectera la nécessité d'une mise de fonds parfois 
très élevée, et aussi le danger que peut rencontrer 
rindustrie métallurgique métropolitaine à trop fa- 
voriser l'éclosion, en Indo-Chine, d'établissements 
qui seraient comme autant de concurrents préjudi- 
ciables. L'argument ne résiste pas à une simple 
analyse des faits. En présence du développement 
que prend en ludo-Chine la construction de voies 
ferrées^ de ponts, d'oeuvres d'art de toute nature, 
quelle que soit la prospérité des établissements mé- 



RICHESSES MINIÈRES 177 

tallurgiques qui pourraient s'y monter, il faut bien 
se dire que jamais ils ne pourront suffire aux be- 
soins de la consommation locale. On devra tou- 
jours recourir à la métropole. D'autre part, n'y a-t-il 
pas là, aux portes mêmes de llndo-Chine, un im- 
mense empire, la Chine, aux mines improductives 
parce qu'inexploitées, qui lui aussi est en plein dé- 
veloppement économique et qui absorbera, pour la 
construction des immenses lignes de chemins de 
fer projetées, bien au delà de ce que l'industrie 
française pourra jamais lui fournir. Les craintes 
inspirées par la prétendue concurrence indo-chi 
noise ne doivent donc, et cela pour de très longues 
années encore, retenir nos industriels. 

Il convient d'ajouter qu'en ce qui concerne en 
particulier la construction du réseau indo-chinois, 
le fret est tellement onéreux qu'il y aurait un 
avantage indiscutable à produire sur place au heu 
d'importer, d'autant plus que le charbon peut se 
trouver également sur place et à bon compte. Il 
est, en outre, établi que les moyens de transport 
vont, en Indo-Chine, en s'améliorant chaque 
jour, tant au point de vue de la rapidité qu'au 
point de vue du prix, et que la batellerie peut en- 
core rendre de très réels services. Enfin, il existe 
de très nombreuses mines de fer, dont la richesse 
est suffisamment établie, qui se trouvent aujour- 
d'hui dans des conditions extrêmement favorables 

12 



178 l'indo-chine 

à rexploitation. La main-d'œuvre est là toute 
prête, abondante, disciplinée et à très bas prix. 
C'est dire qu'on ne peut trouver des circonstances 
véritablement plus encourageantes, et qui sollici- 
tent plus sérieusement l'attention de nos indus- 
triels. 

Les mêmes observations s'appliquent aux mines 
de cuivre, très nombreuses, très riches, mais éga- 
lement abandonnées ou laissées aux mains des 
indigènes qui s'y livrent à une exploitation rudi- 
mentaire, et malgré tout rémunératrice. Elles 
abondent en particulier dans tout le bassin de la 
Rivière Noire, et elles ont longtemps enrichi les 
mandarins et les Chinois qui y étaient établis. Les 
plus importantes sont, dans cette région, celles 
de Van Say et de Van Linh, qui sont loin d'être 
épuisées, bien qu'elles aient été très longtemps 
exploitées. Il résulte des renseignements qui ont 
été recueillis à différentes reprises, que presque 
tous les gîtes connus sont extrêmement riches, et 
que rien ne s'opposerait, si un essor sérieux 
venait à se manifester, à songer à exploiter les 
minerais en Europe, au cas où, faute de capitaux 
suffisants, il ne serait pas possible d'installer des 
usines sur place. 

Le gisement de Van Say, au dire des ingénieurs 
qui y sont venus, « est formé par une série de 
filons deO m. 80 al m. 50 d'épaisseur, orientés 



RICHESSES MINIÈRES 179 

S. S.-O. à N. N.-E. et que Ton a reconnus sur 
une très grande étendue. Dans les parties non 
décomposées, les différentes sortes de minerais 
reproduisent à peu près toute la série des sul- 
fures , : chalcopyrite, érubescite ou phillipsite, 
chalcosine; dans les parties plus exposées aux 
agents externes, les minerais ont subi un com- 
mencement d'altération, qui a pu être plus ou 
moins profonde, et qui a peu à peu transformé 
ces sulfures en oxyde ou en carbonates ; ceux que 
Ton rencontre le plus fréquemment sont : la 
cuprite, la malachite et Tazurite. — Dans les par- 
ties tout à fait décomposées, au contraire, le 
cuivre a fini par disparaître presque complètement, 
pour ne laisser que du fer sous forme d'une ocre 
jaune très friable, ou sous la forme d'un cha- 
peau de fer stérile qui couvre les parties superfi- 
cielles des filons, sur une épaisseurde 10 à 30 cen- 
timètres, et dont on trouve des débris à chaque 
pas. 

» La gangue du minerai est constituée par des 
schistes plus ou moins ocreux, du quartz parfois 
aurifère, de la chlorite et de la dolomie, dont on 
pourrait très bien trouver l'emploi comme fon- 
dant ». 

» Les différentes analyses faites ont donné des 
résultats assez semblables ; on peut les grouper 
de la façon suivante, d'après la nature de leur 



180 l'indo-chine 

gangue, point qui présente une certaine impor- 
tance pour leur traitement : 

» Minerais schisteux: 18à31,5 p. 100 de cuivre; 

» Minerais quartzeux: 12 à 27 p. 100 de cuivre; 

» Minerais dolomitiques : 5 à 7 p. 100 de cuivre. 

» On peut compter sur une teneur moyenne à 
peu près uniforme de 15 à 18 pour 100, qu'il 
serait facile d'augmenter par un simple triage sur 
le carreau de la mine, et de porter à 20 ou 25 
pour 100. 

» En comparant cette teneur moyenne à celle 
de bien des gisements analogues, on sera frappé 
de voir les conditions favorables dans lesquelles 
se présentent ces mines. A Rio Tinto, par exemple, 
on exporte à Swansea, en Angleterre, tout le 
minerai dont la teneur est sensiblement comprise 
entre 3 et 6 pour 100. » 

Et la mine de Van Say n'est pas la seule à pré- 
senter un rendement aussi favorable. Toutes les 
exploitations cuprifères que Ton rencontre le long 
de la Rivière Noire sont également riches et éga- 
lement bien situées. Pourquoi faut-il. que tous ces 
gisements restent improductifs, pourquoi faut-il 
que malgré toutes les facilités accordées *, tout se 

1. Le décret du 25 février 1897 prévoit comme principal mode 
d'acquisition des mines et minières, en Annam et au Tonkin, 
celui par voie de recherches en périmètre réservé en terrains 
libres de droits antérieurs. 

Le centre du périmètre doit être marqué sur le terrain par 



RICHESSES MINIERES 181 

soit borné jusqu'ici à de vagues inspections de 
prospecteurs ou à des demandes de pure forme? 
Continuerai-je cette énumération de gîtes mé- 
tallifères; dirai-jeTabondance des mines d'argent, 
la plupart constituées par des gisements de galène 
argentifère, et dont l'exploitation pourrait encore 



un poteau signal avec écriteau indiquant : le nom donné au 
périmètre, le nom de l'explorateur, la date de Toccupation, le 
rayon du cercle qui ne peut dépasser quatre kilomètres. 

Une déclaration de recherches doit être déposée à la Rési- 
dence de la province dans la quinzaine de l'occupation. 

Le Résident fait dresser un procès-verbal de constat, puis 
inscrit la déclaration sur le registre ad-hoc. Il en délivre 
récépissé contre paiement d'un droit fixe de fr. 05 centimes 
par hectare. 

Copies de la déclaration du procès-verbal du constat et du 
plan sont ensuite adressées au Résident supérieur, qui les trans- 
met au Directeur des travaux publics, service des mines, où la 
déclaration est définitivement inscrite si elle est reconnue 
valable. 

Toute déclaration de recherches en périmètre réservé est 
annulée de plein droit (art. 15) au bout de trois ans, si elle n'a 
pas donné lieu à une demande en délivrance de la propriété 
de la mine. 

Les propriétés minières donnent lieu au paiement d'une 
redevance de : 

1 franc par hectare pour les mines de houille. 

2 francs pour les mines d'autres substances. 

Cette redevance est doublée à partir de la cinquième année 
et triplée à partir de la dixième. 

Pour les mines acquises par voie d'adjudication, à la suite de 
réserves par le Gouvernement général, de reprise ou dé- 
chéance, de déshérence, etc., la redevance est fixée par l'adju- 
dication. 

L'autorité judiciaire est seule compétente en matière de con- 
testations entre particuliers au sujet des minés. 



182 l'indo-chine 

donner d'excellents résultats, si, en raison de la 
dépréciation de Targent, on voulait seulement se 
borner à traiter le minerai de plomb? Il m'a été 
donné de voir les mines de plomb argentifère du 
Haut-Tonkin montagneux, et plus particulièrement 
celles situées dans le cercle de Ngan-Son, qui est 
bien la région la plus pittoresque du Tonkin. 

Ngan-Son est comme posé au fond d'un vallon, 
dominé par des mamelons herbeux et baigné par 
une rivière, au cours sinueux, le Bac-Giang. Le 
blockhaus, perché sur un pic isolé, rappelle ces 
vieux donjons féodaux, comme on en rencontre 
encore en France. Et avec son drapeau qui claque 
au vent, on pense à quelque sentinelle avancée 
chargée d'annoncer et de surveiller Tennemi. On 
est là au centre même du bassin minier. Les gise- 
ments argentifères y sont extrêmement nombreux 
et riches, tels sont ceux deBan-Chang, de Na-Hin, 
de Phuc-Son*. Sous le poste militaire même, 
existe une mine de même nature, dénommée La 
Lucie, Envahie par les eaux il y a sept ou huit 
ans, elle a dû être définitivement abandonnée. 

Toutes ces mines ont été jadis exploitées par 
les Chinois qui obtenaient une main-d'œuvre 
abondante en pressurant la population. Us terro- 

1. Les gens du pays m'ont également parlé des groupes de 
Coum Pi, de Cou Phon et de Kim Hi pour les alluvions auri- 
fères. 



RICHESSES MINIÈRES 183 

risaient à tel point le pays que les habitants n'o- 
sent encore aujourd'hui parler d'eux sans frémir. 
Ils y auraient, dit-on, réalisé de très grosses for- 
tunes. Je le crois bien. Chassés par notre occu- 
pation, ils auraient emporté avec eux le secret 
de l'extraction. On les accuse même d'avoir pro- 
voqué l'envahissement des eaux. 

A cette heure, les mines de la région de Ngan- 
Son sont pour la plupart concédées à des particu- 
liers français, mais il en est peu qui les exploitent. 
La raison ? Hélas, la même partout : le manque 
d'argent. Mais, sur ce point, il convient de signa- 
ler en outre la pénurie, plus forte au Tonkin que 
partout ailleurs, des moyens de transport. 

Ce qu'il faudrait, c'est pouvoir transporter faci- 
lement le minerai jusqu'à Bac-Kan, où la voie flu- 
viale le descendrait ensuite à Haïphong. Les Chi- 
nois n'y allaient pas par quatre chemins : ils ré- 
quisitionnaient les habitants qu'ils transformaient 
en véritables bêtes de somme. Ils ont, il est vrai, 
épuisé la race. On comprend que la France ré- 
pugne à de pareils procédés ; mais rien n'empê- 
cherait de faciliter l'exploitation minière — appe- 
lée sans aucun doute à favoriser le développement 
économique de toute une région et son repeuple- 
ment — par une appropriation raisonnée et une 
utilisation pratique des voies terrestres et flu- 
viales. D'autant que tout le pays environnant est 



184 l'indo-chine 

habité par les Mans, une des meilleures popula- 
tions de rindo-Chine *. 

A quelque distance de Ngan-Son, se trouve le 
groupe minier de Ha-Hieu. Des prospections ré- 
centes ont signalé sur ce point de nombreux gise- 
ments où. dominent le fer et l'or et dont celui de 
Ha-Giah constituerait le noyau. Comme celles de 
Ngan-Son, ces mines ont été très longtemps aux 
mains des Chinois. Dépossédés de leur exploita- 
tion, ces derniers se sont depuis retirés en Chine, 
d*où ils n'ont cessé de soudoyer, jusqu'en ces der- 
nières années, des bandes de pirates qui long- 
temps désolèrent la région, grossis parfois des 
ouvriers occupés jadis dans les mines et qui, pri- 
vés de travail, n'ayant plus de moyens d'exis- 
tence, se laissaient facilement séduire et enrôler. 

Peut-être aurait-il été possible d'éviter cet 
exode, en intéressant les Chinois, jusqu'alors 
seuls détenteurs des mines, au nouveau régime 
d'exploitation ? Peut-être aurait-il été possible de 
les retenir dans le pays et de leur laisser conti- 
nuer, en les surveillant, une industrie qu'ils sa- 

1. Divisés en Mâns-Thien, enMâns-Goc et en Mâns-Théo, ils 
constituent la véritable race aborigène, le Chinois et l'Anna- 
mite composant le groupe mongolique envahisseur. Dans les 
premiers siècles de Tère chrétienne, ils auraient peuplé le Yun- 
Nan et le Quang-Si. Refoulés par les Mongols, ils se réfugiè- 
rent au Tonkin et, pour se soustraire à la servitude, se retirè- 
rent sur les hauts monts, où ils vécurent depuis lors à peu près 
indépendants. 



f 



RICHESSES MINIÈRES 185 

valent rendre si prospère et si lucrative? Ce fut là 
un de ces malentendus comme il y en eut tant au 
début de notre installation. Mais pourquoi récri- 
miner? 

Ce qui importe dès maintenant, c^est de tirer 
parti des richesses que renferme le sol indo-chinois 
et que Ton s'accorde à dire considérables. L'œu- 
vre est belle et séduisante. Elle est digne de 
fixer l'attention de nos industriels, que la lutte 
continentale étouflFe de jour en jour. C'est en 
multipliant les moyens de transport, en amé- 
liorant les routes, en reliant, si possible, cer- 
tains centres miniers, par des chemins de fer ou 
des tramways, au Delta et aux grands marchés 
exportateurs, c'est enfin en rendant possible l'uti- 
lisation des cours d'eau et des rivières qui sillon- 
nent en tous sens l'Indo-Chine, que Ton pourra 
imprimer au mouvement minier une impulsion 
vigoureuse et durable. Pourquoi, dès lors, les ca- 
pitaux français, qui vont si facilement à l'étranger 
aider et soutenir les entreprises minières, n'i- 
raient-ils pas en Indo-Chine, s'il est établi^ qu'à 
égalité de risques, les avantages immédiats sont 
encore plus sérieux? 

Et dans la rapide énumération précédente, nous 
n'avons parlé ni des mines de zinc qui partout 
abondent *, ni des mines d'étain dont on com- 

1. Le zinc est le métal le plus répandu en Indo-Chine, et 



186 l'indo-chine 

mence à s'occuper au Tonkin et au Laos où de 
récentes prospections ont fait découvrir, dans la 
vallée du Nam-Hin-Boum, des filons stannifères 
très importants, celui dit de Banta-Coua, en par- 
ticulier ; ni des mines d'antimoine qui provoquè- 
rent un instant un véritable engoûment, arrêté 
ensuite par les excès de la piraterie, ni des mines 
de manganèse tout récemment retrouvées, et 
dont il semble qu'il y ait beaucoup à attendre. 
Mais toutes ces richesses minières seraient 
vouées à un échec certain, si l'Indo-Chine ne re- 
celait dans son sol les combustibles minéraux 
susceptibles d'aider, et à leur extraction, et à leur 
utilisation sur place. Les gisements houillers for- 
ment en effet, en Indo-Chine, de très vastes bas- 
sins qui semblent s'étager parallèlement à la mer, 
du nord au sud, et qui sont généralement séparés 
les uns des autres par d'importants soulèvements 
granitiques^ qui ont donné lieu à la formation 
d'une série de chaînons qui se détachent des pre- 
miers contreforts de la chaîne annamitique et s'en 



aussi celui dont la valeur intrinsèque est le moins élevée. C'est 
du reste grâce aux mines de zinc que les souverains d'Annam 
ont pu, de tous temps, frapper les sapèques qui constituaient et 
constituent encore la véritable monnaie indigène. Toute l'indo- 
Ghine présente des soulèvements calcaires, probablement 
divoniens, tous pareils à ceux qui entourent la baie d'Along, et 
c'est dans ces terrains qu'on trouve le zinc, soit à l'état de cala- 
mine et de blonde, soit à l'état natif. 



LES GISEMENTS HOUILLERS 187 

vont plonger dans la mer en des falaises abruptes 
et inabordables. 

Les plus connus, ceux dont l'exploitation est 
en pleine activité, sont ceux de Ke-Bao, de Hon- 
gay au Tonkin, et de Nong-Son en Annam. Mais 
ils ne sont pas les seuls, et ils sont reliés, les uns 
aux autres, par d'importants lambeaux de terrain 
carbonifère, au sein desquels des couches de 
charbon se révèlent par un grand nombre d'af- 
fleurements encore mal connus et peu étudiés *. 
Les principaux sont ceux que l'on peut observer 
près de Phu-Ly (province de Ninh-Binh), près de 
Vinh (province de Nhé-Anh), près de Dien-Châu 
(province de Ha-Tinh), près de Len-Bàc (province 
de Quang-Binh) ; on en trouve encore au sud de 
Tourane, jusqu'à la hauteur de Qui-Nhon, et sur 
les bords du Fleuve Rouge, à Yen-Bay. 

Les charbonnages de Kebao sont situés dans 
l'île de ce nom, qui borne, au nord-est, la baie d'A- 
long. Les affleurements de charbon sont très 
nombreux, et apparaissent surtout autour de la 
baie, dite « région des flots », située sur la côte 
sud-est de Tîle. Quelques pointements se mon- 
trent entre ce quartier et Port-Wallut, mais ils 
n'ont pas une grande importance. Les charbons 

1. Voir l'étude publiée par M. G. -H. Monod sur les gise- 
ments de charbon en Indo-Chine. Hanoï. Imprimerie Schnei- 
der, 1902. 



188 l'indo-chine 

se retrouvent tout le long de la rivière de Ké- 
Rong, qui vient se jeter dans la baie des îlots et 
le long de la rivière d'Ha-Voc, suivant la direc- 
tion nord-est-sud-ouest. Par ces affleurements, le 
gisement charbonneux va se souder à ceux qui 
appartiennent à la concession de Hongay. 

On sait par quelle série d'insuccès a passé l'ex- 
ploitation de Kebao. Commencée en 1889, elle 
aboutit à une première liquidation en 1895, à une 
deuxième en 1899 *. 

Ces insuccès ont été attribués à la mauvaise 
qualité du charbon. Mais ce n'est pas là qu'il fau- 
drait, semble-t-il, en chercher l'explication. Le 
charbon de Kébao est, tout au contraire de ce que 
l'on a souvent prétendu, un combustible de bonne 
qualité. Mais c'est un anthracite, c'est-à-dire un 
charbon très maigre, sans longue flamme, ne con- 
venant, par conséquent, pas du tout à certains 
usages auxquels on a voulu l'employer, tel que le 
chauffage des chaudières tubulaires sur les ba- 
teaux à vapeur. Pour ce genre de chaudières, la 
mine fabriquait des briquettes qui donnaient des 
résultats assez satisfaisants, surtout lorsque la 
combustion était facilitée par un tirage artificiel. 

Pour les industriels qui demandent seulement 
au combustible un pouvoir calorique élevé, l'an- 

1. EUe a été rachetée en 1901. 



LES GISEMENTS HOUILLERS 189 

thracite de Kébao peut donner de très bons ré- 
sultats. 

Les gisements charbonneux de Hongay, pro- 
longement en quelque sorte de ceux de Kebao, 
appartiennent à la même formation. 

La concession même de Hongay comprend deux 
quartiers bien distincts : le quartier de Hongay pro- 
prement dit, et celui de Campha, séparé par le 
chenal de Campha de l'extrémité méridionale de 
Kébao. Campha est éloigné de Hongay, point 
d'embarquement, et, pour cette raison, est d'une 
exploitation moins avantageuse. 

La direction des couches charbonneuses à Hon- 
gay est la même que celle des plis ; cette direc- 
tion est, d'une manière générale^ la direction 
nord-sud avec des variations qui peuvent atteindre 
de part et d'autre de cette moyenne, des angles 
de 15 à 20 degrés ^ 

A Hatou, l'exploitation attaque le flanc ouest 
d'un anticlinal. Le pendage varie entre 15 à 
40 degrés. 

D'une manière générale, on observe à Hongay 
que le pendage est plus accentué sur le flanc est 
que sur le flanc ouest des anticlinaux. 

Dans le district de Hongay, il existe plusieurs 
mines, dont la plus importante est l'exploitation 

1. G.-H; Monod, loc, cî7., page 8. 



190 l'indo-chine 

à ciel ouvert de Hatou. Ce quartier est relié à 
Hongay par un petit chemin de fer de 1 1 kilomè- 
tres ; à l'arrêt du train, on découvre d'un seul 
coup d'œil une immense carrière de charbon, du 
plus pittoresque eflfet, taillée sur douze étages dans 
une couche atteignant 28 mètres d épaisseur. 
Sur les douze gradins, deux mille cinq cents 
coolies travaillent à extraire ou à transporter le 
charbon. L'assise charbonneuse, très visible, est 
surmontée par un chapeau argileux, que Ton en- 
lève à mesure que les travaux avancent; cette 
nécessité est d'ailleurs assez onéreuse pour l'ex- 
ploitation, car un grand nombre d'ouvriers se 
trouvent occupés à ce travail. Un nouveau décou- 
vert a été entamé au mamelon désigné sous le 
numéro 65 et retient actuellement près de neuf 
cents ouvriers. 

L'autre mine est à Nagotna où l'exploitation est 
souterraine ; elle emploie déjà six cents ouvriers *. 

Le charbon extrait à Hongay est un anthracite. 
Le combustible est généralement vendu à l'état 
de briquettes ^, obtenues avec une addition de 
brai (venu de Norvège par voiliers) et de charbon 
gras japonais. 

1. On venait de donner les premiers coups de pioche, lorsque 
nous l'avons visité, en février 1903. 

2. La fabrication est tout près de Tappontement, ce qui sim- 
plifie la manipulatioUé 



LES GISEMENTS HOUILLERS 19i 

L'exploitation de Hongay, après des débuts hé- 
sitants, paraît être à cette heure en pleine activité. 
Si Ton en croit les documents publiés, Tex- 
traction pourrait fournir en moyenne près de 
300.000 tonnes par an. Les dernières statistiques 
seraient, d'autre part, des plus concluantes. 

La formation charbonneuse ne s'arrête pas à 
Hongay. Rejetée vers Touest-nord-ouest, elle s'é- 
tend sur le Dong-Trieu, dans les provinces de 
Quang-Yen et de Haiduong. Sur ce point, on est 
encore dans la période des recherches et des 
études. Celles-ci seraient, m'a-t-on assuré, des 
plus encourageantes. Dans toute cette région, le 
charbon est une houille anthraciteuse très maigre, 
tout à fait analogue aux charbons de la Pensyl- 
vanie ou du Pays de Galles. 

Les gisements se retrouvent ensuite en Annam, 
en particulier, dans la province de Quang Nam, 
non loin de Tourane. 

L' Annam est un des pays asiatiques les plus 
riches, peut-être, en gisements houillers. Tous ne 
sont pas malheureusement d'égale valeur, ni de 
même importance. Le système géographique de 
l'Annam se ramène tout entier à une grande 
chaîne principale, connue sous le nom de chaîne 
annamitique. Partie du nord, elle se dirige d'a- 
bord au sud-ouest, puis à Test, s'infléchit ensuite 
en un immense arc de cercle qui donne aux côtes 



192 L*INDO-CHINE 

de l'Annam leur courbure si caractéristique, et 
s'abaisse graduellement ensuite en terrasses éta- 
gées pour se terminer, enfin, par l'intermédiaire 
d'une région mamelonnée, aux plaines fertiles de 
Cochinchine. Dans toute cette région, les gise- 
ments sont nombreux et réels. Un grand nombre 
d'entre eux se présentent dans des conditions très 
favorables à une exploitation régulière, qui trou- 
verait immédiatement et à coup sûr des débouchés 
très avantageux, même dans la colonie. Plusieurs 
de ces gisements ont d'ailleurs subi, autrefois, de 
]a part des indigènes, un commencement d'ex- 
ploitation. C'étaient, naturellement, les Chinois 
qui en étaient concessionnaires. Mais une foule 
de circonstances de tout genre arrêtèrent, de 
bonne heure, ces tentatives. Il convient tout 
d'abord d'observer que les premiers exploitants 
avaient une connaissance technique très rudimen- 
taire, tant de la métallurgie que des procédés 
d'extraction. Ajoutez à cela leur impuissance 
contre les venues d'eau, faute d'instruments né- 
cessaires, et leur ignorance, à peu près com- 
plète, de toutes les questions relatives au boisage 
et au soutènement des galeries. 

La cour de Hué, qui eût pu diriger et encourager 
les exploitations, préférait abandonner les pri- 
vilèges moyennant certaines redevances ou tributs 
qui croissaient tous les jours, les transformant 



LES GISEMENTS HOUILLERS 193 

en une véritable corvée, non seulement pour les 
propriétaires, mais encore pour la commune tout 
entière. Il arrivait, par suite, que les villages préfé- 
raient, à force de présents, faire certifier par les 
mandarins que le gisement était épuisé et les coo- 
lies licenciés. L'exploitation cessait ainsi à peu 
près partout. 

Que dire aussi de Tinsécurité perpétuelle dans 
laquelle vivaient alors les travailleurs^ tant à cause 
des bêtes féroces qui infestaient à cette époque 
la région, que du voisinage des Mois dont ils re- 
doutaient les incursions. Il est facile de concevoir 
dans ces conditions qu'en dépit des espérances 
qu'elles pouvaient faire naître, toutes ces entre- 
prises aient été lentement négligées, puis abandon- 
nées. Quelques-unes résistèrent plus longtemps et 
traversèrent toute la période de conquête, malgré 
les troubles et les difficultés du moment. 

Tel fut le cas de la mine de Nong-Son, située 
sur la rive gauche de Thu-Bong, à quelques kilo- 
mètres de Fai-Foo*. Ici, le charbon se trouve in- 
terstratifié dans les deux flancs d'un anticlinal 
dont Taxe suit une direction sud-ouest-nord-est, 

1. En 1881, elle fut donnée, sous certaines conditions, an 
Chinois Luong van Phong, qui céda ensuite ses droits à une 
société française. La mine est aujourd'hui la propriété de la 
Société des Docks et Houillères de Tourane. La production 
annuelle, après des débuts modestes, dépasserait, assure-t-on, 
à cette heure 25.000 tonnes. 

13 



194 l'indo-chine 

dans la partie actuellement exploitée de la con- 
cession. Un peu plus au nord. Taxe anticlinal pa- 
raît s'infléchir vers la direction sud-nord, et les 
travaux d'un puits en |fonçage se sont heurtés à 
un pendage des couches vers Test. 

Le mur de la couche est schisteux; le toit est 
constitué par des grès, recouverts par des schistes 
argileux. Au-dessus des schistes, on rencontre une 
importante formation de conglomérats, formant 
la plupart des sommets aux environs de la mine. 

On se trouve du reste là, en plein terrain carbo- 
nifère. Il existe tout près de Nong-Son, en facile 
communication avec Tourane *, dans un centre 
assez populeux, sur la rive droite du Song-Caï, un 
autre charbonnage, d'une espèce différente, le gi- 
sement de Vinh Phuoc. On croit, d'après les pre- 
mières analyses récemment faites, qu'il s'agit 
en l'espèce d'un charbon gras ou tout au moins 
demi-gras. Et l'on voit tout l'intérêt que ce gisement 
sera susceptible de présenter, le jour où il com- 
mencera à produire. Il pourra se substituer tout 
naturellement aux charbons gras, importés jus- 
qu'ici du Japon, dans la fabrication des briquettes 
du Tonkin. Alors même que la teneur de ce char- 
bon ne se maintiendrait pas à mesure que l'on 
pénétrerait la couche, il n'en serait pas moins 

1. C'est à 60 kilomètres de Tourane, par voie de terre ou par 
voie d'eau. 



LES GISEMENTS HOUILLERS 195 

très utilisable et la fabrication d'agglomérés serait 
susceptible de lui assurer de très grands débou- 
chés. 

Tous ces gisements se rattachent géologique- 
ment aux charbonnages plus considérables du 
Yun-Nan, et en particulier aux étages de Hé-long- 
tan, de Toudza et de Hoa Tsi Ke. Il peut y avoir 
là, pour rindo-Chine, le jour où les relations avec i 

le Yun-Nan deviendront plus fréquentes et plus fa- 1 

ciles, — par le fonctionnement du chemin de 
fer qui doit relier Haïphong à Yunnan-Sen — 
un marché d'approvisionnement, situé tout à nos 
portes, et qui pourra aider grandement au déve- 
loppement économique de la colonie. 

Quelle conclusion devons-nous tirer de cet exa- 
men, forcément sommaire, des richesses que re- 
cèle le sol indo-chinois? C'est que loin de se laisser 
décourager par des insuccès comme ceux qui se 
sont produits au début, alors que la piraterie in- 
festait encore le Tonkin, que Finsécurité, l'hosti- 
lité paralysaient les volontés et les énergies, que 
Ton marchait un peu à Faventure, au hasard, que 
les relations avec l'indigène n'existaient pour ainsi 
dire pas, il faut, aujourd'hui que la tranquillité et 
l'ordre régnent partout, que la confiance est re- 
venue, que les habitants se sont remis au travail, 
aborder résolument le problème minier et, rom- 
pant avec nos déplorables habitudes d'inertie et 



196 l'indo-chine 

d'hésitation, reprendre hardiment l'œuvre de mise 
en valeur qui doit et peut, seule, assurer à Tlndo- 
Chine et son développement économique immé- 
diat et sa transformation industrielle. 

La production annuelle du charbon en Indo- 
Chine n'a cessé de suivre une progression crois- 
sante depuis dix ans, et cette extension ne pourra 
qu'augmenter du jour oii, par exemple, le port 
de Tourane sera définitivement aménagé, au 
moyen de travaux de dragage et grâce aussi à 
la construction d'appontements, de quais et à 
l'utilisation de Tîlot de l'Observatoire, et du jour 
aussi où l'ouverture des grandes voies ferrées 
aura donné une vigoureuse impulsion aux mani- 
festations diverses de l'activité économique. 

La consommation totale annuelle du charbon 
sur la côte d'Asie dépasse aujourd'hui 1.500.000 
tonnes, et si nous considérons les pays produc- 
teurs susceptibles d'alimenter cette consomma- 
tion, nous verrons qu'il n'en existe aucun qui soit 
à même de rivaliser avec la production de Tlndo- 
Chine. 

L'Australie fournit annuellement près de 8 mil- 
lions de tonnes de charbon. Mais par suite de 
réloignement, le charbon n'arrive en Extrême- 
Orient que grevé d'un fret très élevé, qui en aug- 
mente considérablement le prix. 

La Chine, très riche cependant en gisements 



1 



LES GISEMENTS HOUILLERS 197 

liouillers, est obligée d'importer annuellement près 
d'un million de tonnes. Elle ne peut donc partici- 
per à la consommation du dehors. 

Le Japon, dont la production de charbon gras 
sera toujours nécessaire pour la fabrication de nos 
briquettes, voit le restant de son extraction 
absorbé, sur place, par les besoins de sa métallur- 
gie aujourd'hui en pleine prospérité, de sa navi- 
gation et de son industrie. 

Partout ailleurs, on observe le même phéno- 
mène. La production, cependant très élevée, des 
Iles de la Sonde et des Indes Anglaises est immé- 
diatement drainée par les besoins d'un marché 
local qui rend illusoire toute pensée d'exporta- 
tion. 

Reste donc Tlndo-Chine, et plus spécialement 
les gisements de la chaîne annamitique, plus avan- 
tagés encore par suite du voisinage du port de 
Tourane. Il n'est pas douteux que notre colonie doit 
devenir un jour la grande source d'alimentation 
houillère de toutes les places de l'Extrême-Orient. 
Sa situation d'abord, qui est peut-être unique au 
monde, à proximité ou sur le parcours de toutes 
les grandes lignes de navigation qui sillonnent les 
mers de Chine, lui permettrait d'expédier, dans des 
conditions très avantageuses de fret, ses produits 
sur tous les points de la côte orientale d'Asie, de 
Singapour à Port-Arthur. Elle dispose en outre 



198 l'indo-chine 

de bassins houillers très étendus, encore suscep- 
tibles de développement et tout prêts à être 
exploités. Ses charbons enfin sont, de jour en 
jour, plus appréciés, grâce à Thabileté croissante 
de la main-d'œuvre et au perfectionnement des 
procédés d'extraction. 

Il est donc permis de prévoir une ère de véri- 
table prospérité pour les charbonnages indo-chi- 
nois. 

Les petites questions de détail, telles que celles 
de la réglementation, de la législation minière, 
se résoudront d'elles-mêmes, quand les capitaux 
jusqu'ici hésitants, ombrageux, méfiants, pénétre- 
ront en Indo-Chine et viendront y apporter l'élé- 
ment indispensable à son progrès. 

Avec le fer, le charbon, c'est Findustrie mé- 
tallurgique qui s'étabht dans l'Indo-Chine, ce 
sont les hauts-fourneaux, les forges qui partout 
s'installent, donnant aux entreprises de travaux 
publics les matériaux dont elles ont besoin, per- 
mettant d'améUorer les conditions mômes de 
l'existence, d'utiliser les productions d'une terre 
puissante et toujours en activité. Ce sont les 
exploitations agricoles possibles, c'est-à-dire l'uti- 
lisation pratique, économique et commerciale de 
ces richesses qui, jusqu'ici, n'ont trouvé d'autres 
débouchés que dans la consommation locale et 
immédiate, limitée et à bas prix. 



LES GISEMENTS HOUILLERS 199 

Tel serait le cas des raffineries de sucre*, — ali- 
mentées par la canne à sucre qui, comme nous 
l'avons dit plus haut, vient en abondance par- 
tout en Indo-Chine, et dont la culture est 
encore susceptible d'extension, — des distilleries 
de rhum, des fabriques de tapioca, pour l'utilisa- 
tion du manioc, et autres industries agricoles si- 
milaires, des entreprises de verrerie et de céra- 
mique encore ignorées ou à l'état naissant, bien 
que favorisées par l'abondance des silicates, mais 
dont le développement se trouve aujourd'hui for- 
cément borné par suite des difficultés d'approvi- 
sionnement et de l'absence de combustible. 

Un avenir industriel grandiose s'ouvre donc pour 
rindo-Chine. Il se devine, il se pressent. Les pre- 
mières manifestations apparaissent. Mais, on ne 
saurait trop le répéter, il faut que la métropole, 
effectivement, participe à ce mouvement et s'y 
intéresse résolument. 

L'Indo-Chine, va-t-on partout répétant, est un 
pays agricole. Son unique ressource, sa seule 
richesse, c'est le riz. L'Indo-Chine sans ses 



1. Au moment où j'écrivais cette étude, le gouvernement gé- 
néral, très préoccupé du développement économique de Tlndo- 
Ghine, prenait, après une enquête très approfondie et une con- 
sultation officieuse des intéressés, tant Européens qu'indigènes, 
tout une série de mesures, d'ordre à la fois fiscal et administra- 
tif, destinées à favoriser rétablissement de raffineries de sucre 
dans la colonie. (Arrêté du 14 mai 1903.) 



200 l'iNDO CHINE 

rizières, c'est comme le rosier sans ses fleurs. 
C'est vrai et faux tout à la fois, comme du 
reste tout ce qui est absolu. Oui, Tlndo-Chine 
est un pays agricole ; oui, llndo-Chine, surtout la 
Cochinchine, vit en grande partie de son riz; mais 
cela n'est pas tout, il y a autre chose, et c'est jus- 
tement ce qu'on ne dit pas. 

Llndo-Chine n'a été qu'un pays agricole et 
n'est encore à cette heure qu'un pays de culture 
que parce qu'on a commis la grande faute de ne 
jamais le considérer que comme tel. Tout paraît 
avoir été fait pour le maintenir dans cet état d'in- 
fériorité, pour l'enfermer dans les limites d'un do- 
maine rigoureusement borné. Or, l'Indo-Chine 
est et doit devenir un pays industriel. Il atout ce 
qu'il faut pour cela et en première ligne le génie 
de son peuple. 

Ce qui le prouve c'est que bien avant notre occu- 
pation, il existait déjà en Indo-Chine une indus- 
trie très prospère, celle du riz ou plus exactement 
celle du décortiquage du riz. Cholon, le faubourg 
annamite et chinois de Saigon, en était et en est 
resté le centre principal. C'est là où se rencontre 
le plus de moulins. Depuis quelques années des 
usines à vapeur ont été créées, alimentant surtout 
le commerce d'exportation. Il ne faudrait pas 
croire que le décortiquage à vapeur ait tué le dé- 
cortiquage par les meules mues par les bras ou 



L* AVENIR INDUSTRIEL 201 

plutôt par les pieds de l'ouvrier. Partout, du 
reste, en Indo-Chine, la petite industrie, l'atelier 
familial se maintient à côté de la grande usine et 
de la puissante industrie mécanique. 

Cela n'a rien d'étonnant, si Ton songe au bon 
marché de la main-d'œuvre, tel que non seulement 
les rameurs continuent à lutter contre la batellerie 
à vapeur, mais encore que certains bateaux à 
roue sont poussés par la force des muscles de 
l'homme. Quoi qu'il en soit, il y a, à cette heure, 
à Cholon, neuf usines à vapeur et trois cents dé- 
cortiqueurs à bras. Ceux-ci sont six mille environ 
dans la province ; ils traitent encore les deux tiers 
du paddy produit par la colonie et destiné à la 
consommation locale. 

Vers la fin de novembre, les jonques cher- 
cheuses de riz quittent Cholon. Elles sont dirigées 
par un patron auquel l'usinier a prêté sa barque 
elle-même ou tout au moins une somme d'argent 
et une pacotille qui lui serviront à acheter le 
paddy. Les fonds ainsi avancés portent, assure- 
t-on, intérêt à 12 0/0 par an. De plus^ le batelier 
acheteur s'engage à livrer à son prêteur le paddy 
à quelques cents au-dessous du cours. La jonque 
va, par le Mékong et les canaux, dans quelque 
province où le Chinois qui la mène a des relations. 
Il est plus ou moins associé à des Célestes vivant 
sur place, qui s'entendent au besoin avec des 



202 l'indo-chine 

Annamites qui prêtent à leurs compatriotes sur 
récolte — ce prêt ne semble pas être fait par les 
Chinois eux-mêmes. 11 faut d'ailleurs noter que le 
fonds de roulement des Chinois est en grande partie 
fourni par les maisons exportatrices qui font de 
grosses avances, en même temps que leurs com- 
mandes aux rizières de Cholon. 

Quelques mois après, la jonque revient à Cholon, 
et s'accoste dans Tarroyo encombré. Le paddy est 
enlevé par les élévateurs, passe entre des meules, 
dans des tamis, subit l'action de ventilateurs, de 
polisseurs, et finit par se distribuer en balles qui 
servent à chauffer la chaudière, et dont l'excédent 
brûle à l'air libre, produisant des cendres subtiles, 
qui sont un fléau pour le voisinage, en riz, en bri- 
sures et en farines destinés aux consommateurs 
locaux ou étrangers. Des ingénieurs européens 
surveillent les appareils qui opèrent cette trans- 
formation; mais, en dehors de cette intervention 
technique, toute la direction est chinoise. 

Cette industrie, qui donne à Cholon un aspect 
de cité industrielle fumeuse du Nord ou mieux du 
Far- West américain, a fait des progrès immenses. 
En 1881, Cholon ne traitait que 332.084 tonnes de 
paddy. Ce chiffre s'est successivement élevé, en 
1885, à 474.000 tonnes ; en 1890, à 600.664 tonnes ; 
en 1895, à 617.745; en 1900 à 915.657; en 1901, 
à 902.360. Il va sans dire que les quantités Irai- 



l'avenir industriel 203 

tées varient quelque peu selon les récoites, ce- 
pendant remarquablement régulières en Cochin- 
chine, mais il se trouve que ces statistiques quin- 
quennales donnent à peu près la moyenne de la 
production de Cholon pendant les périodes aux- 
quelles elles s'appliquent. Non seulement la quan- 
tité a augmenté, mais encore la valeur du produit 
exporté. La céréale peut se vendre à Textérieur 
sous plusieurs formes ; en dehors du grain brut 
et non décortiqué, le paddy, que Ton n'a aucun 
intérêt à exporter parce qu'on paye le fret de ma- 
tières sans valeur, comme la balle, et aussi parce 
que le gouvernement, pour favoriser l'industrie du 
décortiquage, a imposé, par un arrêt du 31 dé- 
cembre 1895, les paddys exportés d'un droit sup- 
plémentaire de sortie de fr. 225 les 100 kilog. : 
on peut livrer aux marchés extérieurs du riz blanc 
décortiqué et plus ou moins trié et séparé de ses 
brisures et farines, ou bi^n du riz cargo som- 
mairement décortiqué mais non blanchi, et qui 
coûtent encore un certain pourcentage de paddy. 
Or, depuis le début, la proportion du riz blanc 
exporté par Cholon a constamment cru aux dé- 
pens de celle du riz cargo. Elles étaient respec- 
tivement : en 1881, de 20(5.783 tonnes de riz cargo 
et de 36,660 tonnes de riz blanc produites ; en 
1885, de 301.417 et de 46.244; en 1890, de 
319.010 et de 113.958; en 1895, de 300.534 et de 



204 l'indo-chine 

141.080; en 1900, de 198.281 et de 423.334, et, 
en 1901, de 141.491 et de 537.226. Le moment est 
à prévoir où il ne sortira presque plus de riz cargo 
des usines de Cholon. 

L'industrie du décortiquage, qui a réuni Iplus 
de 137.000 personnes sur le point de la plaine 
cochinchinoise oii s'élève Cholon ne peut que 
s'étendre. 

Comme nous Tavons dit, les moulins indigènes 
n'ont pas disparu. D'après les excellentes statis- 
tiques de MM. Passerat de la Chapelle et Robert 
de Caix sur l'industrie du décortiquage du riz en 
Cochinchine, auxquelles nous empruntons ces ren- 
seignements, ils continuent à fonctionner, mais 
leur prix de rendement est bien supérieur à celui 
de l'usine : c'est ainsi que le riz blanc d'usine ne 
coûte que 60 cents de piastre contre 1 piastre 
20 pour celui qui provient des moulures à bras. 

11 y a, à cet égard, à vaincre les préjugés des 
consommateurs indigènes qui ne veulent pas jus- 
qu^ici des produits d'usine. Mais c'est surtout à 
l'extension de la rizière cochinchinoise que Cholon 
doit demander celle de sa propre industrie. 

Chaque année, de nouveaux champs de paddy 
sont conquis sur Talluvion vierge qui couvre 
encore au moins les deux tiers du delta du Mékong. 
Cette mise en valeur ne fera pas seulement la 
prospérité de Cholon, mais encore celle des Anna- 



l'avenir INDUSTRIE!. 205 

mites qui ont beaucoup augmenté en nombre et 
aussi en richesse depuis notre conquête. 

Elle fournira de nouvelles ressources au budget 
général et aux budgets locaux, en même temps 
qu'elle permettra* d'étendre les voies de communi- 
cation et d'entreprendre les œuvres d'intérêt pu- 
blic si nécessaires au développement et à la pros- 
périté de la colonie. 

L'énergie européenne pourra-t-elle s'exercer 
dans cette industrie du riz? Beaucoup l'espèrent. 
Ils attendent cette transformation d'une éducation 
meilleure de l'Annamite qui fournirait des agents 
pour les petites localités de l'intérieur, où des 
questions de prix et de confort ne permettent pas 
à l'Européen de suivre et de combattre le Chi- 
nois. En outre, l'indigène apprendrait peut-être 
peu à peu à traiter directement avec l'usine. Déjà 
beaucoup d'Annamites s'appliquent à connaître 
les cours, à ne pas vendre mal. D'aucuns estiment 
qu'il serait possible d'arriver jusqu'à eux sans 
intermédiaires chinois, surtout si on créait aux 
principaux carrefours fluviaux des magasins gé- 
néraux qui feraient des avances sur le cargo 
déposé et seraient prêts à exécuter les ordres de 
vente du propriétaire. 

Mal connu, l'Annamite est longtemps apparu, 
aux yeux des Européens, comme un peuple infé- 
rieur, fermé à tout travail de l'esprit, bon tout au 



206 l'indo-ghine 

plus à faire un semis de riz ou à élever quelque 
bétail. C'est là où la légende s'affirme encore. 
L'Annamite n'est rien de tout cela. Je vous con- 
cède qu'il n'a ni Tintelligence éveillée de certaines 
races, ni l'esprit d'invention qui fait le fond de 
certaines autres. Mais il a, à un très haut degré, 
une qualité rare entre toutes, pour un pays placé 
dans les conditions où se trouve l'Indo-Chine, 
c'est l'esprit d'assimilation. Il n'est routinier que 
par force. Il ne demande qu'à apprendre et à faire 
mieux. La main-d'œuvre, étant dans la colonie 
d'un bon marché et d'une facilité inouïs, une partie 
du problème qui préoccupe les nations occiden- 
tales se trouve ici en partie résolue. Quemanque- 
t-il à l'Annamite pour égaler, sur le terrain éco- 
nomique, en particulier dans le domaine indus- 
triel où son infériorité est évidente, la plupart des 
peuples avec lesquels il se trouve ou peut se trou- 
ver en relation d'affaires ? L'initiation d'abord, la 
direction ensuite. L'industrie, au Tonkin comme 
en Annam, est à l'état embryonnaire. C'est vrai, 
mais ce ne sont pas les éléments qui manquent ; 
ce n'est pas non plus, comme on pourrait le 
croire, par suite de l'inaptitude de leurs habi- 
tants à fabriquer ou à créer. C'est parce que rien 
n'a été fait jusqu'à ce jour pour les tirer des pro- 
cédés et des formules où une tradition de plusieurs 
siècles les ont enfermés. Tout est, chez eux, su- 



l'avenir industriel 207 

ranné et vieillot. Donnez au contraire, à TAnna- 
mite des modèles nouveaux, des instruments 
appropriés ; encadrez les ouvriers indigènes de bons 
contremaîtres européens, qui aient la patience 
de leur montrer et de leur apprendre ; mettez, près 
d'eux, des chefs de travaux ou d'ateliers qui leur 
expliquent les moyens de fabrication, et je ne vous 
donne pas pour dix ans, avant qu'une révolution 
industrielle ne s'opère dans le pays. 

Voyez le travail, déjà fin et délicat, que le cise- 
leur, péniblement courbé sur une natte, produit. 
Avec quoi ? Comme outil, il n'a qu'un méchant 
clou, tordu et rouillé. Mettez dans la main de ce 
même ouvrier, nos poinçons, burins et autres ins- 
truments perfectionnés et vous verrez à quel de- 
gré de perfection, à quel fini, il parviendra. Car, 
je le répète, l'Annamite, profondément observa- 
teur sous ses apparences d'enfant, est prodigieu- 
sement assimilateur et doué d'une incroyable pa- 
tience. Pendant des heures, vous pouvez observer 
un ouvrier travailler, soit la soie, soit les métaux, 
sans la moindre fatigue, et dans quelles conditions 
d'hygiène et de salubrité! Quelquefois au fond 
d'une cour étroite, sans air, presque sans lumière, 
les yeux brûlés par les veilles et les doigts rongés 
par un informe outil dont lui seul peut se servir 1 

A cette heure, toute la question de la colonisa- 
tion industrielle peut se ramener à ces deux pro* 



208 l/iNDO-CHINE 

blêmes, savoir : 1® utiliser et mettre en valeur, 
en les appropriant aux goûts et aux besoins du 
jour, le génie et les qualités d'une race; 2** tirer 
profit et exploiter tout ce qu'une terre, riche, 
fertile, puissante peut produire et rapporter. 



CHAPITRE VII 



Situation commerciale de l'Indo-Ghine. — Tableau com- 
paratif des entrées et des sorties. — Le transit avec 
la Chine méridionale. — Mouvement de la navigation. 
— L'exportation du riz. — Progrès réalisés. 



Depuis déjà plusieurs années — et la constata- 
tion en a été faite bien avant nous — la situation 
commerciale de llndo-Chine n'a cessé de suivre 
une marche ascensionnelle. Au début, on fut con- 
duit à penser — et non sans raison — que les 
progrès, on peut le dire, considérables, signalés 
par les premières statistiques, pouvaient être dus 
à des causes passagères ou accidentelles, et qu'il 
serait peut-être aventureux de les prendre pour 
base de comparaison. Ces réserves, hier encore 
justifiées, perdent chaque jour de leur force de- 
vant la persistance des faits. Les chiffres portent 
avec eux une éloquence qui est parfois plus per- 

14 



210 l'indo-chine 

suasive que toutes les raisons du monde. C'est le 

cas ici. 

Lorsque, en effet, les premiers renseignements 
ofBciels, à caractère déBnitif, furent publiés, tous 
les tarifs qui avaient servi à établir les premières 
statistiques avaient été changés. D'après les do- 
cuments d'alors, dès l'année 1900, les valeurs at- 
tribuées aux produits avaient été plus élevées que 
par le passé : « Comme il s'était produit des 
fraudes sur les déclarations ad valorem, on avait 
jugé utile d'étabUr des prix officiels », et d'autre 
part, de tenir compte dans les statistiques d'im- 
portation, non point de la valeur des produits au 
lieu d'achat, mais de leur valeur réeUe dans la 
colonie. « Les produits importés furent donc 
évalués dans les statistiques d'après leur prix de 
revient au port d'arrivée, ce prix étant déterminé 
par la valeur officieUe en France, augmentée des 
frais de transporta » D'aucuns ont voulu voir, 
dans ces majorations, un moyen ingénieux de 
faire croire à une activité commerciale plus appa- 
rente que réelle. 

Sans vouloir discuter ici les raisons données de 
part et d'autre, on est obligé cependant de recon- 
naître que les prix officiels, une fois pour toutes 
établis, d'un simple rapport de cause à effet, cette 

1. Situation de Vlndo-Chine, par M. Paul Doumer, page 181. 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 211 

activité aurait dû nécessairement s'arrêter. Or, 
c'est le contraire qui s'est produit. Cette activité, 
constatée en 1900, n'a fait qu'augmenter depuis 
et dans des proportions qui ne permettent plus 
d'admettre qu'elle ait pu être fictive. Et cela est 
si vrai, que si, retenant pour un instant la thèse 
développée par quelques-uns, on examine le 
chiffre des exportations, que trouve-t-on? De 
l'aveu même des adversaires de la majoration des 
prix, celle-ci a forcément une affluence moindre 
sur les exportations que sur les importations. Or, 
dès 1900, il y a eu sur les exportations une aug- 
mentation de près de 18 millions de francs, dé- 
passant, et au delà, toutes les espérances. Un pa- 
reil chiffre est suffisamment concluant par lui- 
même pour se passer de tout commentaire. 

A rheure qu'il est, le mouvement commercial 
accuse des plus-values qui sont le meilleur témoi- 
gnage du développement économique de la colo- 
nie. Nous n'en voulons pour preuve que les der- 
niers renseignements publiés parla Direction Gé- 
nérale des Douanes * . 



1. Et, comme le fait observer, avec une autorité toute parti- 
culière, M. Paul Doumer, dans son Rapport sur la Situation de 
V Indo-Chine, page 146 : « Le service des Douanes n'a pas la 
prétention de saisir toutes les opérations commerciales qui se 
réalisent aux frontières. Le périmètre à surveiller compte plus 
de 3.000 kilomètres de côtes ; la frontière de terre n'est guère 
moins développée. Cincpiante bureaux maritimes et dix bu- 



212 



L INDO-CHINE 



A. — Commerce extérieur. 

Trois premiers trimestres. Différence 

„ — ^1 III -^ en 

1902. 1901. faveur de 1902. 



Importations . 
Exportations. 

Commerce ex- 
térieur. . . 



Francs. 
162.346.161 
153.331.909 



Francs « 
146.562.223 
128.708.532 



Francs. 
15.783.938 
24.623.377 



315.678.070 275.270.755 40 407.315 



Ainsi que le fait ressortir le tableau ci-dessus, 
le commerce extérieur de Tlndo-Chine a atteint, 
pour les trois premiers trimestres de Tannée 1902, 
le chiffre de 315.678.000 francs, supérieur de 
40.407.315 francs à celui de la période corres- 
pondante de Tannée 1901. Les importations et les 
exportations contribuent à cette augmentation. 

Par rapport aux résultats du premier semestre, 
il y aurait lieu surtout de signaler le maintien de 
Taugmentation considérable qu'accusait déjà à 
cette époque le mouvement d'exportation à 
Tétranger : 23.358.000 francs au 1^^ juillet; et 
21.750.000 fr. au !«' octobre. C'est un résultat 



reaux terrestres ne suffisent pas à enrayer bien efficacement 
la contrebande. Peu à peu, cependant, le service affirme sa 
puissance ; le nombre des postes de surveillance augmente en 
même temps que le nombre des agents ; les foyers de contre- 
bande sont promptement connus et combattus. Aujourd'hui, 
la fraude ne s'exerce réellement qu'à travers les territoires 
militaires du Tonkin. » 



LE MOCVEMENT COMMERCIAL 



213 



appréciable, car les mesures sanitaires prises à 
rép:ard des marchandises en provenance de Ma- 
nille et de Hong-Kong, pendant tout le troisième 
trimestre de 1902, ont été un obstacle au dévelop- 
pement régulier de notre commerce avec la Chine 
et les Philippines, alors qu'en 1901, au contraire, 
la levée des mesures sanitaires prises pendant le 
premier semestre, avait provoqué une reprise 
très vive du mouvement d'exportation. 

Reprenons, en détail, les chiffres du tableau 
précédent. 



Importations. 



France 
et.colonies. 



Trois premiers tri- 
mestres 1902 . . 

Trois premiers tri- 
mestres 1901 . . 



Étranger. 
Francs. 



Totaux. 
Francs. 



Francs. 
84.610.759 77.735.403 162.346.161 

71.628.343 74.933.880 146.562.223 



Différence en plus. 12.982.416 2.801523 15.783.938 

!<" Importations de la France 
et de ses Colonies. 



AUGMENTATIONS 




Chapitres. 


Francs. 


IX. — Huiles et sucs végétaux . . 


76.900 


XIV. — Produits et déchets divers . 


100.800 


XV. — Boissons 


. 2.018.000 


XVII. — Métaux 


7.241.800 


XXIII. — Verres et cristaux 


152.600 


XXVill. — Ouvrages en métaux .... 


. 10.800.400 



214 

Chapitres. 



L INDO-CHINE 



XXIX. — Armes, poudres et munitions. . 

XXXf. — Ouvrages en bois 

XXXIH. — Ouvrages de sparterie et de van- 
nerie 

XXXIV. — Ouvrages en matières diverses. 



Francs. 

5.267.300 
98.300 

108.100 
496.200 



DIMINUTIONS 

Chapitres. Francs. 

H. — Produits et dépouilles d'animaux. 143,700 

VI. — Farineux alimentaires 154.700 

VIII. — Denrées coloniales 616.800 

XVI. — Marbres, pierres et terres. . 470.700 

XVIII. — Produits chimiques 643.600 

XX. — Couleurs 303.200 

XXI. — Compositions diverses ..... 123.900 

XXIV. — Fils '. 736.700 

XXV. —Tissus 9.329.500 

XXVI. — Papier et ses applications. . . . 179.600 

XXVII. — Peaux et pelleteries ..... 647.500 



2'' Importations de l'Étranger. 

AUGMENTATIONS 

Chapitres. Francs. 

I. — Animaux vivants . . 133.200 

II. — Produits et dépouilles d'animaux. 249.400 

V. — Matières à tailler 294.100 

VI. — Farineux alimentaires 1.191.20ft 

IX. — Huiles et sucs végétaux 1.319.400 

X. — Espèces médicinales 544.000 

XII. — Filaments, tiges et fruits à ouvrer. 647.200 

XV. — Boissons: 263.400 

XVI. — Marbres, pierres et terres . . . . 1.113.100 

XVIII. — Produits chimiques 1.332.300 

XIX. — Teintures préparées 1.394.700 

XXII. — Poteries 327.600 

XXV. — Tissus 1 628.500 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 



215 



DIMINUTIONS 
Chapitres. 


Francs. 


VII. — Fruits et graines 

VIII. — Denrées coloniales 


410.100 
566.700 


XI. — Bois 


118.300 


XIV. — Produits et déchets divers . . . 


5.100 


XVII. - Métaux 


1.417.000 


XXIV. — Fils 


3.793.200 


XXVII'. — Ouvrages en métaux 


781.200 


XXIX. — Armes, poudres et munitions . 


564.000 


XXXIV. — Ouvrages en matières diverses 


164.400 


Exportations. 




France 
et colonies. Etranger. 


Totaux. 


Francs. Francs. 
Trois premiers tri- 
mestres 1902 . . 36.338.053 116.993.856 


Francs. 
153.331.909 


Trois premiers tri- 
mestres 1901 . . 33.464.912 95.243.620 


128.708.532 



En plus . 



2.873.141 21.750.236 24.623.377 



Les exportations de la Colonie, déduction faite 
du numéraire, se sont élevées, en 1902, à 
153.331.909 francs. 

La décomposition de ce chiffre donne : 

Pour le riz et ses dérivés 101.924.672 

Et pour les autres produits 51.407.237 

Soit 453.331.909 



Les exportations des trois premiers trimestres 
1901 s'élevaient seulement à 128*708.532 francs. 
Dans cette somme figuraient : 



216 l'indo-chine 

Le riz et ses dérivés pour 85.929.913 

Et les autres produits pour 42.778.619 



Soit 128.708.532 



La comparaison de ces chiffres fait ressortir une 
augmentation de 24.994.759 francs sur les riz et 
une diminution de 371.382 francs sur les autres 
produits S soit au total une augmentation de 
24.623.377 francs. 

B. — Gommeroe intérieur. — Cabotage. 

Entrées. Sorties. Total. 

Francs. Francs. Francs. 

Trois premiers tri- 
mestres 1902 . . 57.628.549 59.890.935 117.519.484 

Trois premiers tri- 
mestres 1901 . . 50.547.895 54.395.707 104.943.602 



En plus. . . 7.080.654 5.495.228 13.575.882 



1. Cette diminution provient, tout entière, de la moins- 
vaiue constatée sur les porcs. 
En effet, tandis que : 
Tannée 1901 donnait pour l'exportation 

des porcs 1.167.000 fr. 

Tannée 1902 ne donnait plus que. . . . 469.000 » 

Différence en moins . 698.000 fr. 



L'exportation des porcs, qui avait pris un développement 
considérable en 1900 et 1901, s'est trouvée brusquement ar- 
rêtée par suite des mesures de prohibition prises à Hong- 
Kong. 



\ 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 



217 



État comparatif des principaux produits 

ayant donné lieu au mouvement de cabotage pendant 

les 3 premiers trimestres des années 1902 et 1901. 

CABOTAGE — ENTRÉES 
3 PREMIERS TRIMESTRES 1902 



DÉSIGNATION 

DBS 

PRODUITS 



3 premiers 

trimestres 

1902. 



Peaux brutes. 

Poissons secs. 

Saumures etpâtesh . 
de poissons. ^ 

Coquillages autres; 
(madrépores'. 

Riz. 
Légumes secs. 

Fruits de table. 

Fruits et graines 
oléagineux. 

Noix d'arec sèches. 



Sucres blancs. 

Mélasses et sucres i 
bruns. 

Poivre. 

Thé. 

Amomes 
et cardamomes. 



Francs. 

267.700 
.051.000 

.237.400 
336.000 

.812.400 

441.400 

696.000 

241.000 
997.100 
738.000 

673.100 

,861.400 

707.500 

307.606 



Principaux 

pays 

de provenance . 



Principaux 

pays 

de destination. 



Indiqués par ordre d'importance. 



Annam. 

Annam. 
Gochinchine 

Annam, 



Annam, 

Tonkin, 

Gochinchine 

Annam. 



Annam. 



\ Annam , 
Gochinchine 

Annam. 



Gochinchine, 
\[ Gambodge. 

!^ Annam , 
Gochinchine, 
Tonkin. 

Annam. 



Gochinchine, 

Tonkin. 

Annam, > 
Gochinchine 1 
Gochinchine,' I 

Tonkin, ; 

Annam . 

Gochinchine. 

Annam, ) 
Tonkin. \ 

Annam, | 
Gochinchine.) 
Gochinchine, 
Annam, 
Tonkin. 
Annam, ) 
Gochinchine. i 
Tonkin, ) 
Annam. \ 
Annam, ) 
Gochinchine.^ 
Annam> '| 
Tonkin. ] 
Gochinchine. 

Gochinchine. 



Annam. 

Tonkin, 
Gochinchine. 




2.313.400 
532.100 

415.000 

194.400 
1.885.100 
3.383.500 

1.227. 800 

3.964.400 

664.000 

305.500 



I 



218 



L INDO-CHINE 



DÉSIGNATION 

DBS 

PRODUITS 



3 premiers 

trimestres 

1902. 



Tabacs fabriqués, 

Huiles de coco, de 
sésame, d'arachide. 

Opium brut ] 
ou préparé. 

Caoutchouc, 

Espèces ] 

médicLnalea* 

Boia communs 

et exûtifiue,s. 

Coton égrené , 

ou non. I 

Bambou â ] 

€t rotins. i 

Cunao. 



fnncs. 

403.300 

333.700 

1.994.700 

314.500 



Principaux 

pays 

de provenance. 



Principaux 

pays 

de destination, 



Jodiqoés par ordre d'importance. 



Gochinchine. 

Annam. 

Gochinchine, 
Tonkîn. 



i 



A nnam . 

Annam. 

483.000 ] Tonkm, 

( Gochinchine' 
i Annam, 
l Tonkin. 

â01,800 I Aammi. 



3.324.100 



3 premiers 

trimestres 

1901. 



Tonkin, 

Annam . 

Annam, ) 
Gochinchine. S 

Tonkin, ) 
Gochinchine 5 > 2, 

Annam . } 

Tonkin - | 

Annam, é 
Tonkin. S 

Tonkin. 



Annam, 
Tonkin. 
Tonkin, 
Annam, 
Tonkin 



Francs. 

267.200 
502.100 

988.300 
3:12.000 
339.900 

.886.900 

338.500 

357.900 
202.400 



CABOTAGE — SORTIES 
3 PREMIERS TRIMESTRES 1902 



DESIGNATION 

DBS 

PRODUITS 



Peaux brutes. 

Poissons secs. 

Saumures et pâtes 

de poissons '1 

Coquillages autres) 

(madrépores). S 

Farines ) 

de froment. S 

Maïs en grains. 

"^ Riz. 



3 premiers 

trimestres 

1903. 



Francs. 



256.600 



Principaux 

pays 

de provenance. 



Principaux 

pays 

de destination' 



Gochinchine 
Tonkin. 
( Annam, 
2.342.500 ] Gochinchine, 
( Tonkin. 

9.033.100 j^^l^-r^' 



Indignés par ordre d'importance. 
Annam. 



290.300 

246.800 
211.100 

2.207.900 



Gochinchine 

Annam, 
Tonkin. 
Annam. 

Annam, 
Tonkin. 



Annam 
Gochinchine 

Tonkin. 

Annam, 
Gochinchine 

Annam. 

Tonkin. 

Annam 
Annam, 
Tonkin, i 
Gochinchine.. 



3 premiers 

trimestres 

1901. 



,!. 



Francs. 

182.000 

,140.900 

4.334.100 

564.100 

209.300 
156.300 

2.388.900 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 



219 



DESIGNATION 

DBS 

PRODUITS 



3 premiers 

trimestres 

1903. 



Légumes secs. 

Fruits de table. 

Fruits et graines î 
oléagineuses. 

Noix d'arec sèches 
Sucres blancs. 

Mélasses et sucres 
bruns. 

Cannelle. 

Poivre. 

Thé 

Huiles de coco, de 

ricin, de sésame, 

d'arachide. 

Caoutchouc. 

Opium. 

Espèces 
médicinales. 

Bois communs 
et exotiques. 

Coton . 

Tourteaux 

de graines 

oléagineuses. 

Vins. 

Bière 
et limonade. ) 

Eaux-de-vie. 



Francs. 
469.500 
265.400 
227.400 
1.125.800 

3.738.400 

3.106.600 

484.000 

4.348.700 

880.600 

445.500 

282.600 

5.028.700 

485.400 

1.295.000 

184.900 
502.300 

446.600 
386.800 
214.600 



Principaux 

pays 

de provenance. 



Principaux 

pays 

de destination. 



Indiqués par ordre d'importance. 



I 502.300 j 



Annam, 
i^ Cochinchine 

Tonkin, 

Annam. 
( Annam, 
( Cochinchine, 

Tonkin, 

Annam. 

Annam, 
Cochinchine 

Tonkin. 

Annam, 

Tonkin, 
Cochinchine. 

Tonkin, 
Cochinchine. 

I Cochinchine. 

Annam, 
Tonkin. 

Annam « 
[ Cochinchine. 

( Tonkin. 

(Cochinchine, 
Tonkin, 
Annam. 
( Annam, 
) Tonkin. 
l Tonkin, 
] Cochinchine, 
( Annam. 
f Annam. 

Annam . 
Cochinchine. 

il Annam, 
' Tonkin. 



Annam . 



Annam, 
Cochinchine 

Annam. 



Cochinchine, 
Cambodge . 

Annam, 
Cochinchine 

Annam. 



Cochinchine, i 
Tonkin. 

Annam. 

Annam, 
Tonkin. 

Annam . 



Tonkin, 
Cochinchine 
Cochinchine,) 

Tonkin. \ 

Tonkin, 
Cochinchine. 



3 premiers 

trimestres 

1901. 



francs. 

689.700 

730.400 

234.500 

1.715.300 

3.065.600 

1.263.000 

159.000 

3 136.500 

841.500 

406.800 

573.800 

4.839.800 

433.000 

820.600 
634.400 
296.600 

370.900 
244.400 
186.200 



220 



LINDO-CHINE 



C. — Transit. 

i® TONKIN 



Hong - Kong au 
Yun-Nan . . . 

Yun-Nan à Hong- 
Kong . . 

Europe au Yun- 
Nan 

Europe au Quang- 
Si 

Totaux . . . 



TROIS 
PREMIERS TRIMESTRES 



1902. 



Fr&ncs. 
18.716.275 

7.023.685 

16.774 



25.756.734 



francs. 
12.556.753 

7.337.744 

836 

7.215 



19.902.548 



DIFFÉRENCE 
EN FAVEUR DB 



1902 



Fnnrs. 
6 059.522 

14.938 



6.074 460 



FraBCS. 
314 059 

7.215 



321.274 



Ici^ il nous faut constater une moins-value de 
4.750.000 fr. provenant du transit de Hong- 
Kong au Yun-Nan. On donne comme raison que 
les droits de douane à la réimportation (sel et 
opium) sont trop élevés pour que les commerçants 
chinois empruntent la voie du Fleuve-Rouge, 

Tout le commerce de transit revient pour la 
plus forte part à l'Empire britannique, c'est-à- 
dire au grand entrepôt de Hong-Kong. Il n'est pas 
douteux que notre possession indo-chinoise, 
malgré la facilité qu'eût pu produire la proximité 
des pays et leur situation géographique réci- 
proque, n'a pas pris au trafic des provinces méri- 
dionales de la Chine la part qui semblait devoir 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 221 

lui revenir en un très bref laps de temps. 

La statistique complète du commerce au Ton- 
kin pour 1900 — la seule sur laquelle il soit en- 
core possible de raisonner — groupe ensemble 
es exportations de cette colonie vers les trois 
pays d'Extrême-Orient : Chine, Japon, Siam; la va- 
leur en a été estimée à 2.235.814 francs, non 
compris le numéraire. Les principaux envois 
comportent les articles suivants : 

Poissons frais, 465.782 fr. ; semoules en pâte, 
406.496 fr. ; riz cargo ayant plus de 33 p. 100 de 
paddy, 25.798; riz en farines, 30.834 fr. ; ciment, 
683.580 fr. ; charbon, menu et criblé, 264.810 fr. ; 
tissus, 47.872, dont : (tissus de soie et de beurre 
de soie, 43.350). 

La plupart de ces produits ne figurent pas sur 
les listes d'importation dans les régions de Mongtzé 
et de Long-Tchéou. Un fait analogue se produit en 
ce qui concerne la Cochinchine, dont les expédi- 
tions vers les pays d'Extrême Orient ont atteint 
en 1900 la valeur de 3.995.719 francs et se com- 
posaient notamment des marchandises ci-après : 

Animaux vivants, 38.037 fr. ; produits et dé- 
pouilles d'animaux, 60.142 fr. ; poissons secs salés 
ou fumés, 91.150 fr. ; crevettes, seiches, biches 
de mer, ailerons de requin ; algues marines, 
11.781 fr. ; importation à Mongtzé en 1901, 
11.899 fr. ; test de crevettes (fumier), 138.839 fr. ; 



222 l'indo-chine 

farineux alimentaires ; 2.745.444 fr. (riz en paille 
(paddy), riz entier, brisures, légumes secs en 
grains, biscuits de mer et pains). 

Tabac indigène en feuilles, 267.608 fr. ; tabac 
chinois à fumer et à priser, cigares et cigarettes, 
31.576 fr. ; sucres blancs en poudre, 11.503 fr. 
sucres bruns en galettes dites chinoises, 19.122 fr. 
filaments, tiges et fruits à ouvrer, 316.563 fr. 
coton égrené, 324.923 fr. ; fils de soie, 16.201 
tissus de soie, 14.872 fr. ; ouvrages de sparterie 
et de vannerie, 71.800 fr. 

Les exportations de TAnnam vers les mêmes 
destinations, se chiffrantau total par 163.334 francs, 
consistaient en : 

Animaux vivants (bœufs et porcs) , 82. 854 fr. ; pro- 
duits de pêche (poissons secs), 48.285 tr.; matières 
dures à tailler (os et sabots de bétail bruts), 14.597 fr.; 
farineux alimentaires, 7.845 fr. ; filaments, tiges et 
fruits à ouvrer, 9.564 fr.; bois communs, 5.796 fr.; 
quatre autres produits, ensemble, 1.393 fr. 

On voit le peu d'importance relative de ces 
chiffres. Au surplus, les articles qui viennent 
d'être énumérés, relativement à l'Annam et à la 
Cochinchine, ne rencontrent jusqu'à présent 
qu'une demande fort restreinte sur les marchés 
du Yun-Nan et du Kouang-Si ; dans ces catégories, 
les envois arrivant de diverses provenances res- 
tent encore très peu importants. 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 223 

Les réexportations de toute Tlndo-Chine, pen- 
dant le même exercice, vers les trois pays déjà dé- 
signés, on été estimées à 2.527.609 francs, dont 
423.523 francs pour les valeurs à la sortie duTon- 
kin. Les provinces méridionales de la Chine pa- 
raissent n'avoir reçu qu'une part fort restreinte 
des marchandises françaises ou étrangères ainsi 
réexpédiées. 

Les importations réunies de la Chine, du Japon 
et du Siam en Cochinchine et au Cambodge se 
sont élevées, en 1900, à 6.056.451 francs. Mais 
elles se composaient de produits (riz en paille, fa- 
rines, poteries, indigo, fils de lin, retors, écrus, 
caoutchouc et gutta-percha bruts, peaux brutes, 
écailles de tortue) qui manifestement n'intéres- 
sent pas le trafic passant par le Fleuve Rouge ou 
par la voie de Lang-Son. 

Au Tonkin , les marchandises indiquées, 
en 1900, comme venant des trois pays d'Extrême- 
Orient, ont été évaluées en tout à 315.897 francs. 
Les articles pouvant être regardés d'une façon 
certaine comme originaires des régions chinoises 
voisines de la frontière sont en nombre fort li- 
mité. On ne peut guère signaler que, d'une part : 

Les huiles fixes pures (lin, ravison, ni- 
ger, coton, sésame, arachides) exportées du 
Kouang-Si, 29.857 kilogrammes, 17.616 francs. 

De l'autre, les métaux arrivant du Yun-Nan, soit : 



224 l'indo-chine 

Les fers bruts enmassiaux, prismes ou barres, 
contenant 4 pour 100 de scories au plus, 45kilog., 
4 fr. ; rétain en masses brutes, saumons, barres 
ou plaques, 7.072 kilogrammes, 19.660 francs. 

Il reste enfin à signaler, parmi les marchan- 
dises soumises au tarif spécial (décret du 28 dé- 
cembre 1808) Topium brut ou préparé, représen- 
tant pour une valeur de 956. 6S3 francs ; ce pro- 
duit peut être considéré comme provenant presque 
en totalité du Yun-Nan. Sous cette même rubrique 
les statistiques coloniales mentionnent encore, au 
nombre des importations chinoises au Tonkin, 
en 1900 : 

Les porcelaines communes, blanches ou déco- 
rées d'une seule couleur, 956.653 fr. ; les papiers 
et enveloppes chinois de toute nature autres que 
ceux portant annonces ou réclames commerciales, 
971.885 fr. ; le papier destiné au culte, 63.466 fr. ; 
les articles et pétards chinois, 512.210 francs. 

Bien que ces articles doivent êtro rangés au 
nombre de ceux qui sont produits au Kouang-Si, 
cependant, ce n'est pas sans doute de cette province 
que vient la majeure partie de ceux qui sont in- 
troduits sous ces désignations dans notre colonie- 
En effet, les marchandises dont il s'agit ne figurent 
sur les listes d'exportation de la douane de Long- 
Tcheou que pour des quantités et valeurs très ré- 
duites, ainsi qu'il résulte des chiffres ci-après : 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 225 

Piculs. Francs. 

Porcelaines grossières . . Si 1.442 

Papiers 10 238 

Papiers pour le cuite 29 1 127 

Artifices et pétards 23 948 

Il convient toutefois de noter, dès à présent, avec 
satisfaction, certains indices qui permettent de 
penser que la situation actuelle sera modifiée 
bientôt, dans un sens favorable à notre pays. En 
particulier, deux faits mentionnés dans le dernier 
rapport du consul d'Angleterre à Pak-Hoï sont à si- 
gnaler à ce sujet. D'une part, les Compagnies de na- 
vigation intéressées tentent actuellement d'orga- 
niser à Haïphong l'embarquement direct sur l'Eu- 
rope de l'étain exporté du Yun-Nan. Si le projet 
aboutit, les navires français obtiendront, par an, 
3.000 tonnes de fret aux dépens des bâtiments 
chargés à Hong-Kong. Il s'agit, d'autre part, du 
commerce des filés de coton représentant plus de 
la moitié des échanges avec le Yun-Nan. L'agent 
anglais à Long-Tchéou n'a-t-il pas reconnu que 
l'Indo-Chine est dans des conditions à devenir pro- 
chainement un compétiteur sérieux et que la pro- 
duction des deux filatures duTonkin a réduit l'im- 
portation des filés pour le marché local de près de 
7.500.000 francs. 

Le transit, à travers la Cochinchine et le Cam- 
bodge^ vers le Laos, Battambang et au Siam, est 
toujours assez inactif. On constate cependant qu'il 



226 



L INDO-CHINE 



aurait quelque tendance à s'améliorer. Le transit 
vers Battambang atteint, en effet, pour les trois 
premiers trimestres de 1902 : 569.588 francs 
contre 355.451 francs en 1901. Soit une plus-value 
de 200.000 francs^ qui porte presque entièrement 
Bur les tissus de coton. 

D. — Récapitulation. 

Mouvement commercial des trois premiers tri- 
mestres 1902, comparé à celui des trois premiers 
trimestres 1901 : 



Commerce ex 
térieur. . 

Commerce in 
térieur. . 

Transit . . 

Totaux. . 



TROIS 
PREMIERS TRIMESTRES 



1902. 



FraBcs. 
315.678.070 

117.519.484 
20.785 925 



453 983.479 



1901. 



Francs. 
275.270.755 

104.943.602 
27.790.689 



407.005.046 



DIFFERENCES 



En plus. 



Francs. 
40.407.315 

12.575.882 



52.983.197 



En moins. 



Francs. 



6.004.764 



6.004.764 



Augmentation totale : 46.978.433 francs. 



Le mouvement commercial des trois premiers 
trimestres 1902 se traduit, en valeurs, par la 
somme de : 453.983.479 francs, numéraire non 
compris. Il accuse ainsi, par rapport à la période 
correspondante de Tannée 1901, un excédent de 
46.978.433 francs. 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 227 

Avions-nous raison, au début, en déclarant que 
devant de pareils chiffres, il devenait difficile, aux 
moins optimistes comme aux plus prévenus, de 
ne pas reconnaître le pas considérable fait, en 
quelques années à peine, par Tlndo-Chine dans 
la voie des échanges et des relations économiques 
avec la France et l'étranger? 

Les tableaux et relevés * qui précèdent ne se- 
raient pas complets si nous ne les faisions suivre de 
quelques renseignements complémentaires sur les 
exportations de riz qui représentent, à elles seules, 
jusqu'à ce jour, l'élément principal du commerce 
extérieur de Tlndo-Chine. 

Nous reproduisons ci-dessous le tableau com- 
muniqué par la Direction Générale des Douanes 
et Régies : 



1. « Les statistiques officielles ne donnent qu'un aperçu in- 
complet de l'augmentation du tonnage, car si l'on veut ar- 
river à une exactitude absolue, il faut tenir compte de la trans- 
formation des riz par l'industrie du décortiquage. Les usines , 
rares il y a dix ans, se multiplient aujourd'hui; le riz brut, 
ou paddy, est traité sur place et sort de plus en plus sous la 
forme de riz blanc, de riz cargo, de farines, produits moins 
encombrants, d'un transport plus facile et moins onéreux. 

» Le tonnage à l'exportation indiqué par les statistiques ne 
fournit donc qu'une notion imparfaite de la surproduction des 
riz indo-chinois. Mille tonnes de paddy produisent 600 tonnes 
de riz blanc ou 750 tonnes de riz cargo. En exprimant en 
tonnes de paddy le total de l'exportation des riz manufacturés, 
on obtient la véritable impression du développement de la pro- 
duction de riz. » 

{Situation de l'Indo-CUine, par M. Paul Doumer, page 147.) 



228 



LINDO-GHINE 

Exportations de Riz. 




« 


o 


60 


a 


1 


S 


a 


6 


ce 


•d 


U 


a 









RIZ EN PAILLE PADDY 



France 

Colonies françaises. 

Pays d'Europe . . . 

Chine, Japon . . . 

Pour les entrepôts 
deSingapore . . . 

Pour les entrepôts 
de Hong Kong . . 

Pour les autres pays 
d'Asie, d'Àfrioue, 
d'Amérique et d'O- 
céanie. (Philippi- 
nes, Java) .... 

Tonnes 

France 

Colonies françaises . 

Pays d'Europe. . . 

Chine, Japon. . . . 

Siam. ... 

Entrepôts de Singa- 
pore 

Efntrepôts de Hong- 
Kong 

Autres pays .... 

Tonnes 



136 


21 
38 

67 


45 

2 
236 


43 


88 




824 


57 


34 


248 


34.734 








235 


101 


259 


376 


36.076 



RIZ 


CARGO 






213 


42 
8.857 


66.217 

14.314 

7.201 

5 


5 


25 




138 


16 


2.214 


116.815 


30.609 
1.606 


21 


2.454 


125.715 


140.063 



66 

38 

2 

484 

970 
35 017 



235 



36 815 



66.217 

42 

14.314 

16 277 

5 

180 

169.639 
1 607 



268.285 



N. B. — Dans ce tableau, nous tenons compte des centaines de kilos dans 
les totaux, ce qui explique que Taddition des unités de tonnes ne parait 
pas toi^oars exacte. 



LE MOUVEMENT GOMUERGIAL 



229 



DESTINATIONS 



a 

(S 



o 



fl 
2 



BRISURES DE RIZ 



France. ...... 

Colonies françaises. 
Pays d'Europe . . . 
Chine, Japon. . . . 

Entrepôts de Hong- 
Kong 



Tonnes . 



34.621 

55 

435 

460 

12.560 



48.133 



FARINES ET POUSSIÈRES 



France 

Pays d'Europe . . . 

Entrepôts de Singa- 
pore 

Entrepôts de Hong- 
Kong 



Tonnes . 



RIZ ENTIER BLANC 



France 

Colonies françaises. 
Chine, Japon. . . 

Siam 

Pour les entrepôts 

de Singapore . . . 
Pour les entrepôts 

de Hong-Kong. . . 
Pour les autres pays. 

Tonnes ..... 



65 
8 



73 



130 
419 



626 



94.635 

21.935 

33.605 

6 

6.337 

110.249 
367 068 

635.444 



964 
42.674 


602 


81.973 


126.216 



34.621 

55 

435 

460 

12 560 



48.133 



964 
42.674 

602 

81.973 



126.217 



94.635 

22.065 

34.161 

9 

6 .346 

110.254 
367.068 

636 149 



230 l'indo-chine 

Si nous additionnons les exportations du riz de 
rindo-Chine, sous toutes ses formes, nous 
voyons qu'elles ont dépassé, pour la première 
lois, le chiffre de un million de tonnes *. 

On peut dire que depuis six ans l'augmentation 
a été à peu près ininterrompue. Voici, en effet, les 
chiffres tels que les a publiés la Direction générale 
des Douanes et Régies : 

En 1897 775.154 tonnes. 

En 1898 804.578 — 

En 1899 894.954 — 

En 1900 915 635 — 

En 1901 911.754 — 

Les exportations de la Cochinchine et du Tonkin 
se répartissent de la façon suivante : 

Cochiochine. Tonkin. 

En 1897 637.570 136.692 

En 1898 715.318 88.620 

En 1899 798.794 95.250 

En 1900. 739.503 168.622 

En 1901 758.539 150.818 

En 1902. . 985.966 126.718 

Il y a lieu de remarquer, dans le grand ta- 
bleau précédent, le nouveau et considérable gain 
du riz blanc de Cochinchine, qui a dépassé 
635.000 tonnes en 1902 contre 160.000 en 1895 et 
481.909 tonnes en 1901. 

1. Exactement 1 million 115.601 tonnes. 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 231 

Si nous ramenons toute l'exportation à la même 
mesure, c'est-à-dire au paddy, en comptant 
1.299 kilos de paddy pour fournir une tonne de 
riz cargo 20 pour 100 et 1.666 kilos pour fournir 
une tonne de riz blanc^ les chiffres suivants don- 
neront une idée plus juste de Textension de la 
culture en Cochinchine, à sept ans d'intervalle. 

Exportation de Cochinchine en paddy. 

En 1895. 814.416 tonnes. 

En 1901 986.235 — 

En 1902 1.286.702 — 

Soit un gain de 300.000 tonnes sur 1901 et de 
472.000 tonnes sur 1895. 

Enfin, il y a également lieu de noter une nou- 
velle augmentation dans les expéditions pour la 
France, qui s'élèvent au chiffre global de 
196.503 tonnes. 



Expéditions de riz de Cochinchine 
en France. 

RIZ SOUS TOUTES SES FORMES 

En 1897 86.962 tonnes. 

En 1898 152.230 — 

En 1899 107.369 — 

En 1900 140,964 — 

En 1901 170.286 — 

En 1902 196 503 — 



232 L*IND0-GH1NE 

Un autre fait à relever nous paraît être le 
chiffre relativement faible auquel se maintiennent 
les expéditions de riz de Cochinchine sur Hong- 
Kong, depuis 3 ans : 

En 1900 283.180 tonnes. 

En 1901 230.564 — 

En 1902 290.125 — 

alors qu'en 1899 l'exportation avait atteint jusqu'à 
409.150 tonnes. A noter aussi dans cette exporta- 
tion les quantités considérables de farines et 
poussières (81.974 tonnes en 1902). 

Enfin, les Philippines et les Indes Néerlan- 
daises continuent à être les plus grosses con- 
sommatrices de riz cochinchinois (367.068 tonnes 
en 1902, contre 306.476 tonnes en 1901). 

Nous ne pouvons malheureusement retrouver 
dans les documents officiels la part de chacune 
d'elles. En nous reportant à la statistique fournie 
par la Chambre de commerce de Saïgon, nous 
trouvons : 

Philippines : 262.018 tonnes, contre 146.662 en 
1901. 

Indes Néerlandaises: 119.913 tonnes, contre 
172.292 en 1901. 

Par suite de la rareté des pluies tombées en 
automne 1902, la récolte du cinquième mois n'a 
pas été, cette année, aussi brillante que celle des 



LE MOUVEMENT COMMERCIAL 233 

années précédentes et les exportations s'en sont 
naturellement ressenties. Les statistiques accusent 
en effet une diminution sensible dans les sorties 
du port de Saïgon, pour le premier semestre de 
Texercice encours : 398.1 19 tonnes de riz (paddy, 
brisures et farines) contre 480.578 tonnes pen- 
dant le premier semestre de 1902. 

Ces expéditions se décomposent de la manière 
suivante en ce qui concerne les destinations : 



Pays de destination. 

France 

Colonies françaises . . 

Ports d'Europe 

Port-Saïd, à ordres . . 
Indes néerlandaises . . 

Singapore 

Philippines 

Hong-Kong 

Autres ports de Chine. 
Ann€un et Tonkin . . . 

Japon 

Divers 

Totaux .... 



Bien que très notablement inférieures aux en- 
vois de 1902, les expéditions en 1903 sont encore 
supérieures à celles du premier semestre 1900 et 
1901. 



l«r semestre 


le' semestro 


1902. 


1903. 


73.735 


50.996 


19.176 


2 167 


7.552 


2.109 


44.792 


» 


61.493 


9.172 


2.441 


2.707 


122.774 


113.617 


128.742 


150.316 


17.981 


» 


» 


323 


361 


64.654 


1.534 


1.517 


480.578 


398.118 



CHAPITRE VIII 



Au sujet des craintes exprimées par certaine école éco- 
nomique. — L'Indo-Ghine ne peut concurrencer la 
France. — Son marché naturel, c'est la Chine avec ses 
quatre cent millions d'habitants. — Les câbles et les 
lignes de navigation. — Du rôle des Chinois dans 
l'œuvre économique. 



Le développement économique de FIndo-Chine 
s'est très souvent heurté à l'opposition soulevée 
en France par Técole protectionniste, qui ne veut 
voir dans la prospérité commerciale de la Colonie 
qu'une cause d'affaiblissement pour la métropole. 
Pour cette école, l'extension du mouvement in- 
dustriel du Tonkin ne peut se faire qu'au détri- 
ment des industries françaises, qui subiraient, de 
ce fait, une concurrence d'autant plus redoutable 
que les conditions de production sont, en Indo- 
Chine, beaucoup moins onéreuses qu'en France. 



l'indo-chine et son marché naturel 235 

Ces craintes sont-elles fondées? Nous ne le 
croyons pas. 

En premier lieu, le problème doit être, à cette 
heure, posé autrement. Dire que l'Indo-Chine doit 
ou peut concurrencer la métropole, c'est mécon- 
naître les intérêts mêmes de Tlndo-Chine et ou- 
blier sa situation en Extrême-Orient ; c'est con- 
fondre le juste souci de l'industrie métropolitaine 
avec la nécessaire exploitation des richesses de 
rindo-Chine. Ceci ne doit pas nuire à cela. Et 
mieux, ceci doit compléter cela. En d'autres 
termes, l'industrie coloniale est à créer pour faire 
ce que Findustrie française ne fait et ne peut pas 
faire, c'est-à-dire pour envoyer ses produits là où 
les produits métropolitains ne vont pas et ne peu- 
vent pas aller. 

« Si Ton constate, par exemple, que l'industrie 
de la métallurgie métropolitaine ne peut fournir 
et ne fournit pas, en fait, la moindre partie du fer 
que TExtrême-Orient demande en quantités con- 
sidérables et croissantes, s'il y a, en Indo-Chine, 
tous les éléments d^une production métallurgique 
à bon marché, on doit inciter et encourager les 
industriels français à créer des établissements en 
Indo-Chine, qui joue bien, pour eux, dans ce cas, 
le rôle de base d'action nouvelle. Un établisse- 
ment métallurgique, fondé sur terre française, 
avec des capitaux, des ingénieurs, des contre- 



236 l'indo-ghine 

maîtres français, pour substituer, en partie au 
moins, ses rails, ses fers de construction, ses ma- 
chines, aux produits similaires des usines étran- 
gères, donnerait à la France des bénéfices indé- 
niables. 

» L'exemple donné pour le fer s'applique aux 
ciments, aux filés de coton, à cent autres pro- 
duits que rindustrie nationale ne peut exporter 
en Asie. C'est dans cette voie que la colonisation 
industrielle doit être engagée*. » 

En second lieu, croire que Tlndo-Chine peut se 
poser en rivale de la métropole, c'est ignorer que 
les produits indo-chinois ont un débouché tout 
naturel, un débouché certain et rémunérateur, en 
Chine, territoire immense, peuplé de quatre cents 
millions d'habitants, et qu'avant de franchir la 
distance considérable qui les sépare des marchés 
français où ils viendraient, frappés d'un fret coû- 
teux, concurrencer les produits nationaux, ils 
iront, à très peu de frais, en Chine, dont ils ne 
sont séparés que par une centaine de kilomètres. 
C'est une vérité d'ordre économique qui par son 
évidence se passe même de tout développement. 
La Chine est, en effet, le marché tout indiqué 
de rindo-Chine ; c'est en Chine qu'iront et les ar- 
ticles ouvragés, et les produits manufacturés, et 

i. Situation de V Indo-Chine ( 1 897-1 904)^ loc, cit., page 61. 



ET SON Marché naturel 237 

les objets de consommation livrés par notre colo- 
nie. Débordant de ses quatre cents millions d'habi- 
tants, FEmpire Chinois a de grands besoins, aux- 
quels il ne peut lui-même répondre, faute de 
sécurité, faute d'activité industrielle, faute aussi 
de capitaux et d'organisation sérieuse. L'anarchie, 
le désordre, les incursions des pirates empêche- 
ront ce pays d'exploiter, d'ici longtemps, les 
richesses qu'il renferme, en abondance, et de se 
livrer à l'exploitation soit agricole, soit industrielle 
de ses éléments divers de vitalité et d'énergie. Or, 
la France n'exporte qu'en proportions très faibles, 
en regard du chiffre qu'accusent le commerce 
anglais et les statistiques allemandes. Nous ne 
parlons ni des États-Unis ni du Japon, dont les 
produits envahissent de plus en plus les marchés 
chinois. L'Indo- Chine, située aux portes mêmes 
de la Chine, en communications directes, cons- 
tantes et faciles avec la Chine est, ce semble, 
tout indiquée pour suppléer la métropole dans 
cette lutte mondiale dans l'Empire du milieu et 
pour trouver le stimulant nécessaire à son expan- 
sion économique. 

L'industrie française n'a donc rien à redouter 
du mouvement qui se dessine au Tonkin et dont, 
il faut l'espérer, un avenir prochain verra le plein 
épanouissement. Ce que l'industrie tonkinoise 
fabriquera et exportera sera précisément ce que 



238 l'indo-chine 

la métropole ne peut, elle, fournir'qu'à des prix trop 
élevés pour être rémunérateurs même pour elle, 
ou ce qu'elle ne peut produire parce que Téloigne- 
ment ne lui permet pas de pénétrer dans les mar- 
chés acheteurs. Loin d'y trouver une rivale, l'in- 
dustrie française ne doit voir dans la jeune 
industrie dlndo-Chine qu'une auxiliaire précieuse 
et utile, destinée à la remplacer, à la suppléer et 
à faire apprécier, contre Tindustrie anglaise, 
allemande ou américaine, la supériorité de ses 
méthodes et Texcellence de ses procédés. 

Et en dehors du Quang-Si et du Quang-Tong, 
le Tonkin peut encore trouver de nouvelles sources 
de profit dans la pénétration économique d'une 
des provinces, peut-être la plus réputée de l'Em- 
pire chinois, le Yun-Nan. Dans quelques années, 
lorsqu'au lieu d'emprunter la voie du Fleuve Rouge, 
difficile, longue et parfois incertaine, Jes marchan- 
dises pourront être drainées directement et rapide- 
ment par la voie ferrée, n'est-il pas évident qu'Ha- 
noï et qu'Haïphong deviendront les aboutissants né- 
cessaires d'un commerce d'échanges que la tran- 
quillité et le bon voisinage rendront déplus en plus 
actif et puissant. Car les raisons, soit politiques, soit 
commerciales qui ont fait que jusqu'ici ces échan- 
ges se sont faits par la voie coûteuse de la rivière 
de Canton, le Quang-Si et Pak-Hoï n'existeront 
plus, du jour où les marchandises pourront être 



ET SON MARCHÉ NATUREL 239 

directement, à peu de frais et en peu de temps, 
transitées à Haïphong et de là embarquées pour 
la Chine, Hong-Kong et Singapour. Certes, nous 
ne tomberons pas dans Terreur commise par 
quelques enthousiastes irraisonnés du Tonkin 
qui voyaient déjà dans Haïphong le grand port de 
TExtrême-Orient, détrônant Hong-Kong. Il faut 
se défendre de ces projets chimériques. Mais rien 
n'empêche de penser, surtout si les travaux pro- 
jetés à Haïphong sont exécutés un jour et si ce 
port est doté, d'une part, de quais et d'apponte- 
ments, et rendu, de l'autre, accessible aux na- 
vires d'un fort tonnage, qu'il ne parvienne, très 
rapidement, à être un des ports de commerce les 
plus actifs et les plus fréquentés des mers de 
Chine. 

Ces espérances imposent de grands devoirs en 
même temps qu'elles précisent le problème. 
L'Indo-Chine possède de nombreux ports : Haï- 
phong, Tourane, Saigon, pour ne citer que les 
plus importants. Aucun n'est en état, à cette 
heure, de soutenir le rôle qui doit lui échoir un 
jour. 

On a beaucoup fait jusqu'à présent pourl'Indo- 
Chine dans l'ordre matériel : routes, chemin de 
fer. 11 importe qu'on se préoccupe un peu de l'état 
de ses ports et que les travaux d'aménagement, 
d'agrandissement, de dragage, longtemps promis, 



] 



240 l'indo-chine 

toujours ajournés, soient résolument entrepris. 
Il y va de Tavenir de la colonie. 

Il faut, d'une part, que llndo-Chine devienne, 
par un réseau de câbles, Tun de nos centres 
nerveux en relations rapides avec la Chine, les 
îles néerlandaises et américaines du Pacifique oc- 
cidental, plus tard l'Australie et tous les archipels 
du Pacifique. La construction de ce réseau sous- 
marin est commencée; il est à souhaiter que 
l'achèvement en soit assidûment poursuivi. 

D'autre part, c'est Tlndo-Chine qui doit repré- 
senter la France, économiquement et politique- 
ment, vis-à-vis de la Chine et de tous les autres 
États de l'Extrême-Orient, Le budget général 
étend son action bienfaisante fort au delà des 
limites de nos possessions; il y aurait quelque 
injustice à taxer de somptuaires les subventions 
allouées aux hôpitaux, aux écoles, aux bureaux de 
poste français de diverses villes d'Extrême-Orient. 

Il est également indispensable que les divers 
services de navigation^ subventionnés ou non, si 
négligés et si insuffisants, que le commerce du 
cabotage, à l'état encore trop embryonnaire, 
soient étudiés et corrigés dans le sens des amé- 
liorations qu'un juste souci des intérêts de 
rindo-Chine rend chaque jour plus urgentes et 
plus nécessaires. Tout, ou à peu près, est à faire 
dans cet ordre d'idées. Cela paraît même in- 



ET SON MARCHÉ NATOREI. 241 

croyable. 11 semble même qu'on se plaiso à ag- 
graver la durée des voyages et à décourager ceux 
qui seraient tentés d'aller plus loin. A peine si 
un effort sérieux a été tout récemment tenté. 
Lorsqu'on sera entré dans la période véritable- 
ment active, lorsque des bateaux français sillon- 
neront en tous sens, comme les pavillons anglais 
et allemands, les mers d'Extrême-Orient et les 
grands fleuves navigables, lorsqu'entre Canton, 
Hong-Kong, Shang-Haï et Haïphong des ser- 
vices réguliers seront établis, lorsque nos 
marchandises descendront par le Yang-Tsé vers 
les riches contrées du Han-Kéou, il n'est pas 
téméraire de prévoir les changements heureux 
qui en résulteront en très peu de temps pour 
rindo-Chine. Cela fait partie de tout un plan 
de réformes maritimes réclamées depuis déjà 
de longues années. Il faut, en effet, que le 
Tonkin, si l'on veut sérieusement aider à son 
expansion commerciale et industrielle, soit en 
rapports faciles, immédiats, répétés avec les 
principaux ports de Chine et que des relations 
fréquentes et soutenues s'établissent désormais 
entre les centres exportateurs et importateurs. 

Il résulte de toutes ces considérations que l'on 
ne saurait trop préconiser l'emploi des mesures 
susceptibles de favoriser notre pénétration éco- 
nomique en Chine. Il semble que ceUe-ci ait été 

16 



242 l'indo-ghine 

plutôt sacrifiée jusqu'ici et que Ton ait trop vu 
dans les Chinois, non des auxiliaires et des sti- 
mulants, mais des concurrents et des rivaux. 
C'est ainsi que Ton peut expliquer les droits à 
l'exportation en Chine et les tracasseries fiscales 
ou autres dont les Chinois ont été l'objet en Indo- 
Chine. Longtemps encore l'Annamite vivra dans 
sa rizière, ou dans sa maison, ignorant le méca- 
nisme des affaires, et fermé aux entreprises qui 
demandent beaucoup d'argent, de l'intelligence 
et de la pratique. Le Chinois, au contraire, a 
l'âme des affaires. Respectueux envers nous, tout 
au moins de leurs engagements, adroits, avisés, 
le plus souvent intéressés dans les maisons euro- 
péennes pour lesquelles ils agissent comme com- 
pradors, établis dans les villages^ mariés avec des 
femmes annamites, les Chinois * sont à cette heure 
les principaux facteurs de l'activité économique 
de l'In do-Chine. A leur contact, l'Annamite pren- 
dra sûrement le goût, le sens et la pratique des 
affaires. Loin de les persécuter ou de les tracas- 
ser, notre intérêt est au contraire de les attirer 
en Indo-Chine et de les y employer. Non seule- 
ment l'Indo- Chine profitera de leur activité. 



1. A Saigon (Rue Gatinal), à Hanoï, à Faifo, à Tourane, à 
Tuyen-Quan, à Bac-Ninh, la plupart des boutiques sont tenues 
par des Chinois. Je ne parle pas de Gholon, devenu un vrai 
centre d'activité chinoise. 



ET SON MARCHÉ NAtUftEL 243 

de leurs connaissances, de leurs capitaux pour la 
mise en valeur de ses propres richesses, mais en- 
core trouvera en eux;, pour le rapprochement de 
plus en plus étroit qu'il s'agit d'établir entre notre 
colonie et TEmpire Chinois, les agents les plus 
précieux, les plus utiles et les plus intelligents. 



CHAPITRE IX 



I.a question monétaire. — La piastre et la dépréciation 
de l'argent. — De Tinfluence de la baisse de la piastre 
sur le développement économique de Tlndo-Chine. — 
Les solutions proposées. — L'Indo-Ghine est avant tout 
un pays d*exportation. — L'équilibre budgétaire doit 
être sa préoccupation principale. — La crise de la 
sapèque. — Du danger de laisser plus longtemps l'in- 
digène exposé aux fluctuations de la ligature. 



Au point où nous sommes arrivés, le dévelop- 
pement économique de Tlndo-Chine apparaît 
comme une succession de problèmes, comme une 
série de données étroitement reliées entre elles et 
qu'il importe, si Ton ne veut pas être exposé à 
compromettre Tensemble, d'examiner en leurs 
divers éléments, de dissocier et de solutionner 
avec le juste souci des applications pratiques et 
des nécessités permanentes. Tel est, en particu- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 245 

lier, le cas du régime monétaire. Nous abordons 
ici une des questions, peut-être les plus discutées 
de riieure présente. Chacun a parlé, chacun a 
écrit, chacun a donné son avis. 

Des commissions ont été instituées. Elles ont 
fonctionné, enquêté. Et cependant nulle solution 
n'a encore prévalu. C'est que rarement aussi on 
a vu tant de divergences se faire jour. Il convient 
d'observer que le problème est singulièrement 
délicat et qu'il touche à la source même des reve- 
nus de la colonie. On ne saurait par suite être 
trop prudent dans la façon dont il conviendra de 
poser la question et dans les conclusions que Ton 
en pourra tirer. 

L'unité monétaire en Indo-Chine, comme du 
reste dans tout l'Extrême-Orient, est la piastre 
d'argent. C'est la monnaie que nous avons trouvée 
quand nous nous sommes établis dans la colonie, 
et l'ayant acceptée, il n'a plus été possible depuis 
de la remplacer par une autre. Du reste, les con- 
ditions économiques de Tlndo-Chine sont telles 
qu'une modification du système financier n'eût 
pas été sans présenter de très graves dangers. La 
colonie est, nous l'avons vu> un pays de grande 
exportation pour sa production principal^, le riz. 
Les quantités considérables de riz exportées le 
sont presque toutes dans les pays d'Extrême- 
Orient qui ont la piastre pour seule monnaie et — 



246 L*INDO-GHINE 

c'est là un côté essentiel de la question — qui ne 
peuvent pas payer autrement qu'en piastres. D'où 
la nécessité impérieuse pour llndo-Chine de 
conserver la piastre tant que cet état de choses 
existera, autrement dit tant que la Cochinchine et 
le Tonkin, produisant plus de riz qu'ils n'en con- 
somment, en exporteront en Chine pour une va- 
leur supérieure à celle des produits qu'ils de- 
mandent à ce pays. 

Jusqu'en ces dernières années, la piastre s'étant 
maintenue à un taux à peu près uniforme, la 
question monétaire proprement dite n'avait pas 
autrement retenu l'attention, mais une lente et 
persistante dépréciation de l'argent ayant amené 
de brusques et fortes fluctuations du taux de la 
piastre, il en est résulté une perturbation des plus 
préjudiciables, non seulement dans la situation 
budgétaire de la colonie, mais aussi dans l'en- 
semble des opérations commerciales. 

Le rapport de 1 à 15 1/2 a subsisté jusqu'en 
1872-1873, entre l'or et l'argent. En 1873, l'Alle- 
magne adopta l'étalon d'or et vendit une grande 
partie de son stock d'argent. Cette mesure coïn- 
cidait avec une production d'argent plus intense, 
particulièrement au Mexique et aux États-Unis, 
où les mines adoptèrent de nouveaux procédés 
d'extraction et des moyens perfectionnés de trai- 
tement. 



\ 



LA QUESTION MONÉTAIRE 



247 



Cette surproduction ne fît que s'accroître dans 
les années subséquentes. Avant 1876, les mines 
fournissaient moins de 2 millions de kilogrammes 
d^argent annuellement et voici le tableau de 
Textraction d'argent de 1876, à 190J . 



Années. 




Moyenne annuelle 




KUog. 


KU«g. 


1876 à 1880. . . . 


10.979.273 


2.195.854 


1881 à 1885. . . . 


13.307.285 


2.661.457 


1886 à 1890. . . . 


16.937.362 


3.387.472 


1891 à 1895. . . . 


24.468.560 


5.893.712 


1899 à 1900. . . . 


26.072.293 


5.214.458 


1901. . . . 


5.500.000 


5.500.000 



Il ressort de cette statistique que la production 
de Targent, dans les dernières 26 années, a plus 
que doublé. 

Dans cette même période, plusieurs Etats ont 
adopté l'étalon d'or; il en résultait que, tandis 
que la production de l'argent ne faisait que s'ac- 
croître, son usage, en tant que monnaie d'échange, 
trouvait de moins en moins d'emploi. 

Il est vrai que l'emploi industriel de ce métal 
s'accrut considérablement, mais cependant pas 
dans une proportion suffisante pour compenser la 
surproduction des mines et la démonétisation de 
l'argent circulant. 

Il convient d'ajouter que Tusage industriel de 
l'argent est entravé, en France, par le droit do 



248 l'indo-chine 

contrôle de 20 francs par kilo pour une matière 
tombée aujourd'hui à 80 francs. 

Dans ces conditions^ la chute était irrémédiable. 
C'est ainsi que la piastre qui, il y a quelques 
années, était encore à 3 francs et même 3 fr. 50, 
est tombée, suivant une dépression continue, au- 
dessous du cours de 2 francs, pour se maintenir 
finalement aux environs de ce taux. On voit tout 
de suite les bouleversements qu'une pareille baisse 
a pu produire et Témotion qui dut en résulter dans 
tous les milieux. 

Les répercussions auxquelles cette baisse a 
donné lieu peuvent être envisagées à un triple 
point de vue : au point de vue de la fortune des 
particuliers, au point de vue du commerce en 
général, enfin au point de vue de l'équilibre bud- 
gétaire. 

La nécessité d'avoir en caisse la monnaie qui 
a cours dans le pays où ils exercent leur indus- 
trie ou leur commerce, oblige les commerçants et 
industriels, établis en Indo-Chine, à transformer 
en piastres la plus grande partie de leur avoir. 
Chaque nouvelle baisse de la piastre se traduit, 
par suite, pour eux, par une diminution de fortune 
et leurs bénéfices, en admettant qu'ils n'éprouvent 
aucune variation au point de vue du rendement 
commercial, subissent une dépréciation par ce 
fait seul que les rentrées s'opèrent en piastres. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 249 

C'est ainsi, par exemple, qu'un commerçant qui ga- 
gnait 10.000 piastres, en dépensait 4.000 et mettait 
6.000 piastres décote, soit 15.000 francs quand la 
piastre valait 2 fr. 50^ toutes choses égales 
d'ailleurs, ne verra plus sa fortune augmenter 
annuellement que de 12.000 francs, avec la piastre 
à 2 francs. 

Si Ton admet que Ton peut faire une exception 
pour ceux qui possèdent un stock de marchan- 
dises dont le trafic a lieu en francs, et s'il est vrai 
qu'ils ne subissent aucune dépréciation sur la 
partie de leur fortune représentée par ce stock, 
leur bénéfice, évalué en piastres, n'en subira pas 
moins les fluctuations indiquées plus haut, et 
nous verrons tout à l'heure que la baisse de la 
piastre pourrait rendre leur commerce plus diffi- 
cile et moins prospère. 

La véritable exception n'existe que pour ceux 
dont la fortune pourrait consister en titres (mais 
l'Indo-Chine compte si peu de rentiers) et pour 
ceux qui se trouvent propriétaires de terrains 
dans certaines villes, oii la propriété a pris une 
plus-value considérable. 

On peut donc affirmer, qu'à de très rares excep- 
tions près, la baisse de la piastre a eu pour effet 
de diminuer, en principe, la fortune et de réduire 
les bénéfices des Européens, mais il est bon 
d'ajouter que comme la plupart d'entre eux 



250 l'indo-chine 

n'éprouvent pas le besoin de transformer leur 
fortune en monnaie à étalon d*or, cette perte est 
surtout théorique, et que d'un autre côté cette 
même diminution de la piastre a souvent amené 
un accroissement de transactions commerciales 
dont les bénéfices ont compensé, et au delà, les 
réductions que nous venons de constater. 

' La répercussion de la baisse de la piastre sur la 
situation propre des indigènes a été beaucoup moins 
sensible : ceux qui ne produisent pas des denrées et 
objets consommés dans la colonie s'en aperçoivent 
à peine, puisque la base de leurs transactions est 
la piastre, mais la piastre dégagée de toute préoc- 
cupation de change, c'est-à-dire qu'elle représente 
toujours pour eux le même nombre de cents et 
de sapèques. D'autre part, leurs achats en pro- 
duits européens^ sur lesquels se fait sentir la ré- 
percussion du change, sont fort peu importants et 
pour eux, Taugmentation de dépenses est de ce 
fait à peu près insignifiante. 

D'autre part, ceux qui produisent des denrées 
et objets d'exportation dont la vente à l'étranger 
se fait en or, peuvent bénéficier, dans une certaine 
mesure, de la baisse de la piastre. Pour un pro- 
duit valant, en effet, 2 fr. 50, la parité ancienne, 
à 2 fr. 50 la piastre, était de 1 piastre, tandis qu'à 
l'heure actuelle, à 2 francs la piastre, elle est de 
1 dollar 25, soit de dollar 25 de bénéfice au 



LA QCESTION MONÉTAIRE 251 

profit du vendeur indigène, pour qui la piastre 
conserve toujours la même valeur. 

Hâtons-nous cependant d'ajouter que ce béné- 
fice est loin d'être tout entier pour Tindigène : peu 
au courant de toutes ces questions de change, ce 
dernier, en effet, défend mal ses intérêts contre 
les acheteurs des grosses maisons d'exportation, 
qui lui font des avances et savent profiter de la 
presque totalité de cet écart. 

En résumé, au point de vue indigène, les con- 
séquences de la baisse de la piastre peuvent au 
demeurant être considérées comme à peu près 
nulles, pour les uns comme pour les autres. 

Nous allons maintenant examiner les consé- 
quences de la baisse de la piastre sur le commerce 
général. Voyons d'abord la répercussfon produite 
sur les importations. 

Les valeurs des produits qui sont cotés dans la 
plupart des marchés internationaux. Tétant en 
francs, shillings ou marks, c'est-à-dire en espèces 
fixes, ne sont influencées que par les lois de l'offre 
et de la demande qui régissent ces articles. On peut 
donc dire que les fluctuations de la piastre n'ont 
aucune action sur les cours du marché mondial. 

Par contre, les produits importés en Indo-Chine 
conservant une valeur constante en or, la baisse 
de la piastre se traduit pour les importateurs par 
une majoration des prix. 



252 l'indo-chine 

Prenons un exemple ; supposons un objet quel- 
conque valant 2 fr. 50 ou 2 shillings ou 2 marks ; 
si la piastre est à 2 fr. 50^ on le paiera une 
piastre ; mais si celle-ci est à 2 francs, on le 
paiera 1 $ 25. 

La valeur de la piastre restant sensiblement la 
même dans l'intérieur du pays, il y aura pour le 
consommateur une perte sèche de $ 25 dans To^ 
pération sus-indiquée. 

D'où, sans que la valeur de l'objet subisse de 
fluctuations sur le marché international, une 
hausse de 25 pour 100 par fr. 50 de baisse sur 
la piastre pour tous les articles importés en Indo- 
Chine par les pays européens. 

Si cette hausse n'est pas contrebalancée par 
une augmentation générale de bien-être, la con- 
séquence économique indiscutable est une dimi- 
nution du nombre des acheteurs, et, en dernière 
analyse, une diminution des importations. 

S'il se produisait, il est vrai, par hasard, sur un 
article, une baisse correspondante à la plus-value 
demandée, celle-ci faisant contre-poids, la balance 
se rétablirait. Mais ce sont là des cas exception- 
nels, sur lesquels l'on ne saurait tabler, pas plus 
qu'on ne saurait les faire entrer en ligne de 
compte dans une discussion sérieuse. 

Ajoutons qu'en Indo-Chine, les acheteurs de 
produits d'importation sont pour la plus grande 



LA QUESTION MONÉTAIRE) 253 

partie les fonctionnaires payés en francs, auxquels 
ces produits sont vendus en francs et pour les- 
quels, par conséquent, les différences de change 
n'existent pas. ' 

Les conséquences de la baisse de la piastre sur 
les exportations sont naturellement toutes diffé- 
rentes. Étant donné, en effet, que la valeur inter- 
nationale du produit est invariable, et qu'il en est 
sensiblement de même pour sa valeur intérieure, 
sur laquelle la baisse de la piastre, ainsi que nous 
Tavons déjà vu, n'a qu'une répercussion infime : 
si cet objet vaut 1 piastre dans le pays, on en 
donnera 2 fr. 50 ou 2 shillings, ou 2 marks pour 
l'exporter, si la piastre est à 2 fr. 50, et on pourra 
n'en demander que 2 francs ou 1 shilling 7 1/2 
ou 1 mark 60, si elle est à 2 francs. 

De là une facilité plus grande d'exportation 
pour les commerçants indo-chinois, soit par le 
prélèvement d'un bénéfice supérieur, soit par la 
possibilité de concurrencer victorieusement, grâce 
aux bas prix, des pays à étalon d'or. 

Pour les importations, comme pour les exporta- 
tions, ces principes sont rigoureusement exacts 
en ce qui concerne les importations et les expor- 
tations d'articles cotés en monnaies européennes. 
Mais pour les articles cotés en piastres et prove- 
nant de pays, ou destinés à des pays ayant l'éta- 
lon d'argent, la base des transactions étant la 



254 l'indo-chine 

piastre, ces éléments, gênant les importations et 
facilitant les exportations, n'ont plus la même im- 
portance, à moins que le pays à étalon d'argent, 
qui sert de contre-partie, au lieu d'être un pays 
producteur, soit un simple transitaire traitant 
avec des pays à étalon d'or. Il est à peu près cer- 
tain que, dans ce cas, la répercussion se faisant 
sentir tout d'abord chez lui, l'Indo-Chine indirec- 
tement en subirait le contre-coup. 

Il semble donc démontré que la baisse de la 
piastre est, à première vue, un élément favorable 
au développement économique du pays. D'une 
part, en effet, l'augmentation de valeur des pro- 
duits importés est, pour les producteurs locaux, 
qui eux n'ont aucune hausse à subir, une facilité 
plus grande de concurrencer les produits étrangers. 
Il y a là un encouragement à la création d'usines 
destinées à produire les marchandises importées 
et dont le prix de vente deviendrait de ce fait plus 
rémunérateur. D'autre part, les facilités d'expor- 
tation indiquées plus haut peuvent permettre aux 
industriels d'augmenter leurs moyens de produc- 
tion, les fluctuations de la piastre les aidant à 
trouver des débouchés certains pour leurs produits. 

On peut affirmer que si, pour des pays de tran- 
sit, vivant principalement par l'importation, tels 
les Strait'Settlements ou Hong-Kong, la baisse 
de la piastre crée de grosses difficultés, cette 



LA QUESTION MONÉTAIRE 255 

même baisse facilite les affaires des pays produc- 
teurs. C'est elle qui a beaucoup contribué au dé- 
veloppement industriel et commercial du Japon. 
On le vit bien lorsqu'au 1«^ octobre 1897, il adopta 
rétalon d'or. Dès ce moment, sa prospérité écono- 
mique fuL loin de suivre la même marche ascen- 
dante qu'auparavant. 

Les liens qui rattachent Tlndo-Chine à la métro- 
pole et la façon dont on comprend en France, 
dans certains milieux le rôle des colonies, entra- 
vent l'essor colonial, principalement dès qu'il s'a- 
git d'y fonder des industries soi-disant rivales de 
celle de la mère-patrie et qui ne seraient en réa- 
lité que leurs filliales. Aussi, au point de vue éco- 
nomique, rindo-Chine est-elle loin d'avoir tiré 
tout le parti qu'elle aurait pu de la baisse de la 
piastre. Elle en a cependant recueilli certains 
avantages^, comme l'augmentation du chiffre des 
affaires qui est venu compenser, pour ses indus- 
triels et ses commerçants, la perte qu'ils ont pu 
subir sur leurs capitaux ou leurs bénéfices. 

Prenons maintenant l'ensemble des opérations 
commerciales de l'Indo-Chine. 

Les données exactes faisant défaut pour classer 
les produits importés et exportés, en produits 
payés en monnaies à étalon d'or et en monnaies 
à étalon d'argent, car les marchandises étrangères 
manquent souvent de certificat d'origine> il faut 



256 L^INDO-GHINE 

faire ce classement d'une façon approximative, en 
s'efforçant de se rapprocher, le plus possible, de 
l'exactitude. 

Importations Importations 
réglées réglées 

en or. en argent. 

Toutes les importations de 
France et d*£urope sont 
réglées en or, environ. . . 106.000.000 
Les importations classées 
sous le titre de Chine et Ja- 
pon sont réglées en argent 
pour tout ce qui provient 
du Japon, mais les impor- 
tations de Chine, thé, soies, 
et chinoiseries diverses, 
sont beaucoup plus impor- 
tantes que celles du Japon ; 
on peut donc affirmer que 
les neuf dixièmes environ 

viennent de Chine, soit. . 2.000.000 16.000.000 
Le règlement des marchan- 
dises provenant du Siam et 
de la Birmanie se fait en 

piastres, soit environ . . . 5.000.000 

Pour Singapore et Hong-Kong 
la difficulté est plus grande : 
les vendeurs de ces pays 
sont en effet, tantôt des né- 
gociants travaillant pour leur 
propre compte, et alors ils 
traitent en piastres, tantôt 
de simples courtiers travail- 
lant pour le compte de mai- 
sons européennes, et les af- 
faires se traitent en monnaies 
d'Europe. 



Areporter. . . ,. . 108.000.000 21.000.000 



LA QTESnON MONÉTAIRE 257 

Importations ImporUtions 
réglées réglées 

en or. en argent. 

Beparl 108.000.000 21.000.000 

L'examen du tableau indi- 
quant le détail des importa- 
tions nous permet de déter- 
miner à peu près la propor- 
tion suivante 50.000.000 14 000.000 

Ceci s'applique également à la 
catégorie des pays divers, 
mais avec cette complica- 
tion que les uns ont l'éta- 
lon d'or, les autres l'étalon 
d'argent; l'examen des pro- 
duits importés nous conduit 
toutefois à cette approxima- 
tion 3.500.000 500.000 



161.500.000 35.500.000 



Appliquons les mêmes principes à la classifica- 
tion des exportations, nous aurons : 



France et Europe. . . . 

Chine et Japon 

Birmanie et Siam .... 
Singapore et Hong-Kong 
Divers 



Exportations 
en or. 

45.000.000 
500.000 

5.000.000 


Exportations 
en argent. 

5.500.000 

2.000.000 

57.500.000 

45.500.000 


50.500 000 


110.500.000 



En ce qui concerne les transactions en piastres 
les variations de cours ne jouent pas. L^on pour- 

17 



258 l'indo-chine 

rait donc dire que les transactions sur lesquelles 
les conséquences des fluctuations de la piastre 
ont une répercussion se chiflFrent par 161.500.000 
à l'importation et 50.500.000 à l'exportation . Mais, 
en réalité, le chiffre des exportations influencées 
par le change de la piastre est beaucoup plus 
élevé. Si le riz, en effet, base principale de notre 
exportation, est vendu en piastres à Hong-Kong 
ou dans les Indes néerlandaises, la plus grande 
partie en est revendue par ces pays, soit en 
Chine, pays à étalon d'argent, soit en Europe à 
des pays à étalon d'or, et dans ce dernier cas les 
variations du taux de la piastre reprennent toute 
leur action. C'est dire, en dernière analyse, que 
150.000.000 environ, ou la presque totalité de 
nos exportations se trouvent influencées par les 
variations. Ce chiffre est presque égal au chiffre 
des importations influencées. 

Enfin, il nous reste à voir si, au point de vue 
économique général, la fixité du change est une 
facilité pour les transactions commerciales. 

Les variations importantes et fréquentes du 
change forcent les négociants à faire entrer dans 
le compte de leur prix de revient, Taléa des fluc- 
tuations de change, et il y a de ce fait un risque 
pour eux dans le calcul de cet aléa et une gêne 
pour les affaires. 

En Indo-Chine, cependant, où les importations. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 259 

achats à Textérieur et ventes dans le pays, se 
règlent en monnaie à étalon d'or, la répercussion 
de ces variations offre moins d'importance, et ce 
sont surtout les Straits-Settlements et Hong-Kong, 
pays de courtage et de transit où Ton achète en 
or et oii Ton revend en argent, et inversement, 
qui souffrent de cet aléa du change. 

Ces considérations posées, il convient d'exami- 
ner les conséquences de la baisse de la piastre sur 
réquilibre et rétablissement du budget général. 

Le total des dépenses, dans le budget général 
de 1902, que nous prendrons pour base de cette 
discussion théorique, s'élevait à 27.128.000 pias- 
tres, la piastre étant évaluée à 2 fr. 40. 

Une partie de cette somme, environ 15 millions 
de piastres, soit 36 millions de francs sont consi* 
dérés comme devant être payés en francs. 

Ces 36 millions de francs se décomposent 
comme suit : 

Piastres. 

Contribution de l'Indo-Chine aux dépenses 
militaires de la métropole 11.500.000 

Service de la dette • . . H. 500. 000 

Subventions garanties en francs à des lignes 
maritimes 1.200.000 

Indemnités et frais de bureau, soldes sub- 
ventions à divers établissements et consu- 
lats, environ 12.000.000 



260 l'indo-ghine 

Il est bon d'ajouter que sur les 3 millions et 
demi de piastres environ de travaux qui figurent 
évalués en piastres, au budget des travaux publics, 
il en est une partie certainement réglable en 
francs. 

Est-il possible pour Tavenir d'exécuter en 
piastres la partie du budget des dépenses actuelle- 
ment réglée en francs, de façon à supprimer les 
risques de la baisse de la piastre ? 

Pour la plus grosse part, soit 24.200.000 qui 
représentent les 11.500.000 de contributions aux 
dépenses militaires que la Métropole refuse d'ac- 
cepter en piastres, les 11.500.000 du service de 
la dette et les 1.200.000 de subventions mari- 
times, toutes garanties en francs, ce serait abso- 
lument impossible, sans une véritable faillite, sans 
un manquement aux engagements pris. 

Quant aux 12 millions relatifs aux soldes des 
fonctionnaires, subventions diverses, frais de bu- 
reau, etc., il y a aussi les engagements pris, 
puisque le paiement de leur solde fut fixé en 
francs par décrets, et le paiement en piastres 
équivaudrait pour eux à une véritable réduction 
d'appointements, que beaucoup parmi les petits 
ne pourraient probablement pas supporter. 

Puisque Texamen du budget des dépenses nous 
prouve que cette solution est d'une application 
impossible, il est inutile d'étudier TefFet exact da 



LA QUESTION MONÉTAIRE 261 

règlement du budget en piastres sur le budget des 
recettes. 

Voyons maintenant s'il ne serait pas pos- 
sible, au contraire, d'établir complètement notre 
budget en francs. En ce qui concerne les dé- 
penses, nous avons dit qu'il en était déjà ainsi 
pour plus de 15.000.000 de piastres. 

Pour les 12.000.000 d'autres, tous les intéres- 
sés, fonctionnaires indigènes ou fournisseurs y 
devant trouver un bénéfice, cette transformation 
pourrait être chose aisée. 

Il n'en serait pas de même pour les recettes. 
Quelques-unes sont déjà établies en francs. Mais 
elles ne représentent pas la moitié du chiffre 
total. Ce sont, par exemple : 

Piastres. 

La presque totalité du produit des douanes. 6.250.000 
Le produit de renregistrement du timbre. . 1.027.000 
Le produit des postes et télégraphes .... 461 . 000 
Intérêts des titres de rente françaises. (Ré- 
serves du Trésor.) . 120.000 

Intérêts des fonds d'emprunt 200.000 

Intérêts servis par le Crédit foncier 750.000 



8.808.000 



sôit, en chiffres ronds, 8.808,000 piastres ou 
21.000.000 de francs. Le solde, 18.500.000 piastres 
ou 44.000.000 de francs, perçu en piastres, se com- 
pose de : 



262 l'indo-chine 

Piastres. 

Produits des contributions indirectes et de 

régies 17.600.000 

Produits de l'exploitation des chemins de fer. 283. 000 

Produits de l'exploitation des forêts. . . . 291.000 

Intérêts serris par la banque de Tlndo-Chine. 160 . 000 

Toutes ces taxes présenteraient, si elles étaient 
établies en francs, des difficultés inextricables 
pour la conversion exacte des francs en piastres 
et leur perception en cette monnaie, la seule 
usitée, parce qu'elles sont perçues par sommes le 
plus souvent très peu importantes, et qu'elles sont 
payées par des redevables qui, ne comprenant 
pas cette opération, n'y verraient que la variation 
quotidienne des impôts. 

C'est pour ce motif que la fixation des taxes 
en francs a dû être bornée à quelques-unes seule- 
ment, et que l'on n'a pas osé jusqu'ici ' géné- 
raliser la mesure appliquée aux droits de douane 
et de consommation. 

En ce qui concerne, en particulier, le produit 
des contributions indirectes, la difficulté provien- 
drait surtout de ce que ces impôts sont perçus par 
des intermédiaires distillateurs, entrepositaires ou 

1. n y a un certain nombre d'années, on voulut faire un 
essai; les résultats furent désastreux. M. Eugène Etienne, alors 
Sous-Secrétaire d'État aux Colonies, se h&ta de rapporter la me- 
sure, et les considérations sur lesquelles il s'appuya font, à 
cette beure encore, loi en Indo-Chine. 



LA QUESTION MONÉTAIRE 263 

fermiers généraux qui devraient, eux, en régler 
le montant à l'administration en francs et le ré- 
cupérer en piastres chez les indigènes par la vente 
du produit, droit compris. Qu'arriverait-il alors? 
C'est que, pour ne pas être exposés à perdre, aon 
seulement ils prélèveraient un aléa supérieur au 
change réel, mais encore il serait à craindre que, 
par suite de l'ignorance où est l'indigène de toutes 
ces questions de change, ils ne soient tentés de 
prendre un bénéfice supplémentaire considérable. 

Cette difficulté mérite d'être démontrée par un 
exemple. 

La taxe des alcools indigènes est de 25 cents 
par litre d'alcool pur, soit de 50 centimes si nous la 
transformons en francs au cours actuel ; les bé- 
néfices alloués aux débitants généraux et en gros 
sont, par contrat, fixés à 3 cents par litre pour les 
premiers et 1 cent par litre pour les seconds. 

Déplus, comme chacun sait, les achats aux distil- 
lateurs sont, par les arrêtés, fixés en piastres. 

Le cours officiel étant à 2 francs, nous aurons 
pour un litre à 40 degrés : 

Piastres. 

1" Achat au distillateur 0.13 

0.50 0,25X40 . .^ 

2.Taxe.^ j^^ = 0.10 

3« Bénéfices des débitants 0.03 + 0.01 = . . . 0.04 

Total 0.27 



264 l'indo-chine 

Si le cours est à 2 fr. 05, la modification porte 
sur la taxe et nous avons : 



Piastres. 

-^ = 0.2439 pour un litre d'alcool pur, soit 
2.05 

pour un litre à 40 degrés 0.09756 

Plus achat et bénéfices 0.17 



Total 0.26756 



Combien sera vendu le litre? Très certainement 
27 cents. De sorte que dans l'impossibilité d'en- 
caisser les millièmes de piastres, les débitants 
encaisseront toujours le prix fort. Il en sera de 
même pour le demi, le quart, le dixième de litre. 
Or, il ne faut pas perdre de vue que la nou- 
velle législation sur les alcools indigènes ne don- 
nera son plein résultat que lorsque toute la vente 
s'effectuera en récipients fermés à la portée de 
tous les acheteurs, c'est-à-dire en litres : 75, 50, 
25 et 10 centilitres. Il faut que la vente soit pos- 
sible à un taux exact ou admettre le bénéfice illi- 
cite que s'attribueront les intermédiaires. N'est-il 
pas évident que la fixation pour chaque récipient 
d'un prix exact et invariable de cents favoriserait 
le succès de cette innovation, tandis que la mobilité 
constante des prix coïncidant avec l'apparition des 
nouvelles bouteilles rendra les indigènes défiants. 

Le taux variable donnera en outre aux comp- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 265 

tables peu scrupuleux la plus grande facilité pour 
réaliser des bénéfices illicites. 

Un chef de poste ayant un magasin à sel, reçoit, 
le 14, avis d'une hausse de fr. 10 sur le cours de 
la piastre à compter du 15. 

Le 14, le cours était à 2 francs et les prix s'é- 
tablissaient comme suit : 

fi f{(\ 
100 kilogr. de sel = -^ = 3$30 

Le 15 les prix seront : 

100 kilogr. =|^ = 3S142 

Soit une différence de 0.16 par 100 kilogr. 

Etant donné la situation excentrique des postes, 
les difficultés de contrôle et de surveillance, 
l'agent pourra, avec l'assurance de Timpunité, 
inscrire un0 grosse vente à la date du 14 et bé- 
néficier de 16 cents par 100 kilogr. 

Les autres revenus, perçus en piastres, ne 
représentent qu'une infime part du budget, 
700.000 piastres environ ; leur transformation se- 
rait donc insignifiante. Il est toutefois bon dédire 
que cette transformation en francs, appliquée aux 
tarifs des chemins de fer, en élevant ces tarifs, ne 
pourrait que nuire à l'amélioration de leur trafic. 

En résumé, il paraît donc difficile d'unifier le 
budget général de rindo-Chine, en prenant comme 



266 l'indo-ghine 

base la piastre ou le franc. Pour pouvoir appli- 
quer ce dernier système il faudrait absolument 
introduire en Indo-Chine notre système monétaire 
métropolitain à Texclusion de tout autre^ ce qui 
paraît impossible dans les conditions économiques 
oti se trouve la colonie. 

Ce que nous venons de dire pour le budget 
général s'applique également aux divers budgets 
locaux. 

Leurs dépenses en francs consistent, pour la 
presque totalité, en appointements de fonction- 
naires, dont les traitements sont fixés par dé- 
crets. 

Leurs rentrées se font en piastres et sont four- 
nies pour la plus grande partie par l'impôt fon- 
cier. Transformé en francs, ce dernier constituera 
pour rindigène une augmentation d'autant plus 
considérable qu'il sera en butle avec ce système 
à des exactions infinies. 

Avec le système actuel, fondé sur la piastre, Tin- 
digène peut, à peu près, se rendre compte de ce 
qu'il a à payer et réclamer, le cas échéant, auprès 
de l'administration française contre les abus 
des mandarins qui se trouvent ainsi forcément 
limités. 

Avec le système du franc, au contraire, les 
chefs indigènes, seuls maîtres de la répartition 
des impôts, pourront, sous le couvert des varia- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 267 

lions de change, faire peser sur les indigènes des 
exactions beaucoup plus grandes. 

Pour les budgets locaux comme pour le budget 
général, la perception de l'impôt en francs nous 
semble difficile tant que le système monétaire 
français ne' sera pas introduit en Indo-Chine. 

Dans les deux cas, la répercussion sur le pays 
de cette transformation serait de beaucoup plus 
importante que le bénéfice que le Trésor en reti- 
rerait et constituerait pour l'indigène une aggra- 
vation de charges sans profit réel pour le budget. 
C'est le propre des mesures impolitiques et par- 
tant dangereuses. 

D'autres solutions ont été préconisées pour re- 
médier à la situation créée par la baisse de la 
piastre. Nous pouvons citer : 

A. — Introduction de l'étalon d'or, soit par l'é- 
tablissement d'un système monétaire spécial à la 
colonie, soit par la mise en vigueur du système 
monétaire français. 

B. — Fixation d'un cours officiel delà piastre in- 
do-chinoise et exclusion des piastres étrangères 
de la colonie. 

C. — Formation d'une union d'Extrême-Orient 
entre les pays de ces contrées employant la piastre. 

Nous allons étudier l'un après l'autre ces divers 
systèmes. 

A. — Introduction de l'étalon d'or. — Adopter 



n 



268 l'indo-chine 

cette solution aurait pour efiet de raréfier encore 
la clientèle et par la suite la demande de Targent. 
La première conséquence de l'introduction de Té- 
talon d'or dans notre colonie serait donc un nouvel 
avilissement de la monnaie actuelle. Ce serait 
porter un coup des plus sensibles à la colonie, qui 
possède des réserves considérables d'argent, et 
une menace pour les indigènes et colons, égale- 
ment détenteurs de piastres dans de fortes pro- 
portions. 

De plus, la métropole, et elle Ta déjà prouvé, 
ne consentirait probablement pas à autoriser cette 
transformation qui accentuerait la panique sur le 
marché de l'argent, car elle en ressentirait, la 
première, le contre-coup, soit dans son stock de 
métal blanc, soit dans l'exportation de ses pro- 
duits qui viennent concurrencer sur les marchés 
extérieurs ceux des pays à étalon d'argent, dont 
la vente, ainsi que nous l'avons dit plus haut, 
se trouve favorisée par la baisse de ce métal. 

En outre, l'introduction de notre système mo- 
nétaire français . aurait le grand désavantage de 
jeter le trouble dans les habitudes de l'indigène : 
on lui demanderait, en effet, de considérer la 
pièce de 5 fr. dont la forme et le volume sont légè- 
rement inférieurs à ceux de la piastre, comme va- 
lant deux piastres. Cette pièce de 5 fr. est divisée 
en 100 « sous », de Ofr.05 centimes, qui nevau- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 269 

dront certes pas auprès des paysans de Tintérieur 
plus desapèques que n'en valent actuellement les 
100 « cents » de la piastre, d'une valeur de fr. 02. 

Ce qu'il était possible d'entreprendre au mo- 
ment de la conquête^ quand la piastre avait encore 
conservé à peu près son cours normal, devient 
presque impossible aujourd'hui que nous avons 
sanctionné par l'usage le système monétaire indi- 
gène et que la piastre a perdu plus de 50 pour 
cent de sa valeur. 

Ajoutons enfin que cette mesure jetterait la plus 
grande perturbation dans nos relations avec les 
pays voisins, qui ont, en ce moment, un système 
monétaire semblable au nôtre. 

Alors que nous pouvons avoir l'espoir de dé- 
tourner un jour au profit de notre colonie une 
partie du transit de ces pays qui se fait actuelle- 
ment par Hong-Kong et Singapore, un pareil 
changement ne pourrait avoir lieu sans de gros 
inconvénients. 

B. — Fixation d'un cours officiel de la piastre 
indo-chinoise et exclusion des piastres étrangères 
de la colonie. 

Pour réaliser cette solution, deux moyens 
peuvent être employés : 

i® Frapper d'un droit d'entrée mobile les 
piastres étrangères ; 

2^ Exclure complètement des transactions 



270 l'indo-chine 

intérieures les piastres autres que les piastres 
indo-chinoises. 

Envisageons d'abord la question dans son en. 
semble avant de parler de ces deux moyens pra- 
tiques. 

En principe, rien ne s'oppose à ce que Ton 
donne en Indo-Chine un cours légal à la pias- 
tre. A Fheure actuelle, le cours officiel variable 
diffère bien déjà du cours international de la 
piastre, et cependant cette différence est acceptée. 
Il est juste de dire que ces écarts sont loin d'avoir 
l'importance qu'ils auraient si la piastre avait un 
taux officiel fixe. Aujourd'hui, le commerce inté- 
rieur étant obligé de prendre au taux officiel 
une piastre dont il ne peut se servir dans ses af- 
faires qu'avec perte, fait parfois entendre de vives 
plaintes quand l'écart des deux taux est trop 
grand. Que sera-ce lorsque les piastres étrangères 
ne pourront plus circuler en Indo-Chine ? 

La valeur d'une monnaie, en dehors de celle 
du métal qui la compose, est fixée actuel- 
lement par un change variable suivant la loi de 
l'offre et de la demande, loi sur laquelle agissent 
surtout les importations et les exportations. 

Quand vous importez, vous offrez, pour pouvoir 
payer votre vendeur étranger, de la monnaie d'or 
(francs, shillings, marks). 

Quand vous exportez, votre acheteur offre, au 



LA QUESTION MONÉTAIRE 271 

contraire, cette monnaie internationale, afin d'ob- 
tenir la monnaie dont il a besoin pour vous ré- 
gler. 

Lorsque la balance du commerce extérieur d un 
pays s'établit en faveur des importations, l'offre 
de sa monnaie s'accentue, le change baisse; 
lorsqu'elle s'établit en faveur des exportations, la 
demande progresse et le change monte. 

Mais, à côté des importations et exportations de 
marchandises, il est un autre facteur qui joue un 
rôle considérable dans cette question de change, 
c'est l'offre et la demande de monnaie, qui ré- 
sultent de la balance des créances qu'un pays doit 
payer à l'extérieur, du fait des titres de rente en 
circulation. 

Le paiement des intérêts devant être effectué 
en or, dans la presque totalité des cas, si un 
pays a plus de rentes à toucher du fait des titres 
étrangers qu'il détient, qu'il en a à payer du fait 
de ses titres détenus à l'étranger, c'est une de- 
mande et, dans le cas contraire, c'est une offre 
de sa monnaie qui se produit; toutes deux in- 
fluent naturellement sur le change. 

C'est en cela que la richesse d'un pays agit for- 
tement sur son change. 

La Chine nous offre une preuve de l'exacti- 
tude de cette loi. L'indemnité de guerre qu'elle a 
à payer peut être assimilée à une dette contractée 



272 l'indo-ghinb 

à la suite d'un emprunt et le versement en or de 
cette indemnité provoque une offre de piastres 
considérable, qui agit sur le change d'une façon 
désastreuse. 

Appliquons maintenant ces principes à Flndo- 
Chine. 

En 1902, les importations étaient supérieures 
de 43.000.000 aux exportations, mais on sait que 
les chiffres des douanes, pour cette année-là, ne 
représentent pas la situation sous son véritable 
jour. Une partie de ces importations est due, en 
effet, à la vigoureuse impulsion donnée aux grands 
travaux entrepris par le gouvernement. Or, ceux- 
ci sont payés en francs, avec les fonds indo-chi- 
nois disponibles et provenant de la souscription 
de son emprunt récent ; cet écart en faveur des 
importations n'a donc à proprement parler au- 
cune influence sur le change. En l'état actuel des 
choses, l'Indo-Chine pourrait donc, sans craindre 
d'importantes fluctuations dans le change exté- 
rieur, fixer d'une façon officielle le taux de sa 
monnaie. 

Mais en sera-t-il de même plus tard? Rien n'est 
moins démontré. 

Nous avons vu que la baisse de la piastre, 
entre autres conséquences, avait pour résultat de 
diminuer les importations et d'augmenter les 
exportations. Sa fixation à un taux supérieur à 



r 



LA QUESTION MONÉTAIRE 273 

celui des pays environnants n'aura-t-elle pas un 
effet opposé? Évidemment oui. 

Prenons, comme exemple, le riz, et supposons \ 

qu'à rheure actuelle il soit coté 10 francs sur le \ 

marché universel, avec la piastre à 2 francs. j 

Toutes choses égales d'ailleurs, on le paiera 
5 piastres dans les pays circonvoisins. 

Mais, admettons maintenant que la piastre soit 
à 2 fr. 50 chez nous et à 2 francs à Fextérieur. 
On continuera à payer 5 piastres le riz dans les 
pays circonvoisins, mais on ne le paiera plus que 

4 piastres en Indo-Chine, d'où gêne, et complica- 
tions à Texportation. En supposant, au contraire, 
qu'on en maintienne, chez nous le cours à 

5 piastres (soit alors la parité de 12 fr. 50), la dif- 
ficulté sera plus grande encore puisque nos voi- 
sins pourront l'offrir à 10 francs sur le marché 
universel. On pourrait, objectera-t-on, remédier 
en partie à cet état de choses par la suppression 
des droits d'exportation. D*accord, mais si la 
piastre continue à baisser, ce ne sera là qu'un 
palliatif insuffisant, et nous verrons notre expor- 
tation diminuer et rapporter beaucoup moins de 
piastres à l'indigène. De là, nouvelle difficulté 
pour la colonie de maintenir son change. La dimi- 
nution des exportations, en influant sur le change, 
influera aussi considérablement sur le crédit du 
pays. 

18 



274 L^INDO-CHINE 

Il est bon d'ajouter que ce principe, rigoureuse- 
ment exact, joue avec plus de force et de rapi- 
dité pour les produits manufacturés que pour les 
produits du sol. 

En effet, pour les premiers, dans les pays où 
Ton voit s'améliorer les facilités d'exportation, on 
peut très vite créer de nouvelles usines, augmen- 
ter la puissance de production de celles qui exis- 
tent déjà, et la répercussion se fait aussitôt sentir 
sur le pays où l'exportation est entravée. 

Pour les produits du sol qui sont la grande 
source d'exportation de l'Indo-Chine, cet accrois- 
sement se fait moins vite. Il faut trouver des ter- 
rains propres à la culture, les préparer, semer, 
récolter, etc. La répercussion sur les pays plus 
mal placés est, par suite, moins prompte. 

Mais cette loi économique, pour agir plus len- 
tement, en ce dernier cas n'en agit pas moins 
sûrement. 

C'est cependant la solution du taux fixe de la 
piastre qui peut encore donner la meilleure solu- 
tion si rindo-Chine en est réduite à agir bientôt 
et à agir seule. 

En ce cas, comment parvenir à exclure complè- 
tement les, piastres étrangères? Il existe deux 
moyens d'atteindre ce but : 

l^ Les frapper d'un droit d'entrée mobile; 

2® Prohiber l'emploi, dans les transactions inté- 



LA QUESTION MONÉTAIRE 275 

rieures, commerciales ou autres, des piastres 
autres que la piastre indo-chinoise. 

1® A première vue, il semble qu'un droit fixe 
moyen serait un système plus libéral et d'une 
application plus facile ; mais il n'en est rien, en 
réalité; il présente, en efifet, les désavantages 
d'offrir une prime à la spéculation, qui peut pro- 
fiter d'une différence de change pour introduire, 
avec bénéfice, des piastres étrangères avant que le 
droit ne vienne à être modifié, et de considérer 
comme importées, sans qu'elles aient acquitté les 
droits, toutes les piastres étrangères existant dans 
le pays. D'oii une grosse perte pour le Trésor, 
qui ne peut se livrer à un inventaire. 

2** La prohibition pure et simple, au contraire, est 
une mesure radicale, qui, quoique moins libérale, 
serait après tout préférable si l'on accordait un 
délai suffisant pour son exécution. Le trésor pour- 
rait reprendre ces piastres étrangères à un prix fixé 
d'après l'évaluation du change et les transformerait 
en piastres indo-chinoises. Naturellement, l'entrée 
en Indo-Chine de ces piastres étrangères serait 
interdite dès le moment où cette décision serait 
prise. 

11 serait, dans ce cas, nécessaire de créer un 
nouveau type de monnaie à partir du jour où la 
nouvelle législation serait applicable. 

Nous arrivons enfin à la troisième solution pré-- 



276 l'indo-ghine 

conisée : la formation d'une union monétaire 
d'Extrême-Orient. 

Les conceptions précédentes, nous l'avons mar- 
qué, ne pouvaient être considérées que comme 
des palliatifs momentanés, des dispositions pro- 
visoires, et ne devaient être acceptées que si 
rindo-Chine, isolée au milieu de l'Asie indiffé- 
rente ou inerte, en était réduite à ses seules 
forces. 

Il devient presque inutile, à cette heure, d'in- 
sister sur l'intérêt que pourraient avoir les pays 
d'Extrême-Orient à entrer dans une union moné- 
taire, avec fixation officielle du taux de la piastre, 
et sur l'influence mondiale qu'aurait cette fixa- 
tion. 

Les polémiques des journaux nous indiquent, 
chaque jour, quelle est la crise intense dont souf- 
frent^ depuis déjà assez longtemps, les colonies 
britanniques, du fait de la baisse de la piastre. 

Les commerçants de ces pays, gros transitaires 
travaillant avec l'Europe, voient leurs affaires 
diminuer considérablement; les armateurs an- 
glais et chinois sentent leur fret baisser dans des 
proportions inquiétantes, et plus encore que le 
commerce indo-chinois celui de ces pays se ressent 
de la crise actuelle. 

Leurs budgets subissent des contre-coups tout 
aussi fâcheux. Par suite de l'énorme indemnité de 



LA QUESTION MONÉTAIRE 277 

guerre qu'elle doit payer h l'Europe, la Chine, en 
tant que gouvernement, semble être plus inté- 
ressée que toute autre nation à faire cesser cet état 
de choses. 

Le moment semble donc admirablement choisi 
pour proposer cette union, qui garantirait les co- 
signataires de la convention contre les risques de 
fluctuations du change de leurs monnaies respec- 
tives. 

Le bloc ainsi formé diminuerait, d'autre part, 
dans de très fortes proportions, les risques de 
fluctuations du change vis-à-vis de l'étalon d'or, 
car il aurait pour conséquences : 

1° De fixer la valeur marchande de la piastre, 
par une réglementation de la frappe; 

2^ De diminuer les chances de baisse de l'ar- 
gent, en assurant, à ce métal, une clientèle fixe, 
tandis que l'on escompte, en ce moment, la perte 
de cette clientèle, par l'adoption de Tétalon 
d'or. 

En résumé, il nous semble établi que l'Indo^ 
Chine, à l'exception de certains cas particuliers, 
ne souffre pas économiquement de la crise 
actuelle et qu'au contraire, il serait possible, 
ou de profiter de cette crise pour pousser au dé- 
veloppement industriel de la colonie, ou de 
rester dans le statu quo si, à l'aide de nouvelles 
ressources, l'on parvient à équilibrer le budget. 



278 l'iNDO CHINE 

sans recourir à la mesure dangereuse de le fixer 
entièrement en francs. 

Si, par suite de l'impossibilité d'équilibrer le 
budget^ on se trouvait obligé de prendre une déci- 
sion, le seul système n'offrant aucun désavan- 
tage sérieux serait TUnion monétaire des pays 
d'Extrême-Orient. 

Ce n'est que dans un cas désespéré et à son 
corps défendant qu'il faudrait recourir à l'expé- 
dient de la fixation du taux officiel de la piastre > 
avec nouvelle frappe et exclusion complète de la 
monnaie étrangère. 

Nous ne pouvons clore ce chapitre sans dire 
quelques mots d'une question qui préoccupe gra- 
vement la population annamite, celle de la sa- 
pèque. 

Cette question est, en effet, des plus intéres- 
santes pour la colonie, elle est d'ordre absolument 
intérieur et n'a aucune répercussion directe sur 
nos rapports, soit avec la métropole, soit avec 
l'étranger. 

La ligature^ qui se subdivise en 10 tiens de 
60 sapèques chacun, n'a pas un rapport fixe avec 
la piastre. Avant l'occupation française, la piastre 
s'échangeait pour 5 à 6 ligatures. Depuis qu'on a 
accepté des ligatures en paiement de Timpôt, la 
valeur des sapèques est très rapidement tombée 
et la piastre a valu jusqu'à 8 ligatures. En pré- 



F 



LA QUESTION MONÉTAIRE 279 

sence de cet avilissement, radministration fran- 
çaise n'avait pas jugé utile de continuer à frapper 
cette monnaie. 

Cependant, les pièces composées de zinc et de 
terre se brisant facilement et le stock n'en ayant 
pas été renouvelé, elles se raréfièrent et le change 
de la ligature, vis-à-vis de la piastre, ne tarda pas 
à remonter. 

Dès 1896, le Gouvernement indo-chinois s'était 
préoccupé de la question et avait réuni une com- 
mission qui, n'ayant pas trouvé un métal qui 
permît de produire des sapèques dans des condi- 
tions acceptables, n'arriva à aucune solution. 

La sapèque a depuis continué à disparaître et 
actuellement elle ne suffit plus aux demandes des 
indigènes. Au contraire, la piastre, largement frap- 
pée par le gouvernement et mise en circulation par 
les Européens habitant la colonie^ n'a cessé d'avoir 
une circulation de plus en plus considérable. 

En raison de la loi de l'offre et de la demande, 
il s'en est suivi une hausse de la ligature par 
rapport à la piastre. 

La cherté du riz au Tonkin a forcé les exporta- 
teurs de ces denrées, qui règlent tous leurs achats 
en sapèques, à demander plus largement les 
ligatures et, en fort peu de temps, le change a 
atteint des chiffres inconnus jusqu'ici. 

Il devient urgent, dans ces conditions, d'étu- 



280 l'indo-ghinb 

dier à nouveau cette question qui peut être très 
importante, tant pour le budget que pour Tave- 
nir économique de la colonie. 

En efiet, le travailleur annamite, ou coolie, fait 
tous ses achats, nourriture, vêtements, loge- 
ment, etc.. en ligatures. Il est très rare qu'il ait 
recours à la piastre. 

Il est payé, soit par Tadministration, soit par 
les particuliers en piastres; il est donc forcé 
d'échanger ces piastres contre des ligatures, et à 
l'heure actuelle il reçoit 40 à 30 pour 100 de 
moins de ces dernières. 

Certains fonctionnaires indigènes touchent 
leur traitement en ligatures, mais comme le Trésor 
n'accepte plus cette monnaie, ils sont réglés en 
piastres sur la base de 6 ligatures à la piastre. 
Cet indigène reçoit donc 1 piastre par 6 ligatures 
qui lui sont dues ; au change, il ne reçoit que 3 
ou 4 ligatures par piastre, soit une perte de 40 à 
B7 pour 100. C'est par trop excessif. Depuis 
quelque temps, les réclamations affluent de 
toutes parts, les fonctionnaires annamites deman» 
dent une élévation de traitement ou une régle- 
mentation du taux de la ligature. D'autre part, le 
service des Travaux publics, obligé aussi dans 
certaines provinces d'acheter des ligatures pour 
régler le salaire de ses coolies, qui n'accepte- 
raient pas d'autre monnaie, subit du fait de la 



I 



LA QUESTION MONÉTAIRE 281 

hausse de la ligature un très grand préjudice. 
Enfin, les industriels et entrepreneurs, s'ils règlent 
leur main-d'œuvre en piastres, s'exposent à des 
réclamations sans nombre de leurs ouvriers indi- 
gènes, et s'ils règlent^ au contraire, leur main- 
d'œuvre en ligatures, ils éprouvent une perte 
sensible du fait de l'élévation du change. 

Au point de vue économique et au point de vue 
budgétaire, la situation vaut, on le voit, la peine 
d'être examinée, la raréfaction de la sapèque et 
l'élévation de son cours pouvant amener une 
hausse générale du prix de la main-d'œuvre et 
des objets de première nécessité. 

Si, d'une façon générale, les élévations du prix 
de la main-d'œuvre et des marchandises ou den- 
rées sont la preuve de la richesse d'un pays, si 
les progrès de la civilisation dans une colonie y 
amènent forcément une augmentation des be- 
soins des indigènes, et par conséquent un ren- 
chérissement général, il est aussi du devoir d'un 
bon gouvernement, sans aller à l'encontre de 
cette loi économique, de ne rien faire pour ac- 
centuer ce mouvement, mais plutôt au contraire 
d'en réglementer l'évolution. 

En effet, si l'augmentation des prix des diffé- 
rents produits est une preuve de richesse, cette 
richesse, surtout dans une colonie encore jeune, 
ne peut être maintenue et augmentée que par un 



282 l'indo-ghine 

effort économique régulier et constant. Cet effort 
économique lui-môme ne peut se développer que 
par le bon marché des matières premières et de 
la main-d'œuvre ; si leur prix s'élève par trop 
vite, l'effort économique se trouve enrayé et 
Tavenir de la colonie peut être compromis. 

Pour éviter ce péril, il devient nécessaire de 
conserver le plus longtemps possible, à la base 
du système monétaire indo-chinois, une pièce 
comme la sapèque, ayant une valeur excessivement 
minime, et aussi de la faire revenir à son taux 
normal en ramenant le prix de la ligature vis-à-vis 
de la piastre à une proportion plus juste et plus 
régulière. Mais il importe de sortir au plus tôt de 
l'étude théorique de la question et de donner à 
l'indigène, en ce moment dépourvu de monnaie, 
les moyens de s'affranchir des difficultés de 
toutes sortes au milieu desquelles il se débat 
depuis déjà longtemps. 



CONCLUSION 



Cette étude est forcément incomplète. Nous 
avons dû resserrer dans un cadre limité d'avance 
un sujet démesurément vaste. Nous avons dû, par 
suite, laisser dans Fombre plus d*un point qui 
eût demandé des études spéciales, comme par 
exemple la question des impôts, si intimement liée 
à la question budgétaire, devenue à cotte heure la 
première des préoccupations. Peut-être y revien- 
drons-nous un jour. 

Nous n'avons voulu nous occuper que d'une 
chose, le développement, ou pour mieux dire 
l'avenir économique de FIndo-Chine. Nous nous 
sommes efforcés de tirer d'un examen approfondi 
des faits, de constatations pour la plupart faites 
sur place, les conclusions qui s'imposaient et 
dont chacun pourra vérifier les termes. 

Ce qui se dégage de la situation présente^ c'est 



284 l'indo-€hine 

qu'on a voulu aller beaucoup trop vite. Un inven- 
taire général eût dû tout d'abord être dressé. En 
Indo-Chine, nous avons, semble-t-il, agi avec notre 
tempérament national. Nous avons été pressés de 
mettre sur pied une œuvre qui parût se tenir. Or, 
cette conception est contraire au tempérament du 
pays, fait de calme, de patience. On a voulu, d'un 
seul coup, faire du définitif àenis un pays où rien 
n'est définitif, où on peut être, où on sera amené, 
au fur et à mesure qu'on le connaîtra mieux, et 
qu'on le pénétrera davantage, à modifier ses 
premières dispositions. Peut-être eût-il mieux 
valu recourir au provisoire, parer au plus pressé, 
quitte à modifier les premières entreprises sui- 
vant révolution de nos pensées et de nos senti- 
ments. Mais cette vigoureuse et hardie impulsion 
était, d'un autre côté, nécessaire pour calmer les 
inquiétudes et donner confiance et, à tout prendre, 
il faut se féliciter qu'elle ait été entreprise. Il est 
vrai qu'elle a été supérieurement conduite et que 
les dimensions grandioses du cadre permettent 
d'oublier le brusque de certains détails. Il faut la 
compléter aujourd'hui par une mise au point, par 
des rectifications et des retouches, qui demanderont 
à être faites avec infiniment de tact et de méthode 
afin de paraître insensibles aux yeux sagaces des 
Annamites. 
L'Indo-Chine a traversé de rudes épreuves. Elle 



CONCLUSION 285 

est aujourd'hui sortie de la phase difficile. Elle 
entre dans la voie de la mise en valeur et le dé- 
veloppement naturel de ses richesses doit lui 
assurer, à bref délai, une période de longue pros- 
périté. 11 faut se garder de précipiter cette évolu- 
tion, mais au contraire la régler, la surveiller, la 
diriger. Pensez qu'une erreur, un défaut d'ai- 
guillage pourrait avoir les pires conséquences. 
Les capitaux commencent à apprendre le chemin 
de rindo-Chine. Demain, ils y afflueront. A la 
moindre alerte, pris de panique, ils en revien- 
draient et tout serait à recommencer. Et l'œuvre 
à refaire serait d'autant plus longue, que des 
exemples fâcheux seraient là pour intimider ou 
paralyser les efforts. 

A la faveur de cette transformation qui apportera 
à TAnnamite plus de bien-être et plus de con- 
fiance, il faut achever l'œuvre de pénétration ré- 
ciproque des races. Il faut que l'Annamite, non 
seulement comme il le fait aujourd'hui, nous 
respecte et nous craigne, mais qu'il nous aime et 
nous fréquente. Et, de notre côté, il faut que nous 
nous etibrcions de pénétrer plus avant dans son 
intimité, que nous apprenions sa langue, et que 
des rapports mutuels d'estime et de confiance s'é- 
tablissent de plus en plus. Il faut que nous utili- 
sions davantage les ressources locales, que nous 
intéressions l'indigène — et si possible même 



â86 l'indo-ghine 

effectivement — à tous nos efforts et que nous 
fassions appel aux concours locaux pour les grands 
travaux d'ordre général qui restent à entreprendre. 
Llndo-Chine a une mission historique à accomplir. 
Placée au point de contact de plusieurs races, son 
rôle dans le monde peut lui donner une place pré- 
pondérante dans la marche de l'humanité. Senti- 
nelle avancée en Extrême-Orient, elle surveille et 
sépare bien des appétits et des convoitises. Quel 
sera son avenir? La France, en la prenant sous sa 
protection, a assumé de grands devoirs. 

Unies par le sang versé en commun, par des 
intérêts réciproques, par une confiance et un amour 
mutuels, elles doivent ensemble achever leurs des- 
tinées. Et ce ne sera pas pour la République un de 
ses moindres titres à la reconnaissance de l'his- 
toire que cette colonie, hier encore exposée aux 
pires calamités et aujourd'hui devenue, grâce à 
elle, un des pays les plus riches et les plus pros- 
pères de tout TExtrême-Orient. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Phéface V 

AvANT-PhOPOS XVII 

LIVRE PREMIER 

Ce qu'est Tlndo- Chine au point de vue social. 

CHAPITRE PREMIER 

Aperça historique et développement politique du peuple 
annamite. — Coup d'œil ethnographique et traits dis- 
tinctifs de la race. — La religion, le culte des ancêtres. 
— La famille 3 

' CHAPITRE II 

L'organisation du pays. — Une monarchie absolue régie 
par des institutions démocratiques. — La commune, le 
canton, la vie indigène. — L'accès aux fonctions pu- 
bliques. — Rôle et prépondérance des lettrés 15 

CHAPITRE III 

L'Annamite et la civilisation. — Goûts et aptitudes natu- 
rels. — L'enseignement. — Bases rationnelles de l'or- 
ganisation sociale et force morale du peuple annamite. 28 



288 TABLE DES MATIÈRES 

LIVRE DEUXIÈME 
De rinutilité de modifier sa structure politique. 

CHAPITRE PREMIER 

Des phases diverses de la conquête et du caractère de 
notre domination. — De la nécessité d'établir le protec- 
torat et d'en bien marquer les limites. — Utilisation et 
mise en œuvre 39 

CHAPITRE II 

Du rôle qui échoit à la France. — L*autorité morale doit 
être le fondement essentiel de notre politique colo- 
niale. — Pénétration réciproque des éléments européens 
et indif^ènes et profit qu'en retirera l'Indo-Chine. ... 63 

LIVRE TROISIÈME 

Des raisons et de la nécessité de développer ses 
richesses économiques. 

CHAPITRE PREMIER 

Le problème agricole. — Dans quel sens doit être dirigé 
notre effort. — La culture du tabac. — Les arbres à huile. 71 

CHAPITRE II 

De la propriété foncière et du régime des concessions. — 
La main-d'œuvre indigène. » Ses qualités, son mode. 
— Nécessité d'en assurer la réglementation. — L'Indo- 
Chine a moins besoin de colons que de capitaux. ... 101 

CHAPITRE III 

Ce qull y a encore à faire dans le domaine agricole. — 
Les textiles et leurs débouchés. — L'avenir de l'abaca, 
de la ramie et du jute 119 

CHAPITRE IV 

L'Indo-Chine au point de vue séricicole. — La culture du 
mûrier. — La soie et son avenir. — Magnaneries et fi- 
latures 144 



TABLE D£S MATIERES 289 

CHAPITRE V 

Travaux d'irrigation et d'assèchement. — Gomment se 
pose le problème. — L'irrigation du Delta. — Ses con- 
séquences 154 

5 CHAPITRE VI 

Matières premières et richesses minières. — Le fer, le 
cuivre. — Les charbonnages. — Leur importance et leur 
rôle économique. — Vaste champ ouvert à l'industrie 
et aux exploitations agricoles 171 

CHAPITRE VII 

La situation commerciale de l'Indo-Chine. — Statistiques 
éloquentes. -* Augmentation soutenue dans le chiffre 
des importations et des exportations. — Le transit 
avec la Chine. — Le commerce de riz 209 

CHAPITRE VIII 



I 



I Au sujet des craintes exprimées par certaine école éco- 
•' nomique. — L'Indo-Chine ne peut concurrçixcer la 

I France. — Son marché naturel, c'est la Chiûe avec ses 

I 400 millions d'habitants. — Les débouchés qu'elle y 

I doit trouver ' 234 



CHAPITRE IX 

La question monétaire. — La piastre et la dépréciation 
de l'argent. — De l'influence de la baisse de la piastre 
sur le développement économique de l'Indo-Chine. — 
Les solutions proposées. — L'Indo-Chine est avant tout 
un pays d'exportation. — L'équilibre budgétaire doit 
être la préoccupation principale. — La crise de la sa- 
pèque. — Du danger de laisser plus longtemps l'indigène 
exposé aux fluctuations de la ligature 244 

Conclusion 283 



EMILE COUN, XMFRIMfiRUC X>£ LAUNY (S.-ST-U.J 

19